blog dominique autie

 

Lundi 5 décembre 2005

06: 49

 

De la taciturnitas

 

bayon

Le silence monastique ne consiste pas à ne point ouvrir la bouche, à ne pas proférer de paroles. Cela c'est du mutisme. Saint Benoît ne parle pas de mutisme, il parle de silence, ou plutôt ce qu'il nomme taciturnitas, mot qu'il est peu exact de rendre en français par « taciturnité ». La taciturnitas de saint Benoît, le silence, consiste à dire ce qui est strictement nécessaire, ce qu'il convient de dire, et à s'en tenir là [1].

 

Notre temps plus qu'un autre pèche par son bavardage, ses pépiements, son galimatias mondialisé, ses confidences de basse-cour. C'est y contribuer que l'écrire, je le crains.

Retrouvant ce passage dans un livre que j'ai été conduit à rouvrir ces jours-ci pour une tout autre raison, je songe que la taciturnitas de saint Benoît peut s'appliquer aux images :

les Vénus aurignaciennes, celle de Lespugue et ses sœurs d'Europe et de Sibérie,
la statuaire khmère,
les lécythes du Peintre des Roseaux,
la figure humaine dans les manuscrits du haut Moyen Âge, tel le Sacramentaire de Gellone,
la statuaire en bois des Dogons,
les Christ de Georges Rouault

… autant de figures de la taciturnité.

On l'a compris, j'entends ici l'image dans son acception première de figuration (du réel, ou des dieux), ces images que précisément bannissent les iconoclastes et que l'islam prohibe.

Il existe encore l'image qui reproduit l'image.

Je m'en tiens, cette fois, aux seuls efforts de reproduction mécanique de l'image, dans le sens où l'énonce Walter Benjamin dans son texte de 1936, L'œuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée [2]. S'impose alors à moi que ma gêne devant la plupart des livres illustrés contemporains résulte d'un défaut de taciturnitas dans le choix et l'emploi des technologies de clichage et d'impression dont s'est dotée la chaîne graphique.

Cette intuition s'imposait déjà, sans que je le sache, devant les photographies de famille feuilletées chez mon père : Les albums en noir et blanc sont essentiellement constitués de portraits de groupes (de rares poses singulières, toujours bouleversantes) qui valent par le silence de l'objectif – hâtivement, on trouvera ces clichés guindés, empruntés, mais écoutez-les bien, c'est par leur transparence sonore qu'ils disent ce qu'on croit les entendre dire. Soudain, avec la couleur, les familles se débraillent, la France devient rigolarde, on ne s'entend plus. [Je me glose, je pose des italiques qui ne figuraient pas dans la chronique écrite il y a un an.]

C'est bien cela. C'est bien à l'intrusion de la couleur dans la reproduction des imagines – des représentations de l'œuvre des dieux –, à ce dévoiement (qui témoigne d'un manque de confiance dans les valeurs de l'encre) que nous devons le bruit assourdissant des images dans nos sociétés.

Dans l'histoire industrielle, l'abandon de l'héliogravure dans l'édition d'art [3] permet de dater ce basculement.

 

 

[1] Dom Alexis Presse, abbé de Boquen, in Le Message des moines à notre temps, Librairie Arthème Fayard, 1958, p. 380.
[2] Walter Benjamin, Écrits français, Gallimard, 1991, pp. 117 sq.
[3] Au milieu du siècle dernier, l'héliogravure était couramment utilisée pour tout ouvrage comprenant des reproductions de clichés photographiques. En témoignes, parmi d'autres, les ouvrages publiés par les éditions Arthaud jusqu'à la fin des années 1960. La collection d'ouvrages de référence consacrés à l'art roman des éditions Zodiaque, produite par l'abbaye Sainte Marie de la Pierre-qui-Vire, offre sans doute l'exemple le plus frappant à l'appui de mon propos. Les moines ont dû, pour des raisons économiques, fermer leur imprimerie qui était, jusqu'à ces dernières années, l'une des dernières à pratiquer l'impression hélio au service du livre d'art. On trouvera sur la Toile un nombre significatif de sites commerciaux d'imprimeries proposant l'héliogravure comme technologie « parfaitement adaptée pour la production de documents publicitaires à grande diffusion ». Ce ne saurait se contester. On mesure toutefois les raisons qui ont fait ne retenir d'une technologie que sont usage le plus évidemment rentable.

Bayon d'Angkor Thom, visage (début du XIIe siècle). D.R.

 

 

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