• À propos de la nouvelle édition de
Suzanne et Louise (Roman-Photo) d'Hervé Guibert.
Gallimard, 2005.
Collection blanche au format 19,5 x 24,5 cm, 96 pages, cahiers cousus, 18 €.
[Le Carmel (3.)]
La nuit on devait porter un autre voile, un autre jupon et un autre scapulaire, mais ils étaient plus légers que ceux de la journée. Et pour cacher les jambes, on avait des chausses, des sacs en tissu informes retenus par des cordons. Les cordons, on donnait aussi ce nom-là à ce qui sert quand on a ses règles. C'était pas comme maintenant, des trucs à plusieurs épaisseurs, c'étaient juste des linges en tissu, les cordons. Une fois tous les mois, on les mettait à tremper dans une grande bassine, pendant deux jours, et toutes en même temps, on venait les laver. L'eau se mettait à rougir dès qu'on y trempait nos mains, c'était un peu comme la communion, mêler nos mains dans nos sangs réciproques.
Exercer la photographie (le pouvoir s'exerce), exercer la langue (faire ses gammes). Quand cet exercice conjoint excède l'ordinaire babil de l'image et de son commentaire, nous abordons la grâce. Si la langue réamorce la vie chez ceux que l'image et le texte visitent (Suzanne et Louise inventent devant l'objectif le tiers ordre de leurs existences, dérogent à la clôture, à la règle de silence bavard de leur réclusion), nous sommes dans la nécessité. Le dispositif qui fixe ce fragile et souverain cheminement se trouve, en deçà comme au delà de toute intention, doté d'une efficacité qui décourage toute glose.
Ce dispositif, nous l'avons tous expérimenté un jour, tant il s'impose. Mais il a tenu en respect la plupart d'entre nous : aux premiers mots disposés dans la proximité de l'image, nous avons senti l'effondrement intérieur, le trou d'air, l'appel du vide. C'est Claudel qui propose cette image pour saisir le poème à sa naissance : … les poèmes se font à peu près comme les canons. On prend un trou et on met quelque chose autour. […] Le poème serait moins une une construction ligne à ligne et brique à brique et une matière à coups de marteau que le résultat d'un effondrement intérieur dont une série d'expéditions ensuite auraient pour objet de déterminer les contours. [1]. Cette écriture qui met en scène l'image – comme si le cliché n'avait pas encore été pris et qu'il attende du texte son ordre de mission – est à proprement parler dramatique. D'ailleurs, Hervé Guibert évoque à ses grands-tantes, tour à tour, le projet d'une pièce de théâtre, puis d'un film dont elles seraient le héros.
Tel que l'auteur l'a arrêté – arrêt sur images dont il dit de façon saisissante combien il faut faire violence au silence des planches-contacts qui s'entassent, refuser que ce travail [ne trouve] sa raison d'être qu'après leur mort – le « Roman-Photo » fait montre de cette cruauté (infiniment cruelle, infiniment tendre) avec laquelle Hervé Guibert saisit le monde et les êtres. Cette écriture blanche, qui arrondit les voyelles de façon presque encore enfantine, est un scalpel – ou les pinces avec lesquelles ont va chercher l'épreuve dans le bain de révélateur. La voix aussi est blanche, comme si un nœud dans la gorge retenait toute tonalité – ou encore : une voix surexposée.
L'épreuve aboutit à un livre dans lequel les seuls éléments typographiés sont la couverture, la note de l'éditeur et l'achevé d'imprimer. La pages de grand titre elle-même est calligraphiée par l'auteur. Nous sommes au plus près de l'émotion ambivalente que procure le livre unique – qui n'est pas encore un livre, qui ne saurait être dupliqué en l'état, dont aucun destin ne plombe la vulnérable nécessité. J'ai appelé déjà structure enviable ce genre de dispositif de l'écrit, qui procède comme un emporte-pièce, qui tétanise, engendre ce qu'il dévore.
Suzanne et Louise fut, en 1980, la deuxième publication d'Hervé Guibert. Je remercie Philippe[s] de m'avoir signalé cette nouvelle édition, dont l'annonce m'avait échappé et que mon libraire avait négligé de joindre d'autorité à mes acquisitions, la semaine de l'office.
[1] Paul Claudel, Jules ou l'homme-aux-deux-cravates, 1920, repris dans Œuvres en prose, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1965, p. 848.
Dominique Autié
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