blog dominique autie

 

Mardi 31 janvier 2006

05: 34

 

Projet d'une « librairie d'écrivains »

 

boucher

 

Je suis saisi d'un projet, que l'on me propose de rejoindre : la création, par le biais d'une association, d'une petite librairie d'écrivains à Paris. Ne sachant quel niveau de confidentialité les initiateurs de l'entreprise souhaitent, pour l'heure, se ménager, je me bornerai à préciser que celle-ci est conçue par un écrivain de solide notoriété, qui n'a plus à faire ses preuves, et par un libraire, auteur lui-même, dont j'ai éprouvé le professionnalisme.

C'est de ce dernier que j'ai reçu, par la poste, un bref exposé du projet, qui rejoint mon intime conviction : le livre doit réinventer ses réseaux, ses modes de diffusion, ses lieux, faire flèche de tous supports – à commencer par la Toile – pour parvenir à ses lecteurs. Parmi les lieux du livre, deux ont valeur de sanctuaires : la librairie, le cabinet de lecture (terme que je préfère à bibliothèque, afin d'écarter toute confusion avec la bibliothèque de prêt [1]). Reconstruire les sanctuaires, on ne compte pas les peuples qui ont inlassablement passé une grande partie de leur histoire à ce labeur, après chaque déferlante de Huns, de Turcs ou de jésuites. L'épreuve est loin d'être inédite, montrons un peu d'humilité. Il n'en reste pas moins que créer une librairie, plus que jamais, peut être un acte fondateur, à haute portée politique.

Mais ça n'a pas tardé : j'ai reçu peu après, par courrier électronique, le même texte – qui, de toute évidence, commence à tourner, comme ces chaînes perpétuelles d'autrefois (adressez six cartes postales aux six adresses que voici, vous recevrez bientôt des milliers de cartes des quatre coins du monde [variante, jadis : envoyez un franc aux six personnes dont les noms suivent, etc.]. Authentique palimpseste, cet e-mail, réponse à la réponse d'un courrier rebasculé vingt fois, comprenait plusieurs strates de commentaires, dont celui-ci : Inutile de te préciser que j'adhère de tout coeur à un tel projet. Si nous ne créons pas des lieux et des structures de résistance, l'hydre bouffera la littérature et la recrachera en crottes formatées. Pour cette librairie, il me semble qu'on pourrait prétendre à des aides diverses, pratique de la Maison des Écrivains entre autres et financière d'instances diverses [sic]. Car compter seulement sur les sous des auteurs qui bien souvent gagnent si peu, voire rien, me semble inconvenant. Et je crois que la plupart ne pourront donner qu'une cotisation de principe comme à une sorte de syndicat. Cela pose la question du statut de cette librairie projetée : coopérative ? SARL ?

Je répugne à l'explication de texte, chacun fera son marché devant ce court étalage. Je me suis contenté de souligner qu'il me semble, concernant les « aides », que l’expérience a amplement prouvé qu’on ne remédie pas au bacille de la peste en inoculant celui du choléra. J'ai encore fait état de ma perplexité à l’idée de lieux et de structures de résistance subventionnés par l’État.

Dans les années 1960, l'écrivain Marcel Béalu ouvrit dans une ancienne boucherie une librairie, à l'enseigne du Pont traversé, au 62 de la rue de Vaugirard [2]. L'auteur de L'Araignée d'eau y tenait un fonds vivant d'auteurs qui, à cette époque déjà, souffraient de n'avoir pas les faveurs assurées de la presse et des tables des nouveautés – dont la pratique n'a pas attendu les grands regroupements capitalistes du secteur. On y trouvait, sur un même rayon, des titres récemment édités mais aussi des ouvrages épuisés, des éditions à court tirage, des livres d'artiste. Je ne sache pas que Marcel Béalu ait eu pour premier geste de tendre la sébile à un ministère de la Culture encore naissant. L'entreprise fut viable : Marcel Béalu est mort en 1993, Le Pont traversé figure toujours, à la même adresse, sur les portails électroniques de la librairie ancienne et moderne : Marie-Josée Béalu semble bien en être toujours la propriétaire.

Il faudra aux fondateurs d'aujourd'hui beaucoup de rigueur pour se prémunir, en dextre et sénestre, tant des assistés de la création que de leurs pourvoyeurs de subventions. Il faut, pour que ce genre d'entreprise ne sombre pas dans le misérabilisme arrogant du musée d'arts et traditions populaires, la tessiture d'un ou de plusieurs hommes d'exception. Il existe de beaux exemples de réussite quand un projet nécessaire, animé par des professionnels compétents, suscite un intérêt autre qu'électoraliste auprès des collectivités locales et de l'État : il n'est qu'à songer à la fondation, en 1988 à Paris, puis à l'installation de l'Imec (Institut Mémoires de l'édition contemporaine) dans l'abbaye d'Ardenne, grâce au soutien du ministère de la Culture et du conseil régional de Basse-Normandie.

Je reste toutefois persuadé qu'un tel projet gagnera à ne pas perdre son âme, que lui insuffle pour l'heure un écrivain singulier – qui pourrait parfaitement se satisfaire du sort que lui réserve, de longue date, une solide et vaste communauté de lecteurs et que les éditeurs, à ce jour, n'ont pas trop malmené. Une passion généreuse traverse le texte que j'ai sous les yeux, qu'il a rédigé pour battre notre rappel. Il faut que cette passion trouve à s'ajointer avec l'attente des lecteurs (et c'est d'abord affaire de technique et de gestion), et non se lester au premier pas franchi de la cohorte bancroche des créateurs aigris, à qui les complaisances du temps fournissent de trop faciles raisons de ne pas assumer la confidentialité de leur œuvre.

 

 

La Lucarne des écrivains
Un projet désormais public et ouvert

Cette chronique était rédigée depuis le début du mois de janvier. Ce n'est que la veille, à savoir lundi, que j'ai prévenu de sa mise en ligne Armel Louis, libraire et lexicographe, qui est la cheville ouvrière de l'entreprise. C'est Claude Duneton qui préside aux destinées de ce beau projet. Le bulletin de souscription circule. Il est disponible sur demande auprès du trésorier de l'association, Jacques Cassabois, sur simple courrier électronique.

Armel Louis a accepté le principe d'un entretien avec les fondateurs de La Lucarne des Écrivains, parmi lesquels il compte, pour paraître ici même dans quelque temps.

Je précise (Armel Louis ayant lui-même pu s'y tromper, j'accepte l'idée de n'avoir pas assez clairement désigné les cibles de mes critiques) que mon engagement dans ce projet est sans autre réserve que celles exprimées dans mon texte. Je me ferai un heureux devoir de diffuser, aussi régulièrement qu'il sera nécessaire, toute information susceptible d'en favoriser le succès. La qualité professionnelle et humaine des protagonistes vaut, à mes yeux, toutes les cautions officielles – que ces derniers n'ont pas attendues pour se mettre à l'œuvre.

D.A., mercredi 1er février 2006, 20 h 30.

 

 

 

[1] Nulle polémique de ma part. Je compte parmi les cabinets de lecture les grandes salles de travail des bibliothèques documentaires, publiques et privée. Quant aux établissements aujourd'hui dédiés à la lecture publique, outre qu'il ne sauraient suggérer le moins du monde le rapprochement avec un sanctuaire, quel qu'il soit, leur conception, leur gestion et les objectifs qui leur sont assignés contribuent à formater le public commis, pour quelque temps encore, à rentabiliser l'activité et la production des groupes industriels et financiers tenant les rênes du secteur – édition et circuits de distribution du livre.
[2] À ne pas confondre avec la librairie La Boucherie, rue Monge, qui n'est que concept de façade.

Vitrail des bouchers, collégiale de Semur-en-Auxois.

 

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Chausse trappe par Agnès Boulloche.

Vendredi 27 janvier 2006

05: 59

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

15 – Les bibliophiles ont une âme

 

memnonium

 

À cette salle touchait un promenoir rempli de bâtiments de tout genre, où se préparaient toutes sortes d'aliments les plus agréables au goût. On rencontrait aussi dans ce lieu des sculptures, et entre autres la figure du roi peinte en couleurs ; le roi était représenté offrant à la Divinité l'or et l'argent qu'il retirait annuellement des mines d'argent et d'or de l'Égypte. Une inscription placée au-dessous en indiquait la somme qui, réduite en argent, s'élevait à trente-deux millions de mines. Après cela, on voyait la bibliothèque sacrée portant l'inscription suivante : Officine de l'âme.
Dans une pièce attenante se trouvaient les images de tous les dieux.
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Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Livre I, XLIX,
Traduction de Ferdinand Hoefer (1851).

 

 

Dans le bref mais lumineux article de l'Encyclopædia Universalis qu'il consacre à la bibliophilie (auquel je me suis déjà référé ici), Jacques Guignard, conservateur en chef de la bibliothèque de l'Arsenal, mentionne trois indices historiques d'une pratique qui ne sera ainsi nommée qu'à la fin de l'époque moderne : le soin des Assyro-Babyloniens à protéger dans un étui de terre cuite les tablettes (en terre, elles aussi) sur lesquelles ils conservaient leurs écrits ; Grecs et Romains enroulaient le papyrus de leurs volumen autour de bâtons d'ivoire qu'ils rehaussaient d'embouts orfévrés ; il rappelle enfin qu'on a mis au jour, dans l'une des demeures d'Herculanum, une bibliothèque dans laquelle se trouvaient plusieurs copies d'une même œuvre [1].

Même s'il suggère que le propriétaire de la villa sinistrée fût un collectionneur – ce qui est possible, mais rien n'impose cette seule hypothèse –, il assigne d'emblée d'autres mobiles que la manie ordinairement associée à la passion pour les livres en tant qu'objets (il rappele, dans l'article conjoint, consacré aux bibliophiles, que ces derniers furent d'abord qualifiés de bibliomanes). Préserver les livres des agressions de l'environnement et de la négligence des hommes, les signaler comme biens de valeur pour leur contenu en attachant du prix à leur présentation formelle, je ne fais pas autre chose lorsque j'acquiers un livre, surtout s'il est de seconde main. Quant à la présence de plusieurs éditions d'un même texte – et cette remarque vaut, par excellence, pour les époques où la reproduction mécanisée de l'écrit n'avait pas cours –, plus qu'une passion de collectionneur elle peut signaler l'intérêt du lecteur pour un texte dont il souhaite connaître les diverses leçons. Ainsi me suis-je procuré, il y a peu, deux éditions du Livre de Kalila et Dimna, qui proposent deux traductions différentes ainsi que des apparats critiques complémentaires [2]. On m'épargnera, je suppose, le soupçon de bibliophilie si j'avoue détenir l'édition de poche du texte seul de l'ouvrage de Pascal Quignard, Le Sexe et l'Effroi, dont l'édition illustrée d'origine, d'un format à l'italienne, avec ses grands aplats noirs, est une splendeur, fragile et peu lisible toutefois.

*

Moquer quelqu'un pour son goût des livres, son respect de la chose imprimée, en faire coûte que coûte un bibliophile – comme on force le « retour ligne » sur un logiciel de traitement de texte (… ou le destin) : le trait provient rarement de personnes tout à fait étrangères à la culture et à l'économie de l'écrit. Il ne viendra pas à l'esprit d'un supporteur. Mais un universitaire, un écrivain pénétré de la haute portée métaphysique de son œuvre, un bouquiniste (il circule dans la profession un portrait-charge du bibliopathe, que je tiens à la disposition des incrédules) n'hésiteront pas un instant.

Incoercible propension à la haine de soi, de ses propres origines, de sa dette – l'âge aidant, à se pisser dessus. [Qu'on y regarde à deux fois : la déchristianisation y a trouvé plus que son amorce.]

*

L'usage du pur fil pour l'impression d'un tirage dit de tête, souvent numéroté, a fait le lit de la manie collectionneuse chez certains investisseurs. Le récent dossier du papier permanent, que l'inventaire alarmiste des fonds de la Bibliothèque nationale avant leur transfert vers le site de Tolbiac a nourri [le mauvais vieillissement des papiers dont la pâte contenait une forte proportion de bois et d'agents chimiques], éclaire la fonction première des grands papiers : au sein du tirage d'un même livre, ménager les meilleurs atouts pour affronter le temps à une petite quantité d'exemplaires – les volumes destinés à la bibliothèque des princes (et non celle de quelques rats spéculateurs, parfois illettrés) et à la bibliothèque du Congrès, la plus riche du monde.

*

Et nul ne pourra faire – je m'en réjouis, pas si secrètement que ça – qu'il ne s'attache au commerce du livre une forme d'aristocratie [3].

*
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Thierry d’Amorbach, armarius de l'abbaye de Fleury en l'an Mil, rédigea un Coutumier qui reste, aujourd'hui, une source précieuse sur la vie monastique à cette époque [4]. L'armarius est aussi directeur de l'école, revêtu d'un manteau de philosophe, il garde avec soin la bibliothèque ou local des livres. Il jouit d'une grande considération parmi les frères, il apparaît plein de la force que donne la connaissance de la vérité, et on le considère à l'égal d'un apôtre. Il classe lui-même, ou confie au soin d'un de ses disciples, les baux à ferme ou les contrats d'échange et tout ce qui se rapporte à ce genre d'affaires. C'est à lui qu'incombe le soin des livres et de tout l'équipement du scriptorium : la provision de parchemin, les fils tressés pour coudre les codices, les peaux de cerf pour recouvrir les livres. Tout ce qui regarde la discipline de l'école dépend de lui, aussi ne doit-il être ni hésitant ni timide, mais très ferme et, sans jamais oublier la charité, il faut que ses élève tremblent au son de sa voix comme à celui du tonnerre et que le visage des enfants pâlisse devant sa sévérité et sa fermeté. Enfin c'est à lui qu'incombent la correction des livres, la détermination des leçons de l'office, la défense de la foi catholique, la réfutation des hérétiques et tout ce qui concerne la pureté de la doctrine. Un siècle et demi plus tard, Hugues, l'auteur du Didascalicon (L'Art de lire [5]), n'était pas, semble-t-il, armarius de Saint-Victor. Il passa cependant le plus clair de son temps au scriptorium. Un confrère, un étudiant l'abordait-il, il n'avait qu'un conseil à la bouche : Lis tout !

Dans le lexique médiéval, l'armarium désigne le meuble dans lequel on range les livres. En terres d'Islam, on désigne celui-ci comme l'armoire à sagesse [6].

*

 

À suivre.

 

 

[1] Source : © Encyclopædia Universalis, 2006 [passage entièrement réécrit].
[2] La première, Kalila et Dimna, Contes et apologues, traduits de l'arabe par P. Quilici Bey, Paris, Édition des Cahiers Gris, date de 1936 ; la seconde est l'édition préparée par André Miquel, parue aux éditions Klincksieck en 1957, toujours disponible. Les fables qui constituent ce recueil d'origine indienne (sous le nom de Pañc[h]atantra) ont inspiré La Fontaine.
[3] Lettre insérée dans l'édition originale de Mystique des Pierres précieuses de Paul Claudel, publiée à 1 600 exemplaires hors commerce à l'enseigne du joaillier Cartier (format 26 x 33 cm, sans justificatif de tirage ni date – le volume des Œuvres en prose de la Pléiade (Gallimard, 1965) donne 1938 comme année de cette pré-publication. Le texte avait trouvé place, du vivant de Claudel, dans le volume L'Œil écoute.
[4] [Collectif], L’abbaye de Fleury en l’an Mil : Vie d’Abbon - Coutumier de Fleury, CNRS éditions, 2004, pp.183 et 185 (ISBN : 2-271-06254-3) 60 €.
[5] Hugues de Saint-Victor, L'Art de lire – Didascalicon, édité et traduit par Michel Lemoine, collection « Sagesses chrétiennes », Le Cerf, 1991. Je renvoie, inlassablement, au chef-d'œuvre d'Ivan Illich, Du lisible au visible : la naissance du texte. Un commentaire du Didascalicon de Hugues de Saint-Victor, traduit par Jacques Mignon, Le Cerf, 1991.
[6] Houari Touati, L'Armoire à sagesse – Bibliothèques et collections en Islam, Aubier, 2003.

Memnonium (Ramesseum), temple funéraire de Ramsès II à Thèbes, reconstitution, D.R.
[En vignettes] Haut : Benoît de Sainte-More, Roman de Troie, Italie (Bologne ?), début du XIV° siècle, Paris, BNF, ms. fr. 782, f. 2v. Bas : Ezra restaure la Torah, Codex Amiatinus, début du VIII° siècle, Biblioteca Laurenziana, Florence, ms. Am.I.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

 

 

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Mardi 24 janvier 2006

07: 06

 

Les cantates d'El Gato

 

el_gato

 

Je vous remercie de m'avoir posé cette question (le Général à Michel Droit).

chapters_gato

Que sont donc les cantates de Gato Barbieri ?

Rien de moins, rien de plus que les deux premiers chapters, dont voici les pochettes originales.

Dans l'ensemble, El Gato a opéré sur trois registres : un assez pénible copier-coller latino de Ray Conniff (et Dieu sait pourtant…) [1] ; de brèves incursions dans un free-jazz inaudible par moi ; et quelques sessions véritablement inspirées, dont Chapter One et Chapter Two, enregistrés en 1973 [2], un an après que le Gato composa la musique du Dernier Tango à Paris.

Il existe un Chapter Three, dont je viens par probité de vérifier qu'il s'agit bien d'une vague musique de patio sans commune mesure avec les deux précédents titres. Et même un Chapter Four, dont je découvre à l'instant l'existence, réédité en CD cet automne, qui consisterait en un live new-yorkais de 1975 ; why not ?

Venons-en au fait. Les deux premiers chapitres sont tout bonnement à classer dans le genre cantate pour la raison que G.B. compte parmi ces musiciens qui parviennent à hausser leur instrument sur le registre de la voix.

Cela advient par accès, par flux extatique. C'est la anche qui, d'abord, se fond avec les lèvres – la transmutation n'est remarquée que de l'instrumentiste seul –, puis tout y passe : le bocal, le corps, la culasse et le pavillon. Les cordes vocales se coulent dans le laiton.

Toutefois, nous sommes assez loin de la performance de la basse de viole, dont Pascal Quignard, dans des pages nécessairement admirables, a longuement exposé l'aptitude à restituer la voix humaine. Ici, c'est le cri de la truie qu'on égorge que parvient à proférer El Gato, et force est de reconnaître que l'effet peut bouleverser. Chapter One et Two constituent donc deux cantates porcines auxquelles je recours lorsqu'une fin de journée a couleur, odeur et goût d'abattoir. Ces deux disques sont ma dernière musique, celle que j'écoute quand aucune autre n'est plus susceptible de me réparer.

[J'avais commencé à préparer cette chronique pour répondre à l'interrogation – teintée de perplexité – de Philippe[s], et je reçois aujourd'hui la réédition de ces deux albums, qui date déjà de 1997. J'avais péniblement mis la main sur le seul Chapter One en CD, reprise du vinyle d'origine restitué sans couleur, sans étoffe, privé surtout de toutes basses, qui faisait amèrement regretter ma vieille platine Thorens disparue dans un déménagement. Cette fois, c'est chirurgical : rien ne vous est épargné de l'extravagante quincaillerie des percussions latinos, et mon caisson de basses m'a demandé si j'avais pété un plomb, ou quoi ? Réponse : tout ce beau monde, en studio, devait fonctionner au peyotl, impossible autrement. Y compris – vingt ans après, encore sous l'effet de la grâce efficiente – les gens d'Impulse, en 1997, qui en ont perdu le sens commun, puisqu'ils ont tout simplement pressé l'étiquette du CD1 sur le CD2 et vice versa – j'ai mis quelque temps à comprendre ce qui avait bien pu se passer, ni le nombre des plages, ni leur durée, ni les inédits (connaissant l'opus par cœur, jusqu'en ses moindres convulsions) ne correspondant aux indications du livret.]

Une fois que le Gato a fait son œuvre, je souhaite bonne nuit aux équarrisseurs et je vais respirer ma bolée de dioxyde de carbone dans la Private City de John Surman.

 

 

[1] Heureuse circonstance : ici, les points-virgules en salve s'imposent.
[2] Ces deux albums sont réédités en double CD sous le titre Latino America – Impulse Master Sessions [troisième vignette, ci-dessus], Impulse (Universal), ASIN : B000024VFO. Disponible à un prix abordable sur le site d'Amazon Allemagne, cette réédition bénéficie d'un remixage digital impeccable et comprend des prises inédites de ces sessions.

Gato Barbieri, d'après cliché Philip Melnick, Chapter One, Impulse Records, 1973.

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Vendredi 20 janvier 2006

06: 57

Célébrations

 

IV

 

Les myopes
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Zoom

 

 

Heureux les myopes, car ils verront Dieu flou.

*

Il manque aux défauts de vision des créateurs – sauf erreur ou omission de ma part – l'équivalent du livre magistral que le Pr François-Bernard Michel a consacré aux difficultés respiratoires des écrivains [1]. J'ai pu remarquer combien les biographes sont avares d'indications sur la maladie en général et le symptôme respiratoire de l'auteur en particulier. L'absence d'informations fiables l'explique parfois. La discrétion de l'auteur et/ou du biographe me paraît aussi souvent en cause. Évoquer la santé des autres relève d'une démarche considérée comme indécente. Spécialement en matière de tuberculose, maladie vécue comme « honteuse ». […] Ce mutisme est également significatif d'un état d'esprit, plus ou moins conscient, qui consiste à considérer que l'état de santé de l'auteur est sans relation avec son écriture [2]. Quand il parle ici de l'écriture, François-Bernard Michel entend rythmes, phases, périodes, crises – il envisage de façon saisissante, tout au long de son livre, la dimension organique de la langue.

Comment défendre que myopie, hypermétropie, astigmatisme, presbytie n'auraient aucun effet sur l'imaginaire de celle ou de celui qui en souffre ? Avant de se gausser des écrits sur l'art d'André Malraux, avisons-nous qu'il s'agit peut-être d'un cas de myopie complaisante, élevée par l'auteur des Voix du Silence au rang d'une méthode (il existe en effet de très rares photographies de l'homme public chaussé de lunettes à monture épaisse d'écaille [3]).

*

[Carnet – 1981.] J'ai enfin trouvé pourquoi les femmes myopes me troublent tant.
Une femme myope se remarque à la condition qu'elle ne porte pas de lunettes.
Or, de nos jours, nombre de femmes myopes optent pour les lentilles.
Il est par ailleurs vérifié qu'une femme qui porte des lunettes retire celles-ci pour faire l'amour.
D'où il appert qu'une femme sans lunettes, dont la myopie a modelé le regard, équivaut à une femme non pas nue, mais déshabillée.
(Par moi, cela va de soi).

*

Descartes : Lorsque j'étais enfant, j'aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi, l'impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s'y faisait aussi pour émouvoir en moi la passion de l'amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu'à en aimer d'autres, pour cela seul qu'elles avaient ce défaut ; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela [4]. Isolé, ce petit passage, avec sa ponctuation d'époque, nous rendrait aimable l'auteur du Discours de la méthode.

Mais il poursuit : Au contraire, depuis que j'y ai fait réflexion, et que j'ai reconnu que c'était un défaut, je n'en ai plus été ému. En fait, Descartes répondait à son correspondant qui lui demandait quelles sont les causes qui nous incitent souvent à aimer une personne plutôt qu'une autre, avant que nous en connaissions le mérite. Et notre René, cartésien en diable, y va de son explication binaire : J'en remarque deux, qui sont, l'une dans l'esprit, et l'autre dans le corps. […] Je parlerai seulement de celle du corps. Elle consiste dans la disposition des parties de notre cerveau, soit que cette disposition ait été mise en lui par les objets des sens, soit par quelque autre cause. Car les objets qui touchent nos sens meuvent par l'entremise des nerfs quelques parties de notre cerveau et y font comme certains plis, qui se défont lorsque l'objet cesse d'agir ; mais la partie où ils ont été faits demeure par après disposée à être pliée derechef en la même façon par un autre objet qui ressemble en quelque chose au précédent, encore qu'il ne lui ressemble pas en tout. Et c'est ici que prend place, à titre d'exemple, la confidence de son penchant pour certaine coquetterie dans le regard des femmes. Aimer les myopes n'est donc qu'un faux pli sur la manche ou au col du cerveau. D'où la conclusion péremptoire qu'il énonce au bon Chanut – ambassadeur de France à Stockholm, qui attira le philosophe en Suède et l'y entoura de toute son attention jusqu'à sa mort : Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu'un défaut, qui nous attire ainsi à l'amour ; toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l'exemple que j'ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d'avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. […] Lorsque ces inclinations secrètes ont leur cause en l'esprit, et non dans le corps, je crois qu'elles doivent toujours être suivies.

René était un âne bâté.

*

Myope : Véronique Sanson.

[Le monde est doux dehors / Doux doux doux dehors / Et fou dedans / Fugitif et lent / Flou d’abord / Doux doux doux dehors / Fou de sang [5]]

*

Elle vous semble enfermée en elle-même, ou derrière un voile qui la retranche. Ne vous y trompez pas, il n'y a pas plus communicatif que la myopie, qui rend myope celui qui regarde une ou un myope. Toute dureté de ses traits ne tarde pas à s'estomper, une douceur discrètement vertigineuse nimbe ce visage qui vous avait d'abord paru quelconque, et bientôt ce sont les bruits ambiants qui s'amortissent, comme par temps de neige. Vous quittez son regard un instant pour reprendre la mesure du décor. Vous voilà myope.

 

*interlettreinterlettre*

*

 

 

Célébration de la gomme
Célébration du fond de robe
Célébration de l'eau minérale

 

À suivre.

 

 

[1] François-Bernard Michel, Le Souffle coupé – Respirer et écrire, Gallimard, 1984. L'auteur est professeur de clinique des maladies respiratoires à la faculté de médecine de Montpellier.
[2] Op. cit., p. 23.
[3] J'ai consulté l'Album Malraux, « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard, 1986) et j'ai trouvé en tout et pour tout, sur plus de cinq cents documents le représentant pour la plupart, les seuls clichés que voici où il porte des lunettes correctives (mention du numéro) : 371 et 372 (en août 1960, au Congo-Brazzaville, prononçant un discours pour les fêtes de l'Indépendance, puis au Gabon, deux jours plus tard, en train de signer le transfert des compétences de la France au Gabon), 417 et 419 (observant une statue, puis penché sur une vitrine du musée du Caire, en 1966), 429 (écoutant une conférence de presse du général de Gaulle, le 14 janvier 1963), 431 et 457 (à la tribune lors de meetings gaullistes en 1965 et 1969), 499 (portrait rapproché, non circonstancié, en 1974). D'autre part, l'ouvrage très illustré de Guy Suarès, Malraux, celui qui vient, (éditions Stock, 1993), reproduit en vignette une série de portraits pris lors de l'entretien avec l'auteur à Verrières-le-Buisson le 10 juin 1973 (pp. 34 sq.) : Malraux est chez lui et ne semble pas consulter quelque document que ce soit, ce qui justifierait le soupçon exclusif d'hypermétropie, non de myopie.
[4] Lettre à Hector-Pierre Chanut, La Haye, 6 juin 1647, in Œuvres et Lettres, édition André Bridoux, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1953, p. 1277.
[5] Doux dehors, fou dedans, paroles et musique Véronique Sanson, album Laisse-la vivre, WEA 242 159, 1981.

Jan van Eyck, La Vierge au chanoine van der Paele, 1436 (détail), Groeningemuseum, Bruges.

 

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Mercredi 18 janvier 2006

06: 31

 

 

 

« À nos abonnés »

 

Après quinze mois d'une évolution parfois tâtonnante, ce blog trouve ces temps-ci une sorte d'équilibre que conforte son récent ajustement graphique.

La reprise complète de notre site professionnel, qui l'héberge, sera coûteuse en temps. Elle tendra vers une plus grande cohérence – que je ne cesse de poursuivre – entre ma vie d'éditeur et mon existence d'auteur.

Au-delà, un projet éditorial mis en œuvre, ces temps-ci, dans une parfaite situation de passage, de passe, de pont, entre certaines des thématiques de ce blog et notre quotidien professionnel justifiera l'ouverture d'un troisième champ strictement situé au point d'articulation entre l'aire professionnelle du site InTexte reformulé et le blog.

C'est pourquoi, pendant cette période d'intense travail au moins, je réduirai à deux mises en lignes nouvelles par semaine l'activité du blog, le mardi et le vendredi.

Merci, de nouveau, de votre présence sur la Toile.

 

 

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Lundi 16 janvier 2006

06: 45

 

Louis Massignon
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Parole donnée

 

le_caire

 

Troisième et (provisoirement ?) dernier volet de cet itinéraire inspiré par la figure et l'œuvre de Louis Massignon. Je remercie vivement Jean Moncelon d'avoir pris la peine de nous y guider. Je ne saurais trop suggérer la découverte et la fréquentation de son site, D'Orient et d'Occident, qu'il enrichit régulièrement. C'est lui qui a choisi les cinq passages extraits de textes ou d'articles de Louis Massignon qu'on lira ici, indicatifs des registres divers sur lesquels celui-ci a mené sa quête intérieure et conduit sa pensée. Ils sont tirés du volume Parole donnée. Il m'a semblé utile d'en évoquer le contenu par un intertitre, qui est de ma seule responsabilité. D.A.

La première édition de Parole donnée, parue en 1962 chez Julliard (dans la collection des « Lettres nouvelles » dirigée par Maurice Nadeau), était sous presse quand mourut Louis Massignon. Il avait approuvé l'agencement des textes retenus pour ce volume. Une deuxième édition au format de poche parut en 1970 dans la collection « 10 x 18 ». Les éditions du Seuil, enfin, ont réédité Parole donnée dans un format classique en 1983. C'est à cette édition, épuisée et non réimprimée à ce jour, que réfère la pagination indiquée pour les extraits que voici [1].

 

«

 

[Avec Lawrence d'Arabie]

Je passai toute la matinée avec Lawrence. La proclamation de la loi martiale devant la tour de David, par Allenby, dessaisissait la mission Sykes-Picot de toute action diplomatique dans la Ville sainte (convoitée pour Londres seul) ; Allenby menaça durement Picot de le faire arrêter s'il y contrevenait.

Lawrence resta près de moi, sa défaite était égale à la mienne, et même pire, et sa noblesse innée m'ouvrit alors son coeur ; chargé de faire croire au roi Hussein qu'on lui confierait la Ville sainte, Lawrence venait d'apprendre les tractations de Lord Balfour avec Lord Rothschild pour le Foyer juif. Son pays l'avait chargé de tromper son hôte, et Lawrence ressentait le sacrilège commis contre la parole donnée à un Arabe, comme je devais le ressentir à mon tour lors de Meïsseloun. Notre entrée dans la Ville sainte s'était faite sous le signe de la désécration. Lawrence était si choqué, qu'arrivant ensemble en retard au déjeuner organisé pour Allenby au Great High Quarter, près d'Aïn Karem (dans une école protestante visant la christianisation (sic) d'Israël : Allenby était plutôt antisioniste), et ayant une grande cour à traverser sous les yeux des officiers, je fis signe à Lawrence de rattacher sa patte d'épaule gauche : « Pensez-vous que j'aie pour ces gens la moindre considération ? » dit-il; et il fit, à ce moment-là, le geste d'ouvrir son pantalon pour uriner face à l'état-major ; c'était, sur un mode mineur, le geste de Sir Thomas More à la Tour de Londres ; mais sans sa gaieté.
Revenue le soir même à Gharbiyé, la mission diplomatique rentra le 14 s'installer à Jérusalem, tandis que Lawrence retournait auprès de Fayçal.

« L’entrée à Jérusalem avec Lawrence en 1917 » [1960],
Parole donnée, pp. 289-290.

 

[Mourir brûlé]

Il y a une libération de la tentation synéisaktiste [2] dans les larmes, lorsque la « continence du regard » les a préparées.

Car, aimer Dieu, et Il peut nous y obliger, à travers une créature, c'est si dur. Le curé d'Ars pleurait, à la place du pénitent confessé, ses larmes, en substitué. Aimer absolument cet être, ce n'est pas seulement désirer ce que Dieu a fixé effectivement qu'il deviendrait, et entrevoir qu'il le deviendra (sans se soucier du « quand », ni du « comment »), c'est réaliser, dès maintenant, livré à Dieu, à sa place, sans réserve, ce qui lui manque, et manquera peut-être toujours pour être un Saint, pour compléter l'unanimité ecclésiale : dans le mystère des Larmes de l'Immaculée Conception. Ces Larmes de l'intercession, pourtant toutes puissantes, ne la leur obtiendront-elles pas, au delà de l'éternité convenable ? Qui peut, ici-bas, dépasser ces Larmes, leur Voile solennel d'intercession ? L'Immaculée pleure, parce qu'elle sait, pour ceux qui ne savent pas, que la mort est le chaste secret de l'amour des Saints. Mutanabbî, le plus grand poète arabe, le disait : « Je me demande avec étonnement, comment celui-là saurait mourir, qui ne désire point ». Le mystique doit traverser la continence, sans s'y arrêter, afin de mourir brûlé.

« Mystique et continence en Islam » [1951],
Parole donnée, p. 280.

 

[La beauté qui rend jaloux les Anges]

L'Étranger qui m'a pris tel quel, au jour de Sa colère, inerte dans Sa main comme le gecko des sables, a bouleversé, petit à petit, tous mes réflexes acquis, toutes mes précautions, et mon respect humain. Par un renversement des valeurs, Il a transmué ma tranquillité relative de possédant en misère de pauvresse. Par un retournement « finaliste » des effets vers les causes, des intersignes vers les archétypes, tel que la plupart des hommes ne le réalisent qu'en mourant. Et cela m'est une excuse si je ne propose plus, ici, de chercher dans les biographies des mystiques un vocabulaire technique d'ersatz pour « entrer en présence » de Celui qu'aucun Nom a priori n'ose évoquer, ni « Toi », ni « Moi », ni « Lui », ni « Nous », et si je transcris simplement un cri, imparfait, certes, mais poignant, de Rûmî (quatrain n° 143), où le Désir divin, essentiel, insatiable et transfigurant, jaillit du tréfonds de notre adoration silencieuse et nue, la nuit.

« Celui-là, dont la beauté rendit jaloux les Anges, est venu au petit jour, et Il a regardé dans mon coeur ;
Il pleurait, et je pleurai jusqu'à la venue de l'aube, puis Il m'a demandé : “De nous deux, dis, qui est l'amant ?” ».

« Visitation de l’Étranger » [1955],
Parole donnée, p. 283.

 

[L'Épée terrible de l'Espérance]

Après tout, le seul Miracle auquel l'humanité aspire, c'est l'Ewigweibliches comme Goethe l'avait entrevu, mais dans le sens d'une Inviolable Virginité nous faisant naître à la Vie. C'est le plus ancien Miracle dans l'ordre de sa prédestination, et le plus récent dans l'ordre de sa révélation ; la Promotion Finale de la Femme, la Première « conception », sans tache, de ce sexe faible nous enlevant en haut, nous incendiant, à la fin, comme le Miroir caché d'Amaterasu-Omikami, au Feu du Buisson Ardent.

Offrande à l’amitié japonaise, ma nuit de pèlerin à Isé (précédant mon jour de jeûne mensuel pour la Justice) se trouva vécue et presque dansée liturgiquement, avec l’Épée terrible de l’Espérance, – par la solitude antique de ma pensée, submergée de timidité, comme celle de la Shirabyôshi, dans le récit de Lafcadio Hearn [3].

« Méditations d’un passant aux bois sacrés d’Isé » [1960],
Parole donnée, p. 420.

 

[Les Sept Dormants]

À l'orient du Caire, la falaise du Muqattam domine le grand cimetière du Qarâfa, de la coupole de l'Imâm Shâfi'î au Vieux Caire (Babylone d'Égypte), faisant face, par-delà le Nil, au désert des Pyramides, de Gîzé à Saqqarah (Memphis). Au flanc du Muqattam, s'ouvre la caverne du Maghawrî ; et là, au fronton de la mosquée sont inscrits les Versets (XVIII, v. 8-12) du Coran sur les Sept Dormants d'Éphèse, Ahl al-Kahf. C'est donc sous le signe de cette résurrection anticipée, pour quelques heures seulement de VII martyrs chrétiens, que se présente pour nous la visite de la Cité des Morts au Caire.(…)

Pour les Musulmans, les Ahl al-Kahf sont les annonciateurs mystérieux de la Résurrection des corps, au Dernier Jour ; et le Qarâfa est probablement le plus significatif de tous les cimetières en terre d'Islam : celui où les hommes, et surtout les femmes, ont évoqué avec le plus de foi, la mémoire de leurs morts, surtout la nuit du jeudi au vendredi (leïlet al-jum'a), surtout au clair de lune : la lune « soleil des morts », dont les phases suggèrent la résurrection pour les plus anciennes tribus Dinkas et Boschimanes.

»
« La Cité des Morts au Caire » [1958],
Parole donnée, p. 375.

 

 

[1] On trouve chez les bouquinistes en ligne de rares exemplaires de l'édition de poche (à des prix exorbitants si l'on songe à l'état de conservation d'un livre de poche datant de plus de trente-cinq ans…), d'encore plus rares exemplaires de l'édition du Seuil. La première édition, sauf bonne fortune dans les rayons d'un bouquiniste ou sur une table d'un marché aux livres, semble bel et bien « introuvable ».
[2] Pratique ascétique consistant à multiplier les occasions de désir charnel afin de s'entraîner à ne pas succomber à la tentation (note D.A.).
[3] Glimpses of Unfamiliar Japan, 1903, pp. 525-552. [Ce récit ne semble pas avoir été repris dans sa traduction française partielle : Le Japon inconnu (Esquisses psychologiques), traduit de l'anglais par Mme Léon Raynal, Albin Michel, s.d. (années 1920) ; d'où, sans doute, la référence de Louis Massignon à l'édition originale anglaise. D.A.]

La Cité des Morts, Le Caire,
d'après une gravure de Pascal Coste, du début du XXe siècle.

 

 

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Vendredi 13 janvier 2006

06: 38

 

« D'Orient et d'Occident »

 

Jean Moncelon :
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« Pour un Occidental, il ne peut y avoir d’initiation
à sa propre tradition spirituelle,
depuis longtemps inaccessible,
sans passer par une initiation à la spiritualité orientale. »

 

 

corbin_guenon_massignon
Henry Corbin (1903-1978), René Guénon (1886-1951), Louis Massignon (1883-1962). D.R.

 

Entretien avec Jean Moncelon
pour faire suite à la présentation de son livre :
Louis Massignon, le « cheikh admirable »
.

Docteur ès lettres avec une thèse consacrée à Louis Massignon, spécialiste de Novalis,
Jean Moncelon a effectué une partie de sa carrière au Proche-Orient. Aujourd'hui, directeur d'un des principaux établissements d'enseignement technique et professionnel du Grand Toulouse, il donne des conférences sur l’Islam ancien et contemporain ainsi que des cours sur les traditions initiatiques orientales et occidentales à L'Institut catholique de Toulouse.
Il a fondé et anime le site D'Orient et d'Occident.

 

Dominique Autié : Poursuivre aujourd’hui un travail de pontonnier entre Orient et Occident revêt-il un sens nouveau par rapport à l’époque où Massignon a lui-même œuvré à cette tâche ? (Pour m’en tenir à une image symbolique, y a-t-il dans le dialogue Orient-Occident auquel vous contribuez un « après 11-Septembre », comme il y a eu un « après Hiroshima » pour la conscience universelle ?)

Jean Moncelon : Louis Massignon s’est tenu toute sa vie, selon ses propres termes, « au terrain de contact spirituel entre le christianisme et l’islam ». Or, rien n’a vraiment changé depuis la disparition de l’orientaliste, en 1962. Même si le christianisme et l’islam ont fort évolué, ce « terrain de contact spirituel » existe toujours entre les croyants des deux religions. Il en va de même pour sa pratique du « décentrement mental », qui consiste à comprendre l’Autre tel qu’il se comprend lui-même. Elle a conservé toute sa pertinence. On pourrait même dire qu’elle est d’autant plus indispensable de nos jours qu’elle est devenue de moins en moins fréquente, sans doute parce qu’on ne prend même plus la peine de chercher à comprendre l’Autre. On se satisfait de stéréotypes.

Ce qui a changé, en revanche, c’est le monde, ce monde moderne qui s’exerce au « choc des civilisations » du simple fait que certaines d’entre elles paraissent lui résister. Sous cet aspect, s’il est quelque chose aussi qui demeure, à côté de la position de Louis Massignon, c’est bien le point de vue de René Guénon opposant, dès 1924, l’Occident moderne et l’Orient traditionnel. Pas plus que René Guénon, Louis Massignon n’a tenté de les réconcilier – il jugeait durement lui aussi l’Occident moderne – mais il a travaillé inlassablement à faire en sorte que l’Occident chrétien et l’Orient musulman puissent s’enrichir mutuellement, que les croyants des deux religions puissent se rencontrer, et même que leurs cultures en viennent à s’interpénétrer Selon cette perspective, lancer des ponts de l’Occident vers l’Orient et de l’Orient vers l’Occident garde toujours le même sens.

Pourtant, de même que le monde s’est transformé, les conditions du « travail de pontonnier », selon votre belle expression, se sont modifiées.

L’Occident chrétien n’existe plus, l’Occident est moderne ou post-moderne. De son côté l’Orient musulman est resté musulman, mais se trouve désormais partagé entre la modernité occidentale et sa propre tradition. Encore faut-il préciser ce que l’on entend par tradition. Si l’on parle des modes de vie, de la pratique cultuelle, des manifestations de la culture, on assiste effectivement à une sorte de tension entre monde moderne et monde traditionnel. Cela est vrai dans les pays musulmans, y compris les plus laïcs, comme la Turquie, mais surtout en Europe. Cette tension est même typique de l’Islam en Europe. Quant à la Tradition, au sens spirituel du terme, elle est immuable.

Pour en venir à votre seconde question, ce n’est pas le « 11-Septembre » qui a transformé les conditions du dialogue entre l’Orient et l’Occident. Cet épisode marque seulement une étape supplémentaire d’un affrontement de l’Orient et de l’Occident tel que le monde occidental l’a entretenu et continue de l’entretenir pour des motifs économiques et géostratégiques, avant même la question du modèle occidental (démocratie, droits de l’homme, etc.). C’est le conflit typique entre la modernité et la tradition, qui donne raison à René Guénon.

Non. Le fait le plus remarquable qui coïncide avec le « 11-Septembre » et qui bouleverse les rapports Orient/Occident, c’est l’existence désormais d’un Islam européen. C’est aujourd’hui que le rôle de précurseur de Louis Massignon prend une dimension prophétique. Les occasions manquées d’un dialogue oriental-occidental ont débouché sur le conflit de grande envergure que nous connaissons actuellement entre l’Occident moderne et l’Orient traditionnel. Une dernière occasion se présente : celle qui naît de la rencontre obligée, si l’on peut dire, entre une Europe qui n’est certes plus chrétienne, qui demeure moderne, et un Islam qui n’est plus oriental, au sens géographique du terme, mais européen, et qui n’en prétend pas moins demeurer fidèle à sa tradition.

On mentionnera l’initiative récente de ces jeunes musulmans européens dont l’ambition est de « réunir le patrimoine intellectuel de l’Islam en Europe » (Collectif Muhammad Hamidullah). L’occasion est donnée ainsi, une nouvelle fois, d’œuvrer à la rencontre entre l’Orient et l’Occident, quelque 30 ou 40 ans après les premières tentatives de Louis Massignon, de Henry Corbin ou de Najdm oud-Dine Bammate.

L’islam européen apparaît même la dernière chance de l’Europe, sauf à se résigner à ce « choc des civilisations » qu’elle ne pourra soutenir seule. C’est pourquoi elle devrait surmonter sa peur instinctive, s’appliquer à connaître l’Autre et accepter de se décentrer. Il lui faudrait avoir l’humilité de penser qu’elle peut s’enrichir de cette rencontre. Il faudrait, enfin, qu’elle veuille bien comprendre que lui fait défaut ce qui fait la force de toute civilisation et lui donne sa justification : sa relation avec l’esprit, d’où l’on tire la spiritualité.

J’imagine qu’au nom de la rencontre Orient/Occident telle qu’elle s’offre à nous, Occidentaux, Louis Massignon penserait aujourd’hui que le dernier carré de croyants chrétiens fait fausse route, en s’appuyant sur la peur de l’islam, de l’Orient en général, du plus grand nombre, qui est au final la peur du spirituel dans leur vie.

 

D.A. : Pensez-vous qu’il subsiste, dans une partie de l’Orient, assez de cohérence entre tradition et modes de vie (envisagés sous les perspectives aussi bien politique qu’économique et culturelle) pour que, face à une crise majeure, pour ainsi dire vitale – catastrophe écologique, effondrement de l’économie mondialiste, pandémie non maîtrisable par la science occidentale…), un ou plusieurs modèles orientaux puissent constituer pour l’Occident un recours efficace ?

J.M. : S’il a provoqué lui-même cette crise majeure, l’Occident devrait pouvoir être son propre recours. Certes, tout dépendra de la nature d’une telle crise. S’il s’agit d’une catastrophe écologique, ou d’une pandémie à l’échelle de la planète, les conséquences seront dramatiques aussi bien pour l’Occident que pour l’Orient – et il n’est pas impossible d’ailleurs qu’une telle catastrophe écologique vienne de pays orientaux. On pense à la Chine. Pour ce qui est d’un effondrement de l’économie mondialiste, il entraînera la faillite des économies locales aussi bien en Occident qu’en Orient. Les pays orientaux se trouveront les plus démunis, dès lors qu’ils se sont engagés, contre leur propre tradition [1], dans une voie qu’ils ne maîtrisent que de manière superficielle, malgré les apparences, spécialement en Asie du Sud-Est. De sorte que l’alternative se poserait de la manière suivante :

Ou bien ces apparences n’ont été que transitoires, comme le pensait René Guénon en 1948, et alors l’Orient traditionnel sera en mesure de constituer un recours pour l’Occident, ou bien, depuis 1948, elles se sont inscrites plus profondément qu’on l’imagine : ce qui ruinerait alors toutes chances pour l’Orient de revenir à ses propres modèles traditionnels et, par conséquent, d’être en mesure de les proposer à l’Occident. La Tradition elle-même n’est pas en cause. Il s’agit bien de modèles qui sont des modèles traditionnels et, de ce point de vue, strictement opposés au modèle occidental, à la mentalité moderne.

La question reviendrait à s’interroger sur ces modèles, sur la manière dont ils ont évolué depuis 1948. Autrement dit, est-ce dans le monde arabo-musulman ou en Extrême-Orient qu’ils se sont conservés ? D’une part, comme la Tradition elle-même, repliée et hors d’atteinte des influences du monde moderne, ils se sont maintenus de manière souterraine en Extrême-Orient, et d’autre part, ils sont étroitement liés, dans le monde arabo-musulman, à la dimension eschatologique de l’Islam. C’est, en fait, la seule certitude. Ce n’est pas sans raison qu’Eric Geoffroy, par exemple, évoquait dernièrement « l’attente messianique (en clair, celle de la venue du Mahdi) qui se propage de plus en plus en milieu musulman », « sa longue maturation dans les cercles soufis avant sa divulgation récente chez les autres musulmans [2] ». Pour répondre précisément à votre question, si des circonstances « apocalyptiques » se présentaient, ces modèles pour l’Europe sembleraient pouvoir venir de l’Orient musulman.

Par ailleurs, comme ils ne seraient pas immédiatement transposables, il faudrait considérer que ce serait à la faveur de leur proximité en Occident même que ce dernier parviendrait, en cas de catastrophe mondiale, à renouer avec sa propre tradition, qui deviendrait alors une tradition d’Orient et d’Occident. On en revient ici à l’importance d’un véritable dialogue entre Orient et Occident, entre christianisme et islam, aussi, au sens où Louis Massignon l’entendait, mais cette fois, entre l’Occident chrétien et l’Islam européen. Alors l’existence même de cet Islam européen qui semble si inquiétante pour nombre de nos concitoyens en France, et en Europe, apparaîtrait-elle comme providentielle.

Mais, ici, nous parlons bien sûr des conditions qui seraient celles de la fin d’un monde – et ce monde serait justement le monde moderne ou post-moderne, le monde occidental.

 

D.A. : Pour qui tente d’approcher au plus près la spiritualité de l’Orient, existe-t-il un passage obligé par ce que désigne, de façon générale, la notion d’initiation ?

J.M. : L’initiation suppose un maître et le rattachement à une tradition spirituelle.

On peut s’intéresser à la spiritualité orientale sans une initiation, au sens strict du terme. Il s’agira cependant d’une approche superficielle, qui est celle actuellement de beaucoup d’Occidentaux à la recherche d’une spiritualité qu’ils s’imaginent trouver en Orient, parce qu’ils n’ont plus confiance dans leur propre tradition spirituelle ou qu’ils l’ignorent simplement.

Il pourra s’agir d’une approche en sympathie, comme Goethe écrivant son Divan occidental-oriental, ou encore Nerval, dont le Voyage en Orient reste une œuvre exemplaire de cette manière d’approcher au plus près la spiritualité orientale. Mais elle supposait une initiation effective, que Nerval ne reçut pas, ou incomplètement, lors de son séjour au Liban, dans le djebel druze.

Pour ce qui est de l’initiation et de la spiritualité de l’Orient, nous avons tout de même la chance en France de pouvoir recourir au témoignage de trois hommes, à savoir Louis Massignon, le « dernier des orientalistes », Henry Corbin, le pèlerin venu d’Iran, et René Guénon, le témoin de la Tradition.

Du premier, nous connaissons les circonstances de son « initiation », en mai 1908, cette « Visitation de l’Étranger [3] » qui bouleversera son existence et qui le fera se tenir durant toute sa vie (avec Salmân Pâk) « au terrain de contact spirituel entre le christianisme et l’islam ». Henry Corbin, pour sa part, témoignera à maintes reprises de sa rencontre initiatique avec l’œuvre de Sohravardî. Quant à René Guénon, il sera « initié » à la Tradition par des maîtres extrême-orientaux, avant d’être rattaché à une organisation initiatique islamique (la tariqah shâdhilite).

D’un point de vue ésotérique, naturellement, seule l’initiation de René Guénon correspond à la définition que l’on devrait donner à ce mot. Il n’en reste pas moins que les exemples de Louis Massignon et de Henry Corbin (mais aussi de Marie-Madeleine Davy) montrent à l’évidence qu’on ne saurait approcher au plus près la spiritualité de l’Orient qu’en passant par une initiation, au sens large du terme. On pourra s’interroger ensuite sur la manière « régulière et habituelle » dont l’initiation est conférée ou se demander d’où vient que certains Occidentaux sont initiés, au sens large, qu’ils aient recherché ou non cette initiation, et pourquoi d’autres qui la désirent n’en trouvent pas l’occasion dans leur vie, ou pire se contentent d’une pseudo initiation. Mais c’est une autre question.

Quoi qu’il en soit, il faut ajouter, en mémoire de Henry Corbin, qu’en ce domaine de l’initiation, nous sommes à une époque où, pour un Occidental, il ne peut y avoir d’initiation à sa propre tradition spirituelle, depuis longtemps inaccessible, sans passer par une initiation à la spiritualité orientale. C’est ce qu’on pourrait appeler une initiation d’Orient et d’Occident.

 

 

[1] « Il ne faut pas oublier que tout ce qui est moderne, même en Orient, n’est en réalité rien d’autre que la marque d’un empiètement de la mentalité occidentale ; l’Orient véritable, le seul qui mérite vraiment ce nom, est et sera toujours l’orient traditionnel, quand bien même ses représentants en seraient réduits à n’être plus qu’une minorité, ce qui, encore aujourd’hui, est loin d’être le cas », René Guénon, Orient et Occident, Guy Trédaniel, 1999, p. 230.
[2] Eric « Younès » Geoffroy, « Retour du religieux », ou « retour du spirituel » ?, 9 février 2005, Oumma.com
[3] Louis Massignon, « Visitation de l’Étranger », Parole donnée, Le Seuil, 1983.

 

 

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Mercredi 11 janvier 2006

05: 23

 

Louis Massignon
Silhouette d'une âme
massignon_portrait
Voir la page de grand titre et le frontispice de La Passion de Hallâj

 

À propos de Christian Destremau et Jean Moncelon,
Louis Massignon, le « cheikh admirable », biographie,
Éditions Le Capucin, 2005. ISBN 2-913493-62-9 – 35 € [1].

 

Qui étudie l'islam n'a pas tardé à croiser sans cesse l'œuvre de Louis Massignon. Peut-être même, s'il a pu se les procurer, a-t-il ployé l'esprit sous le poids d'érudition des quatre énormes volumes de son Hallâj. Expérience salutaire s'il en est ! – que d'humilité hautaine nécessaire, sans nul doute, à celui qui tissa une étude de cette étoffe comme à celui qui s'y confronte. Et il semble bien, à lire la biographie que Jean Moncelon [2] et Christian Destremau lui ont consacrée il y a dix ans et qui reparaît aujourd'hui, que ce sentiment mêlé – l'humilité dans la hauteur (une sorte de souveraineté de l'âme, jusque dans ses faiblesses) – ne soit pas tout à fait un contresens à l'approche de cette vie.

moncelon_massignon

À dix-sept ans, sur la recommandation de son père, Louis est reçu par Huysmans, une rencontre qui aura, disent ses biographes, « une influence peut-être décisive sur son existence ». Dérouler la liste de ceux avec qui Massignon eut commerce spirituel, universitaire ou politique, donne le vertige : Claudel, Charles de Foucault, Mauriac, Gandhi, T.-E. Lawrence, Teilhard de Chardin, Jacques et Raïssa Maritain, les intellectuels qui fréquentent le cercle de Dieu vivant (le 5 mars 1944, il vient y écouter Bataille et prend part à la « discussions sur le péché » en présence de Jean Daniélou, Blanchot, Camus, Sartre, Klossowski, Leiris…) – la liste est loin d'être exhaustive. L'universitaire, spécialiste reconnu du monde musulman, se voit confier par le Quai d'Orsay des missions sensibles, dans une période où les habits officiels de la politique coloniale française craquent par toutes les coutures ; et c'est tout un versant passionnant de la carrière de Massignon que relatent Christian Destremau et Jean Moncelon. Il convient cependant de citer, sans coupe, la fin du chapitre que les auteurs consacrent aux relations entre Massignon et Lawrence :
Massignon, lui aussi, sert les intérêts de son pays. Lui aussi a transporté de l'or, a fait de la propagande en faveur de la France. Et c'est en définitive Massignon sur lequel l'accusation d'avoir confondu les genres pèse le plus : tandis que Lawrence abandonne définitivement les affaires arabes en 1921, avec l'impression d'avoir trahi Faysal et ses Bédouins, l'officier de renseignements qu'est Massignon en 1917-1918 poursuivra une carrière d'orientaliste au contact du monde arabe.
Cette contradiction, Massignon la ressentira en toute lucidité et il l'exprimera en une synthèse géniale et dense : « La personnalité définitive de chaque témoin, c'est, du dedans, sa vocation, du dehors, sa destinée ; elle s'exprime au-dedans par le vœu, elle s'imprime au-dehors par le serment […] La vraie, la seule histoire d'une personne humaine, c'est l'émergence graduelle de son vœu secret à travers sa vie publique ; en agissant, loin de le souiller, elle le purifie [3]. » Il ne nie pas, et c'est primordial pour le comprendre, qu'il peut y avoir affrontement entre la vocation intérieure d'une part, et ce qu'il appelle la « sommation » du milieu. Cet affrontement, c'est un « nœud d'angoisse » qui ne peut être résolu, à ses yeux, que par une prise de conscience du Sacré [4].

Il y a, toutefois, plus radical affrontement aux racines mêmes de ce cheminement. Dès ses premiers voyages, Massignon s'éprend de « la beauté des visages ». Cet homme qui se mariera, aura des enfants tout en se faisant ordonner prêtre, restera sa vie durant comme un stigmatisé de l'amour interdit. Les pages consacrées ici à la première conversion de Massignon – ce qu'il nommera lui-même la « Visitation de l'Étranger » – sont d'une grande intensité. Reste malgré tout une interrogration essentielle à laquelle Massignon lui-même n'a jamais clairement répondu, notent les auteurs : qui est l'Étranger ? Il ne l'a jamais nommé autrement, sauf dans une lettre du 8 décembre 1960 où il évoque, paraphrasant Rûmi : « Cet Inconnu dont le Visage de beauté rend jaloux les anges [5]. »

Il est évident que les auteurs ont détaché de l'œuvre foisonnante, avec un bonheur nourri tant d'éruditon que de respect fraternel, des éclats de textes qui ne laissent pas le lecteur intact. Telle cette presque ultime référence aux Nuages de Magellan, qui pose une dernière touche à l'impossible portrait :
Les Nuages de Magellan sont deux nébuleuses de l'hémisphère austral qui ont joué le rôle de l'étoile polaire dans le ciel boréal, avant l'invention de la boussole, permettant aux marins indiens, puis arabes, ainsi qu'aux chameliers de s'orienter au sud. Mais aussi, écrit Massignon, qui y consacre un article d'une densité extraordinaire [6], « des origines à la fin du Moyen Âge, ces Nuages […] ont éclairé la fuite vers le sud des races humaines les plus humiliées, négritos, pygmées, bushmen, australiens, fuégiens, échappant hors de la prise de la civilisation néolithique, refusant de former ses équipes de domestiques apprivoisés ». C'est ainsi que la sympathie de l'orientaliste s'est exercée une dernière fois en direction de ces peuples, des derniers nomades, qui font comprendre « combien la civilisation technique, depuis trois millénaires, a consommé la rupture de l'humanité "civilisée" d'avec les "racines du ciel" et les sources de la vie [7]. »

À peine ai-je silhouetté, par ce collage mal raccordé, la figure énigmatique de Louis Massignon. En cinq cents pages, les auteurs de cette magnifique biographie auront-ils eu le sentiment d'avoir fait plus qu'indiquer les contours d'une âme qui a passé sa vie terrestre à se chercher ?

 

[Dernier regard sur mes notes. J'ai épinglé ce proverbe arabe, que Massignon invoque :
Dieu sait voir ramper la fourmi noire, sur la pierre noire, dans la nuit noire.]

 

*

 

Cette chronique sera suivie d'un entretien avec Jean Moncelon et de la lecture de quelques passages du recueil posthume de Louis Massignon, Parole donnée, aujourd'hui introuvable.

 

[1] Première édition : Plon, 1994.
[2] On doit à Jean Moncelon le site D'Orient et d'Occident qui figure en tête des « liens connivents » ci-contre. On y trouvera notamment un riche ensemble d'informations et d'études en partie inédites sur Louis Massignon.
[3] Citation extraite du recueil de textes de Louis Massignon, Parole donnée, Julliard, 1962 ; nouvelle édition, Le Seuil, 1983, p. 182.
[4] C. Destremau, J. Moncelon, op. cit., p. 191.
[5] Ibid., p. 71.
[6] Reproduit dans Parole donnée, pp. 421-438.
[7] Op. cit., p. 492.

Louis Massignon, (1883-1962), d'après la photo d'Yvonne Chevalier figurant en frontispice de La Passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj, « Bibliothèque des idées », 4 volumes, Gallimard, 1975.

 

 

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05: 05

 

 

La fleur du Taj

 

Édouard Puginier a réaménagé ces derniers jours l'environnement graphique et typographique de ce blog.
Qu'il en soit vivement remercié.
Je lui ai proposé de travailler à partir d'un motif floral incrusté dans le marbre du Taj Mahal.

 

fleur_du_taj

 

J'ai, à cette occasion, supprimé toute référence au titre initial de ce blog (Balles de match…). L'intention première, formulée dès l'ouverture du blog, de procéder à des renvois entre cet espace personnel et le site de l'entreprise n'a pu trouver sa pertinence en raison du brutal abandon de poste, début 2005, de la personne qui a réalisé ce dernier. De sorte que nous ne disposions, ici, d'aucun moyen technique pour achever le site actuel – conçu hors de toute logique d'autonomie éditoriale – et le faire vivre.
Le site de InTexte sera donc entièrement réédité par Édouard Puginier et moi-même, en cohérence visuelle et fonctionnelle avec le blog, dans les semaines à venir. Je serai dès lors en mesure d'assurer l'édition régulière de l'un et de l'autre, jouant enfin la cohérence entre une activité professionnelle et un travail plus intime d'écriture qui, depuis plus de trente ans, ont inventé bien avant nos politiques les règles de la cohabitation.

 

 

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Lundi 9 janvier 2006

07: 11

 

Mais qu'on fasse donc fouetter ce vent fou !

 

marilyn

 

 

Il ne faut pas suggérer devant un natif (on disait, jadis, un naturel) de Toulouse que sa ville souffre d'un des pires climats de l'hexagone. Le vent d'autan, qui m'a fait rebrousser chemin en ce matin d'Épiphanie, en fournit pourtant une preuve irréfutable, parmi bien d'autres (après avoir traversé la rue pour acheter ma première galette des Rois à la frangipane [1], je prétendais faire le tour de Saint-Sernin et présenter mes vœux à quelques bouquinistes ; plusieurs fois bousculé, sur ces quelques mètres, par des passants que le vent hystérise, je me suis engouffré ici, pouvant enfin mettre un nom sur la pénible sensation d'impuissance et d'angoisse que j'éprouvais depuis l'aube).

Vous n'échappez pas à l'autan : même calfeutré à demeure, vous le sentez vous balayer l'intérieur de la boîte crânienne. Dans l'un de mes précédents domiciles toulousains, plusieurs mètres séparaient ma table de travail de la fenêtre ; un jour que celle-ci était entrebâillée à l'espagnolette, j'ai vu fuir soudain, halluciné, la feuille de papier posée devant moi ; à peine avais-je senti courir la langue de vent – telles, je l'imagine, les langues de feu de la Pentecôte, mais avec l'autan c'est le Mal, la folie, non l'esprit de Dieu, qui vous visitent.

Je ne force pas le trait en évoquant la folie : j'ai bien connu le Pr Louis Gayral, psychiatre toulousain pétri d'une culture de l'ancien temps, un diagonal, un ami de l'Homme. Il avait consacré un imposant travail clinique aux effets du vent d'autan sur ses patients de l'hôpital de la Grave. Il souriait de ma hantise de l'autan – c'est pour cela, me confirma-t-il, qu'un Parisien, vivrait-il sa vie entière ici, ne sera jamais l'un des nôtres. Qu'ils restent donc, avec leur vent !

[J'ai sous les yeux, à l'instant, pour mieux conspuer l'autan par ces quelques lignes, l'attachant petit livre de Christian Delfau [2] que j'ai eu plaisir à éditer il y a vingt ans. Il fourmille de dictons, d'anecdotes, de références vétérinaires qui font état, le plus scientifiquement du monde, des effets délétères de ce foehn occitan. Même le chapitre platement météorologique est effrayant.]

Le plus exaspérant pour celui qui, comme moi [3], n'a aucune bonne raison d'intégrer cette calamité dans sa panoplie de chauvinisme local, c'est que ce vent ne sert à rien. Il est l'arbitraire même. Une humiliation. Hérodote raconte comment Xerxès, roi de Perse, en 480 avant J.-C., fit fouetter les eaux de l'Hellespont pour punir la mer d'une tempête qui avait ruiné le dispositif construit par ses troupes pour franchir le détroit. Xerxès indigné ordonna d'infliger à l'Hellespont trois cents coups de fouet et de jeter dans ses eaux une paire d'entraves. J'ai entendu dire aussi qu'il avait envoyé d'autres gens pour marquer l'Hellespont au fer rouge. En tout cas, il enjoignit à ses gens de dire, en frappant de verges l'Hellespont, ces mots pleins de l'orgueil insensé d'un Barbare : Onde amère, notre maître te châtie parce que tu l'as offensé quand il ne t'a jamais fait de tort. Le roi Xerxès te franchira, que tu le veuilles ou non ; et c'est justice que personne ne t'offre de sacrifices, car tu n'es qu'un courant d'eau trouble et saumâtre. Ainsi fit-il châtier la mer. Hérodote a tort de hurler avec les loups et de voir dans cette juste colère un symptôme de barbarie (d'autres en ont tiré argument du dérangement d'esprit du Roi des Rois).

Xerxès eût-il dû ce matin franchir la Garonne, il aurait fait fouetter le vent. Et je lui aurais prêté main forte.

[Comme la pâte des cachous Lajaunie – invention d'un pharmacien toulousain –, qu'il était impossible de faire lever les jours de vent d'autan, cette chronique a refusé de lever. Écrite contre vent et torpeur débilitante due au vent, elle m'échappe, une salve de vent fou est venue la cliquer, en enregistrer le brouillon avant même que je lui programme ce statut, de sorte qu'elle a figuré sur le blog, ce dimanche, inachevée, échevelée, les jupes relevées, pendant une petite heure avant que je m'aperçoive de ce mauvais coup du vent.]

 

vent d'autan toulouse

 

[1] Vers le 15 décembre, je suis parvenu à faire enlever l'étiquette Galettes des rois [sans r majuscule, évidemment] que ma boulangère avait disposée devant des gâteaux individuels feuilletés à la frangipane qu'elle commercialisait depuis le matin. Maltraité par la vendeuse à qui je faisais part de mon indignation, j'ai demandé à voir la patronne, à qui j'ai expliqué qu'il était désormais inutile d'enseigner l'Histoire sainte à un enfant qui, dès la mi-décembre, pourra tirer sa mère par la manche pour qu'elle lui achète une galette des Rois. Insulte d'un client qui attendait son tour, soutien émouvant d'une vieille dame intrépide. Toujours est-il que, le lendemain, il n'était plus mentionné que la frangipane. Petite croisade dérisoire (sans excuse, l'autan ne soufflant même pas ce jour-là), je l'accorde afin qu'on s'épargne la peine de me le faire observer dans les commentaires.
[2] Christian Delfau, L'Autan, vent fou, Privat, 1986. La photographie de couverture est de Jean Dieuzaide. Je n'ai pas retiré, pour scanner le livre, le papier cristal qui recouvre mon exemplaire : il a magnifiquement vieilli, je crains de ne pouvoir le replacer, ou de le déchirer en cherchant à le dissocier de la couverture. Il donne au cliché un côté laiteux et flou qui protège de l'étrange crudité de l'air, les jours où souffle l'autan.
[3] Né à Bourg-la-Reine – je le revendique, à cause de Péguy.

Marilyn Monroe, D.R.

 

 

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Sternutation d'origine allergique un jour de vent d'autan (D.R.)

Vendredi 6 janvier 2006

05: 46

Statuaire

 

I
blanc
Femme khmère

 

 

angkor

 

Zoom

 

Attirée par la fleur de sa gloire
sur le fruit de la beauté du manguier de son corps,
l'abeille de l'œil des hommes ne pouvait plus s'en détacher.

Inscription de la grande stèle de Prè Rup.

 

 

J'éprouve de longue date la même gêne technique (cette belle expression est de Pascal Quignard) à l'égard des préhistoriens et des spécialistes d'histoire de l'art. Comment dire ? J'invoque toujours, pour m'en justifier, ces centaines de pages lues, il y a une trentaine d'années, pour tenter d'enrichir un intérêt fasciné pour les mains négatives mutilées de la grotte de Gargas – des échafaudages délirants d'abstraction (celui d'André Leroi-Gourhan n'est pas le moins branlant devant la réalité saisissante de ces pochoirs sur la paroi), des thèses qui s'annulent, pour un mystère qui continue de vous narguer, qu'aucun de ces regards d'universitaires, au final, n'a rehaussé. Il y a des mains… So what ? a-t-on envie de répliquer à ces messieurs. Et soudain, je l'ai déjà évoqué ici, la lecture presque fortuite d'un poème de Marguerite Duras, Les Mains négatives, qui offre une tout autre clé, fait s'engouffrer la pensée, la propulse sur la paroi (et c'en est, effectivement, presque douloureux de beauté).

Jean Clottes m'a réconcilié avec la préhistoire. Georges Didi-Huberman me fait rêver de l'avoir un jour pour guide dans n'importe quelle salle oubliée du plus obscur musée de province, mais ses écrits théoriques font appel à une historiographie qui excède par trop le champ réduit de mes lectures en la matière (l'histoire critique de l'histoire de l'art comme condition préalable à la compréhension de l'œuvre). Je reste campé sur mon édition Skira du Lascaux de Bataille, qui m'ouvrit le regard dans ma vingtième année. Et je ne connais que Renaud Camus pour me faire visiter Rome sans devoir lever le nez de mon livre.

Un choc du même ordre que celui que je dus au texte de Marguerite Duras m'a été ménagé, il y a peu, chez un bouquiniste. La seule mention des éditions Arthaud me fait ouvrir un volume de large format consacré à Angkor, édité dans les années 1960. L'héliogravure confère aux nuances de gris un toucher que nul autre procédé n'a jamais même approché. Au point que l'impression transmue la photographie – qui, elle-même, n'a que la statuaire (ici, ailleurs le corps, le paysage, l'eau, le ciel) pour prétexte. La mise en page superpose une autre opération encore, qui recadre l'image imprimée, issue du cliché issu du réel issu de… Et l'œil, ensuite, qui joue sa partie. Le plaisir du livre est dans cet agencement extraordinairement complexe et subtil. Il ne me semble pas que le mélomane en chambre, occupé à régler sa chaîne stéréo, en connaisse l'équivalent. L'enregistrement est un pis-aller, le livre interprète le texte et l'image. Il faudrait pouvoir lui appliquer la belle expression de concert spirituel.

De ce dispositif affleure plus évidemment encore l'intemporalité de l'œuvre (Georges Didi-Huberman, si j'ai bien compris, parle d'anachronisme des images). Je me souviens m'être arrêté, en 1993, devant des bijoux scythes du musée des Trésors historiques d'Ukraine exposés aux Augustins de Toulouse, saisi par la beauté avant-gardiste de cet art mobilier. Le catalogue de l'exposition [1] – auquel manque l'essentiel de ce qui peut parfois faire un livre d'une telle publication – crée non la magie de l'intemporalité, mais une véritable confusion chronique. [Je remarque, à l'instant, sur le rabat arrière de la couverture, le logo de la maison Cartier. Le propos n'était donc pas confus pour tout le monde.]

antilope_scythe

Un autre registre, sur lequel joue le livre, est la disproportion. Dans sa vitrine du musée de Saigon, l'objet mesure soixante-cinq centimètres : entre statuette et statue, il dégonde le désir – le fait sortir de ses assises sensorielles : dans le colossal le pouvoir tétanise, la miniature induit l'attendrissement et l'esprit de collection ; la page, en congédiant les perspectives et les champs contraignants, met l'un et l'autre à la disposition de l'œil, qui choisit dès lors sa focale. Elle met à loisir la femme khmère aux mesures de mon désir, de ma passion des tissus, des plissés, elle m'indique un bassin qui vérifie la divine proportion – dite encore section dorée. Le statuaire seul aura connu la délectation du grès.

 

angkor_zoom2

 

Je transcrirai une autre fois, sous une autre rubrique, la brève méditation sur l'universalité probable de l'érotique du nombril dans laquelle m'a plongé la découverte de la figurine khmère – dont la notice nous indique joliment que la jupe échancrée sous le nombril et remontant dans le dos, son plissé, le drapé frontal en forme de « queue de poisson », la ceinture placée sur les hanches, [la] datent du début du style du Baphuon. Voilà bien ce qui ne laisse de me paraître dérisoire dès que le désir, pour se défausser, exige que le regard se donne pour une science exacte.

 

 

À suivre.

 

[1] L'Or des steppes, Des Scythes à l'invasion mongole, publication du musée des Augustins, Toulouse, 1993.

Statue féminine, grès gris, hauteur 65 cm, musée de Saigon. Milieu du XI° siècle. Planche n° 32 de Bernard Philippe Groslier, Angkor, Hommes et Pierres, photographies de Jacques Arthaud et Bernard Philippe Groslier, éditions Arthaud,1968. (Le texte de la stèle de Prè Rup est donné par l'auteur en regard de ce cliché.)
Applique en forme d'antilope, art mobilier scythe, VI° siècle avant J.-C., L'Or des steppes, op. cit., pp. 56-57 ; en zoom sur cet objet : fragment de la page 73 du même catalogue : tous les bijoux de cette page datent du IV° siècle avant J.-C.

 

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Mercredi 4 janvier 2006

07: 20

Célébrations

 

 

III

 

L'eau minérale

johnnie_volvic

 

 

Le destin de l'alcoolique abstinent se décide dans quelques postures parfaitement repérées. Boire chez soi l'eau minérale à la bouteille (au magnum) en est une.

*

Le magnum à section ronde d'Évian, c'est la bouteille de J&B qui, les derniers temps, ne tenait pas la journée. J'en buvais trois en deux jours, soit un vrai litre par vingt-quatre heures. Celui à section carrée de Volvic (ou le litre en plastique d'Hépar), c'est Johnnie Walker – à prix égal, je lui trouvais quelque chose d'âpre en gorge, un feu d'alcool à brûler.

La dépendance alcoolique – et son contraire, qui en est une autre – se jouent au goulot. Vingt ans après il me serait impossible, sans frémir, d'empoigner pour y boire une banale bouteille en verre, fût-elle remplie d'eau de source.

*

Ce n'est qu'à table – par excellence devant le couvert dressé d'une table sociale – que le verre à eau prend sa dimension de sceptre, le calice, de graal. Joie intime et tacite des retrouvailles avec l'imprescriptible royauté de l'abstinence, sertie de ses fastes, entourée de ses bouffons, de ses courtisans bien intentionnés.

*

Certes, l'eau a un goût. Certes, je vois s'épanouir la gastroentérite chaque été chez quelques buveurs d'eau du robinet (qui acceptent, par ailleurs, de payer une fortune le Coca-Cola en canettes). Là n'est pas la légitimité de l'eau minérale, mais dans sa qualité de boisson industrielle, traitée, mise en bouteille, étiquetée, promue. Jusqu'au seuil de la phase terminale (où l'on a vu, dit-on, l'état de manque recourir à l'alcool à 90°), l'alcoolique entretient avec le produit une relation pleine et entière de consommateur. Il a ses goûts, son quant-à-soi, tout un dispositif de codes et de repères éminemment contraint par l'interface qu'il doit aménager entre ses mensonges et le regard entendu de la société.

*

[Chose vue.] Une quelconque sauterie d'élus. On me sert, au buffet, de la Perrier dans un verre à jus de fruits (ou à whisky, ce qui revient au même). Un type m'aborde, m'entretient de la pluie et du beau temps, de la couleur du député qui arrose puis, me sentant apprivoisé, va droit au but : Vous ne buvez que de l'eau ?
– Oui, depuis janvier 1985.

– (Sourire complice.) Vous savez que je m'en suis douté.
– ?
– Votre façon de tenir votre verre d'eau et de boire comme si c'était un scotch. Moi, j'en suis à ma cinquième année.
– Prosit !

*

Je lis dans le rapport Chabalier qu'il y a dans la société française une ségrégation des consommateurs d'alcool à l'égard des abstinents [1]. Ce bref chapitre est intitulé, en toute dramatisation, « Coupable de ne pas boire » ; la demi-page liminaire traite principalement des 4 % de sujets atteints d'un dysfonctionnement de l'enzyme hépatique impliquée dans le métabolisme de l'alcool – d'où une intolérance sévère à toute boisson alcoolisée. Suit le trop long témoignage d'un homme de 42 ans, qui souffre de ce syndrome. Il nous parle de son beau-père, général de l'armée de l'air, à qui il n'a pas osé refuser, en son temps, une coupe de champagne lorsqu'il lui a été présenté pour la première fois. D'où catastrophe, malaise, dégueulis sur la moquette de la future belle-mère. Désordre. Nous ne sommes pas loin, avec ce texte pleurnichard (qui fait tache dans ce rapport d'une vigueur sans faille, par ailleurs), des sempiternelles revendications du droit à la différence brandi à tout propos dans nos sociétés – où les chats sont sujets à la dépression nerveuse et où l'on constitue une cellule de soutien psychologique dès qu'un allergique éternue devant témoins.

C'est qu'il y a un monde entre cet homme, que l'alcool rend malade, et moi. Non que je sois guéri de l'alcoolisme, dont on ne guérit pas. Mais, selon la taxinomie employée par Hervé Chabalier, je suis un abstinent de deuxième intention (qui a cessé toute consommation après avoir bu, presque toujours excessivement) ; lui est abstinent de première intention, de ceux qui n'ont jamais intégré une consommation d'alcool à l'adolescence pour des raisons personnelles, religieuses, philosophiques ou physiologiques, si je m'en tiens aux termes mêmes employés dans le rapport. La différence, pour le coup, est de taille [si j'ose dire]. Car, intimement, ma posture est celle de Gengis Khan revenant d'une virée au cours de laquelle il a soumis toute une contrée de la steppe et dressé quelques pyramides de têtes, pour l'exemple. Il doit bien en filtrer quelque chose, malgré moi. Rien, en tout cas, du gentil gendre qui veut faire croire qu'il en a une bien grosse au militaire de carrière géniteur de sa dulcinée.

Il est vrai que mes itinéraires en ville évitent les assemblées de supporters, au sein desquelles il se peut que s'exerce quelque hostilité à l'égard du buveur d'eau. M'y rendrais-je que mon nœud papillon, le livre que je tiens à la main et/ou la moindre de mes phrases (dotée d'un sujet, d'un verbe et d'un complément) me vaudraient sans délai de patauger dans un vomi d'insultes.

Je suis, en revanche, étonné que jamais on ne relève – pas plus Hervé Chabalier qu'un autre – combien la confirmation paisible de son abstinence, un verre d'eau minérale à la main, constitue pour l'alcoolique un infaillible procédé de drague.

 

*interlettreinterlettre*

*

 

 

Célébration de la gomme
Célébration du fond de robe

 

À suivre.

 

 

[1] Alcoolisme : le parler vrai, le parler simple – Rapport de la mission Hervé Chabalier sur la prévention et la lutte contre l'alcoolisme, éditions Robert Laffont, 2005, pp. 46 sq.

Johnnie Volvic (photomontage Dominique Autié).

 

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Lundi 2 janvier 2006

07: 07

 

Le cycle du crabe

 

petit_larousse

 

 

Ceci n'est pas une carte de vœux.

L'objet, millésimé, est en circulation depuis l'été dernier [en août, qui sèmerait à tout vent à l'aide de son Petit Larousse de l'année passerait illico pour un has been]. L'année qui s'ouvre a été prise de vitesse, ce qu'il faut en savoir figure déjà sur les vignettes en couleur de la seconde partie du volume – Who's Who du pauvre, Bottin mondain à l'usage des panellisés, guide des bonnes pratiques du grand électeur de l'audimat. Cette parution anticipée affiche à l'envi la fonction normative du produit : ayez accès dès à présent sous-titrage officiel de la planète valable pour les douze mois à venir, n'attendez pas la rentrée – et surtout pas janvier prochain ! — pour vous procurer le décodeur. Le premier janvier, le produit est déjà en fin de vie, les carottes sont cuites, Alea jacta est (désormais d'un rose fluo de l'effet le plus tendance, cette pincée de pages dévolues aux citations latines, grecques et étrangères est au Petit Larousse ce que la guêpière est à l'érotisme passé au rayon X et la petite étoile blanche au stylo Mont Blanc : une concession des Sup' de Co à l'histoire du produit).

Rien de cela ne serait a priori rebutant pour l'esprit si cet éphéméride n'était lesté, pour une solide moitié de son poids, d'un lexique de la langue française mise aux normes du temps. Le Petit Larousse illustré est un dictionnaire, et c'est au prix de cette intimidation que le marketing, depuis bientôt deux décennies, exerce sa pression : le dictionnaire, institué comme publication périodique, frappé d'une date de péremption, permet des scores auxquels ne saurait prétendre une simple encyclopédie imprimée (que l'accès généralisé aux moteurs de recherche d'Internet aura bientôt fini de ravaler, en tant que publication, au rang d'outil archaïque).

Cet affairisme qui prend la langue en otage aura une fin — bornée par celle du pétrole et de l'eau courante délivrée sans entrave dans nos éviers. Il a toutefois modifié un métabolisme.

Les économistes et les spécialistes des sciences de la vie mentionnaient jadis un phénomène observé au Brésil, dans les bidonvilles de Recife construits en bordure de mangroves. Il fut décrit et nommé par le géographe et sociologue Josué de Castro : Les hommes ne vivent que de la pêche aux crabes. Ils sucent leurs pattes, lèchent et récurent leur carapace jusqu'à ce qu'elle soit propre comme verre et, de cette boue devenue chair, ils forment la chair de leur corps et la chair du corps de leurs enfants. Deux cent mille individus nourris de viande de crabe. Ce que l'organisme rejette retourne à la boue et ces détritus, à nouveau, redeviennent crabes [1]. C'est le cycle du crabe. Les farines animales en ont utilisé le modèle – la boucle la plus courte dans le processus vital, un métabolisme autophage et incestueux, tératogène dans son principe.

La langue jetable des mille premières pages du Petit Larousse, corrélée au trombinoscope du JT de 20 heures où elle est parlée, qui en date l'usage, est le produit d'un tel cycle fermé sur lui-même. La sacralisation marchande le l'objet qui forclôt cette langue endogame anticipe ce qui fera le baroud d'honneur du marketing agroalimentaire, un jour prochain : la vente promotionnelle dans les favelas brésiliennes de miettes de crabe élevé hors-sol.

[Sur un lutrin que j'ai moi-même aménagé, reposent à ma gauche, ouverts à portée de main, un Petit Robert ainsi que l'édition 2002 du Petit Larousse illustré, à laquelle je recours de temps à autre pour vérifier qu'il convient de mettre deux p à zapping.]

 

 

[1] Josué de Castro, Des hommes et des crabes, Le Seuil, 1966.

 

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Dominique Autié
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