blog dominique autie

 

Vendredi 16 décembre 2005

06: 44

 

La mille deuxième nuit…

et les suivantes


Les grands plaisirs de fin d'année (suite)

 

 

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À propos de Mille et un contes, récits et légendes arabes,
anthologie établie par René Basset, édition dirigée par Aboubakr Chraïbi,
collection « Merveilleux », 2 volumes, éditions José Corti, 2005
(prix du coffret : 55 € – les deux volumes ne peuvent être vendus séparément).

 

 

On raconte que Medjnoun [Majnûn] (le fou) reçut ce surnom parce que, passant près de chasseurs qui poursuivaient une gazelle, il vit les yeux de celle-ci et le souvenir de Leïla [Laylâ] lui arriva subitement ; alors il tomba évanoui. Quand il revint à lui, on lui demanda : « Que t'est-il arrivé ? » Il répondit : « J'ai comparé les yeux de cette gazelle à ceux de Leïla. »

Mille et un contes,… (« Les yeux de la gazelle »),
tome 1, p. 392.

Entre la Révolution (la fondation de l'école des Langues orientales date de 1795) et le milieu du siècle dernier, l'Europe a pu découvrir l'Orient à travers ses langues et ses littératures. L'essentiel du travail de déchiffrement, d'édition et de traduction des textes fondateurs comme des principaux éléments constitutifs des traditions (musulmane et hindoue, notamment) a été réalisé par plusieurs générations d'orientalistes dont l'œuvre, fondatrice, perdure [1]. Toutefois, nombre de leurs ouvrages n'ont plus été réédités.

C'est pourquoi l'initiative des éditions José Corti, dont la rigueur éditoriale n'est jamais prise en défaut, mérite de rencontrer quelque succès qui la paie d'un risque courageux. Si ces neuf cent soixante-seize récits séduisent par leur tonalité, leurs couleurs, la verdeur de leur contenu, si les éditions Corti ont veillé à réunir les deux volumes d'aujourd'hui sous un bien beau coffret, il s'agit toutefois d'une publication scientifique, dont l'apparat critique d'origine [2] a été considérablement enrichi pour la présente remise au jour. René Basset (1855-1924), arabisant, spécialiste de la littérature berbère, qui les a recueillis, traduits et annotés, s'est efforcé de mettre en relation chacun de ces textes non seulement avec ce qu'on pouvait pressentir de ses sources, mais aussi avec d'autres récits, d'origine parfois éloignée dans l'espace et temps, une lecture transversale qui préfigure les méthodes de la littérature comparée. Aboubakr Chraïbi, qui l'a dirigée pour Corti, a fait de la présente édition un outil de référence, qui offre une nouvelle vie à la somme de René Basset – mais aussi à sa mémoire : des extraits de sa correspondance avec l'orientaliste Victor Chauvin, présentés par Frédéric Bauden, sa bibliographie raisonnée commentée par Guy Basset, son petit-fils, confèrent à l'ouvrage une dimension historiographique passionnante.

Je m'étends à dessein sur le fait que l'éditeur de 2005 ne s'est pas contenté de reprinter [clicher, pour la reproduire à l'identique] l'édition d'origine. C'eût été méritoire mais, à coup sûr, voué à une diffusion confidentielle. Les chercheurs connaissent ce travail, qu'ils consultent en bibliothèque. En revanche, remettre au jour (et à jour) une telle somme, s'efforcer – dans le contenu comme dans la forme – d'aller au-devant d'un plus large public (en parvenant à s'en tenir à un prix qui ne soit pas dissuasif), voilà qui constitue un travail éditorial de haut vol et la démonstration exemplaire de ce que j'affirme ici même volontiers : si le livre survit aujourd'hui – plus qu'il ne vit – en milieu hostile, les signes d'ores et déjà se laissent observer d'une renaissance, d'une prééminence nouvelle accordée aux contenus, d'une revalorisation des fonds laissés en déshérence. Cette réédition en est un.

La figure de Majnûn – qui est à l'Arabie ce que Tristan et Roméo sont à notre mythologie amoureuse [3] – hante nombre des textes réunis dans la troisième partie de cet ensemble, les contes sur les femmes et l'amour. La cinquième partie, avec les légendes religieuses, occupe l'essentiel du second volume. Chaque texte ménage la surprise d'un écho avec la Bible, de la survenue fréquente des anges et des djinns, d'apologues dont l'enseignement s'est formulé, ailleurs, dans des images d'une troublante parenté. Avec, pour surcroît de grâce et de délectation, cette vigueur du récit qui se maçonne d'images aux angles vifs, comme pour mieux tenir en respect l'abstraction. Tels ces « Derniers hommes », par quoi s'achève cet étonnant florilège [4]:

Deux hommes des Mozaïnah se réuniront – ils seront les derniers humains et viendront d'une montagne éloignée pour trouver des traces d'hommes. Ils verront la terre déserte jusqu'à ce qu'ils arrivent à Médine. Quand ils seront parvenus tout près, ils demanderont : « Où sont les gens ? », car ils ne verront personne. L'un d'eux dira à son compagnon : « Ils sont dans leurs maisons. » Ils entreront dans les maisons et ne trouveront personne, mais sur les tapis des renards et des chats. Un des voyageurs dira à l'autre : « Où sont les hommes ?
– Ils sont dans les marchés, occupés à vendre. » Ils iront dans les marchés et ne trouveront personne. Alors ils s'en iront jusqu'à la porte de Médine et, là, il y aura deux anges qui les prendront par les pieds et les traîneront vers la terre du jugement.

 

[Aux éditeurs qui se laisseraient enfin convaincre qu'un passé relativement proche recèle les trésors d'anciens fonds inexploités, j'indique la trilogie de Jérôme et Jean Tharaud, Les mille et un jours de l'Islam [5]. Sous forme de brefs récits, les frères intarissables nous livrent, dans une langue impeccable, une fresque des premiers siècles de l'hégire, parfaitement documentée, dont la lecture peut préluder avec bonheur à des recherches plus savantes. (Je songe au talent, de nos jours, d'un Tahar Ben Jelloun dont l'œuvre de qualité, pédagogique en même temps que littéraire, rend sensible le monde arabe à un large public privé, dès l'école, de toute ouverture culturelle et intellectuelle sur ce qui excède les mesquines limites du savoir officiel).]

 

 

[1] Je renvoie à l'ouvrage de Raymond Schwab, La Renaissance orientale, « Bibliothèque historique », Payot, 1950. Préface de Louis Renou. Quand donc quelqu'un songera-t-il à rééditer cette chronique de l'orientalisme, dont l'érudition n'a d'égale que la virtuosité pour relater l'une des plus excitantes aventures de l'esprit ? [J'ai brièvement présenté cet ouvrage dans la galerie consacrée à l'ancien fonds Payot (avant-dernière vignette et son commentaire), dans le cadre d'une des chroniques de L'ordinaire et le propre des livres.]
[2] La publication de cet ensemble, en trois volumes, par les éditions Maisonneuve s'échelonna de 1924 (année de la mort de René Basset) à 1927.
[3] Sur la tradition de Majnûn et Laylâ, on se reportera aux travaux et aux écrits d'André Miquel, notamment son édition critique du dîwân (recueil poétique) de Qays Ibn al-Mulawwah (dit Majnûn, qui signifie « le fou ») sous le titre Le Fou de Laylâ, Sindbad-Actes Sud, 2003.
[3] André Miquel, Laylâ, ma raison, Le Seuil, 1984.
[4] Tome II, p. 571.
[5] I. Les Cavaliers d'Allah ; II. Les Grains de la grenade ; III.  Le Rayon vert, La Platine à la Librairie Plon, respectivement 1935, 1938 et 1941.

 

 

Autre raison de se réjouir pendant qu'Homo festivus gave la dinde transgénique, nous pouvons de nouveau, depuis hier, reprendre notre lecture du Livre d'Enoch au rythme annoncé de trois versets par semaine.

 

 

guirlande

 

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