blog dominique autie

 

Mercredi 28 décembre 2005

07: 45

 

Traditore

par John Meyer

Traduit de l’anglais par Dominique Autié

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Je viens d’apprendre la mort du vieux Nazuki par un communiqué de la BBC, qui a diffusé aussitôt un programme spécial en son hommage. Il s’éteignait en fait, depuis deux ans, comme enveloppé d’un nuage de solitude de plus en plus dense et blanc, à la mesure de sa gloire et de sa cécité. Jamais, sans doute, l’image n’a été plus juste : L’écrivain japonais Nazuki vient de disparaître à l’âge de…

La nouvelle figure à la une de presque toute la presse internationale. Comment ne pas faire soudain le rapprochement avec l’entrefilet laconique que je faillis manquer, ce jeudi de décembre 1978, ignorant que Stony Rogers avait succombé la veille à une hémorragie cérébrale ? Sa sépulture ne bénéficia que d’honneurs discrets. L’accumulation seule de brèves notices nécrologiques publiées, peu s’en faut, sur les cinq continents témoigna de son rayonnement. Huit ans après, son propre pays reste encore presque muet. Le moindre mal s’appellerait l’ingratitude ; il faut craindre toutefois que cette indifférence procède du pire : l’opacité. Mais cela relève, je le crains, d’une autre chronique.

Quand, peu de temps avant sa mort, Rogers soupçonna mes intuitions, il me fit jurer de n’en rien révéler du vivant de Nazuki. Ce qui était un aveu. Je compris tout d’abord que j’avais lu juste. Ensuite, mais trop tard, que Rogers – pourtant plus jeune que son confrère japonais – se savait perdu. Son dernier livre, en manière de testament, m’en apporta la preuve. J’en ai pleuré, je l’avoue. Il nourrissait donc l’intime conviction que l’effarant secret, s’il était un jour trahi, ne susciterait que quelques ondes bien vaines sur sa propre pierre tombale. Tacitement, il me suppliait de laisser Nazuki se retirer en paix. Éventuellement de me taire. Mais son respect des autres était tel qu’il me délia, sans le dire, de mon devoir de réserve, levé tout à fait ce matin par l’information que chaînes de télévision et quotidiens commentent et qui vaut des tonnes de télégrammes de condoléances aux ambassades du Japon dans le monde entier.

La disproportion de renommée entre les deux écrivains avait de quoi laisser rêveur. Pourtant, les férus de fantastique, qui sont légion dans la vieille Angleterre, pouvaient faire leur miel des essais de Rogers autant que des fictions de Nazuki, que Rogers découvrit et fut le premier à traduire en anglais. Mais, à quelques succès d’estime près, on se plut à cantonner l’inventeur de Nazuki dans son rôle de second plan, laissant aux intellectuels de l’étranger le soin de vénérer son œuvre personnelle. Le Japon mit d’ailleurs un point d’honneur à lui témoigner sa reconnaissance : on trouve encore maintenant, dans la moindre librairie de Tokyo, plus d’ouvrages de Rogers que sur les rayonnages londoniens. Quant à la dette de la littérature nippone à son égard, il semble qu’on veuille s’en acquitter là-bas par l’entretien scrupuleux de l’amitié. Tandis que les journaux anglais avaient attendu le lendemain pour commenter maladroitement la vie, l’œuvre et la mort de ce curieux écrivain qui…, plusieurs chaînes de télévision japonaises diffusèrent, dès l’annonce de sa mort, des montages de documents d’archives constitués en grande partie d’entretiens que Rogers avait accordés lors de ses nombreux voyages au Japon. Quelques rares images le montraient en compagnie de Nazuki. Celui-ci, souffrant, n’avait pu être joint, de sorte qu’il fut le grand absent de cette évocation improvisée, le seul dont la voix manqua dans l’éloge que son pays adressait, par delà Rogers, aux lettres anglaises. Ce soir, c’est l’Angleterre qui sera peut-être privée d’un talk-show quelconque pour la célébration de Nazuki. Destins croisés – le prétexte et la matière d’un papier, en tout cas, que le directeur de la rédaction de l’Herald serait bien malvenu à me refuser.

Mais que faire  ? Franchir le pas ? Donner l’exclusivité au journal qui me prend quelques piges en me laissant toujours le sentiment amer que je viens faire la manche à la rédaction ? Ou téléphoner aux agences dès maintenant, profiter de l’émotion générale pour asséner la nouvelle ? Je sais ne disposer que de preuves irréfutables mais subtiles. Ni Nazuki, ni lui n’ont laissé, comme cet écrivain français qui se suicida deux ans après la mort de Rogers, un testament destiné à rétablir la vérité sur son double littéraire. Si rien ne m’interdit plus de lever le voile, si je nourris même l’intime conviction qu’on ne comptait que sur moi pour le faire le moment venu, je dois avouer que les protagonistes n’auront consenti que des signes ténus et parcimonieux. Rien qui puisse convaincre d’emblée le confrère incrédule, le journaliste dur à la détente sur une affaire un tant soit peu plus complexe qu’un flirt chez les têtes couronnées, à qui l’on devra fournir sur un tel sujet le matériau tout mâché. Et force est de constater qu’il lui faudra de la patience et un doigt d’esprit de finesse pour comprendre, accepter puis transcrire la véridique histoire de Nazuki et de Rogers.

Très tôt, ses démêlés avec les groupes littéraires d’avant-garde valurent à Stony Rogers une réputation de rigoriste. Il publia, bien avant la guerre, une diatribe contre la poésie moderne que suivirent, au fil de ses livres, des chapitres tout aussi caustiques sur le roman en particulier et la prose d’imagination en général. Ses positions insolentes le suivirent toute sa vie. De sorte qu’il repoussa, presque malgré lui, les avances que lui faisait le démon de la fiction. Il reporta sur une anthropologie de façade, qui lui fournissait le prétexte à des livres improbables, sa plume aiguë de grammairien et, il l’avoua lui-même, le savoureux vertige de la phrase parfaite. Pourtant, très vite, la sanction des lois qu’il avait lui-même imprudemment édictées le tarauda. Le moindre poème en prose signé Rogers eût provoqué l’hilarité chez ceux dont il avait été l’intraitable contempteur. Il lui semblait qu’on guettait son premier faux pas, qu’on l’attendait au tournant de son œuvre. Il lui fallut composer.

L’occasion lui en fut offerte durant un premier séjour au Japon. La nouvelle littérature japonaise pataugeait dans une tradition qui, en dépit de son halo de mysticisme antédiluvien, lui faisait cruellement éprouver que tout accès à la scène mondiale était obturé. Les premières soirées qu’il passa chez Nazuki suffirent à convaincre Rogers : ce jeune écrivain ne faisait certes pas montre d’un grand talent mais il nourrissait une vision cruellement lucide de son statut. À tel point qu’il en vint à penser que, sous d’autres climats, son inspiration fantasque aurait peut-être compensé un style qui manquait résolument de vigueur.

Je ne saurais dire – et nul, probablement, ne saura jamais – en quelles circonstances fut conclu le pacte. Le premier recueil de Nazuki – qui n’avait publié que quelques textes dans des revues littéraires japonaises – parut conjointement en Angleterre, traduit par Rogers, et dans une collection réputée au Japon. Les articles aussitôt consacrés à l’ouvrage s’accordaient à prédire que l’auteur allait conquérir son propre pays grâce à l’intérêt que lui portait soudain l’Europe. Ce que ses camarades et lui n’avaient pas obtenu des éditeurs de Tokyo, Stony Rogers l’imposait depuis Londres. Dans les cercles qu’il fréquentait, Nazuki fit bientôt figure de prophète et son traducteur de messie. Un second volume, puis un troisième virent le jour dès l’année suivante. L’édition anglaise précédait l’originale de quelques semaines, de sorte que Nazuki venait présenter et signer son livre à Londres avant de daigner recevoir les journalistes de son pays.

Cela dura plus de trente ans. Aux nouvelles, se mêlèrent bientôt des poèmes, des récits, de curieux textes inclassables. La collection de littérature nippone que Rogers avait créée chez l’un des plus grands éditeurs de littérature londoniens comptait maintenant plus de vingt titres. Nazuki y émargeait pour un bon tiers. Toutefois, Rogers qui, occupé par ses propres publications, ne traduisait plus personnellement les nouvelles productions du Japonais, recruta deux traducteurs. Un ultime recueil sortit moins de six mois avant la mort brutale de Rogers. Depuis, seules parurent quelques rééditions. Nul n’y vit le moindre signe. On attribua à l’âge avancé de Nazuki et à la maladie qui affectait sa vue le silence des dernières années.

Comment ne pas penser que l’un et l’autre se prirent sans le vouloir vraiment à ce qui, à l’origine, ne devait être qu’un jeu littéraire, à la limite de la plaisanterie d’étudiants ? La curiosité de Rogers, fasciné par l’insolite d’où qu’il vînt, avait dû savourer quelque secrète jubilation dans ce défi : écrire, dans sa propre langue, le texte qui serait censé n’offrir que la traduction d’un livre japonais rédigé par un autre à l’autre bout du monde. Effectuer ensuite la mise au point de l’original – ou, du moins, aider à le faire un Nazuki parfaitement complice qui travaillait avec une application de bon élève.

Dans le même temps, Rogers pouvait continuer de pourfendre sans scrupules les auteurs de poèmes et de textes de fiction. Il publia même une série d’articles, qui font autorité, sur l’art de la traduction, ses pièges et ses recettes. Il poussa l’audace, je l’ai dit, jusqu’à confier à d’autres la traduction en langue anglaise de nombreux livres de Nazuki. Ce qui impliquait donc qu’il rédigeât d’abord en anglais, comme il en avait pris l’habitude, poésies et nouvelles que son ami transcrivait en japonais. Dès qu’il recevait la précieuse liasse de feuillets noircis d’idéogrammes, il nous convoquait, Stephen ou moi, par un coup de fil autoritaire, parfois tard dans la soirée : Passez demain à mon bureau, le dernier manuscrit de M. Nazuki m’est parvenu cet après-midi, j’aimerais vous le confier. À demain, neuf heures, n’est-ce pas…

Nous arpentions le couloir avec dix ou vingt minutes d’avance, flattés et anxieux. Nous buvions les mots de Stony Rogers, qui nous recommandait la plus grande vigilance tant le texte s’annonçait, disait-il, plus complexe et rigoureux que les précédents. On filait, l’enveloppe sous le bras. Au bout de huit à dix nuits blanches, je revenais soumettre ma traduction. D’un simple regard diagonal, Rogers allait chercher une de mes phrases afin d’en mesurer l’écart, je le sais désormais, avec sa propre rédaction ainsi passée par deux chirurgies successives. Je le revois, bougon, me contester un mot, me demander de reprendre une locution, jusqu’à ce que je retrouve, sans le savoir, sa formulation initiale. Je le soupçonne d’avoir, parfois, savouré un bonheur d’expression ou l’une de mes trouvailles, éloignés mais équivalents. M’être ainsi mesuré à lui seul, à mon insu, à sa seule écriture minérale et non à l’œuvre de Nazuki me procure aujourd’hui encore une sorte d’ébriété qui me paie de mes insomnies de l’époque.

Il glissait le dossier dans le tiroir de droite, se levait et me tendait une main distraite. Meyer, je vous prédis une œuvre de traducteur. Vous pourrez un jour vous prévaloir de votre travail sur les textes de Nazuki ! L’ouvrage paraissait moins d’un mois plus tard.

Vous pourriez penser que ce furent ces entretiens et la relative familiarité de Stony Rogers qui me mirent la puce à l’oreille. Il n’en fut rien. Nous le connaissions pour son extrême méticulosité dès qu’il s’agissait de quelques mots inscrits sur une page. L’exigence, parfois ironique, avec laquelle il négociait ma copie confortait mon admiration. Parmi les directeurs de collection et les conseillers de l’éditeur, il disposait de l’autorité pour faire retoucher un manuscrit autant de fois qu’il le jugeait nécessaire. Le voir appliquer le même rigorisme aux traductions de Nazuki ne constituait rien d’insolite. Mon attachement à l’homme valait mon admiration pour l’écrivain. D’autres, moins séduits et plus perspicaces, auraient peut-être saisi l’occasion de déjouer bien plus tôt cette mécanique d’orfèvrerie dont, à ma place, ils auraient été dès lors, comme je l’étais, un rouage essentiel. À tout instant, l’horloger avait le loisir de changer l’une des pièces de ce dispositif, choisissant entre Stephen et moi, pour chaque livre nouveau de Nazuki, celui de nous deux qu’il contraindrait à retrouver, sous les phrases japonaises, un texte français que lui seul savait avoir écrit. Je prétends – mais me croira-t-on ? – que c’est en traduisant Nazuki que je finis par déceler l’écriture de Rogers, sa patte, mais surtout les méandres d’un imaginaire où seule son intelligence pouvait s’aventurer.

Stephen Johnson bénéficie toujours de l’aura que nous valut la confiance de Rogers et du prestige d’avoir été les traducteurs de Nazuki. Pour ma part, j’ai refusé depuis huit ans toute offre de traduction et vivote d’expédients. Je ne sais comment Johnson prendra mes révélations. Car il faut bien convenir que, dans cette affaire, nous aurons été, lui et moi, les dindons de la farce. Plus encore que le public – et plus que Nazuki lui-même.

 

 

Utagawa Kunisada (1786-1864), Les Quarante-sept Rônins,
chapitre 21 (détail).

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Papotine [Visiteur]
On dirait un roman policier ! quel suspense ! quel abîme, quel vertige !
et le mystère de la traduction ! (une traduction dont la trahison est voulue par l'auteur trahit-elle toujours ?). La cerise sur le gâteau est que c'est l'auteur de ce blogue qui a traduit Meyer en français !!
Tout cela est d'autant plus passionnant que le Japon exerce sur moi une fascination de gorgone.
Permalien Dimanche 1 janvier 2006 @ 15:51
Commentaire de: Papotine [Visiteur]
j4ai toujours un mal fou (mais FOU) à lire les commentaires ou en écrire. Chaque opération demande des tas et des tas d'essais infructueux (je suis tenace hein ?) je trouve ça dommage : cet inconvénient doit en décourager plus d'un... pour une fois qu'on parle textes, mots, littérature ! quel dommage que cet enquiquinement technique !
Permalien Dimanche 1 janvier 2006 @ 22:33

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