L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie


Dans le bref mais lumineux article de l'Encyclopædia Universalis qu'il consacre à la bibliophilie (auquel je me suis déjà référé ici), Jacques Guignard, conservateur en chef de la bibliothèque de l'Arsenal, mentionne trois indices historiques d'une pratique qui ne sera ainsi nommée qu'à la fin de l'époque moderne : le soin des Assyro-Babyloniens à protéger dans un étui de terre cuite les tablettes (en terre, elles aussi) sur lesquelles ils conservaient leurs écrits ; Grecs et Romains enroulaient le papyrus de leurs volumen autour de bâtons d'ivoire qu'ils rehaussaient d'embouts orfévrés ; il rappelle enfin qu'on a mis au jour, dans l'une des demeures d'Herculanum, une bibliothèque dans laquelle se trouvaient plusieurs copies d'une même œuvre [1].
Même s'il suggère que le propriétaire de la villa sinistrée fût un collectionneur – ce qui est possible, mais rien n'impose cette seule hypothèse –, il assigne d'emblée d'autres mobiles que la manie ordinairement associée à la passion pour les livres en tant qu'objets (il rappele, dans l'article conjoint, consacré aux bibliophiles, que ces derniers furent d'abord qualifiés de bibliomanes). Préserver les livres des agressions de l'environnement et de la négligence des hommes, les signaler comme biens de valeur pour leur contenu en attachant du prix à leur présentation formelle, je ne fais pas autre chose lorsque j'acquiers un livre, surtout s'il est de seconde main. Quant à la présence de plusieurs éditions d'un même texte – et cette remarque vaut, par excellence, pour les époques où la reproduction mécanisée de l'écrit n'avait pas cours –, plus qu'une passion de collectionneur elle peut signaler l'intérêt du lecteur pour un texte dont il souhaite connaître les diverses leçons. Ainsi me suis-je procuré, il y a peu, deux éditions du Livre de Kalila et Dimna, qui proposent deux traductions différentes ainsi que des apparats critiques complémentaires [2]. On m'épargnera, je suppose, le soupçon de bibliophilie si j'avoue détenir l'édition de poche du texte seul de l'ouvrage de Pascal Quignard, Le Sexe et l'Effroi, dont l'édition illustrée d'origine, d'un format à l'italienne, avec ses grands aplats noirs, est une splendeur, fragile et peu lisible toutefois.
Moquer quelqu'un pour son goût des livres, son respect de la chose imprimée, en faire coûte que coûte un bibliophile – comme on force le « retour ligne » sur un logiciel de traitement de texte (… ou le destin) : le trait provient rarement de personnes tout à fait étrangères à la culture et à l'économie de l'écrit. Il ne viendra pas à l'esprit d'un supporteur. Mais un universitaire, un écrivain pénétré de la haute portée métaphysique de son œuvre, un bouquiniste (il circule dans la profession un portrait-charge du bibliopathe, que je tiens à la disposition des incrédules) n'hésiteront pas un instant.
Incoercible propension à la haine de soi, de ses propres origines, de sa dette – l'âge aidant, à se pisser dessus. [Qu'on y regarde à deux fois : la déchristianisation y a trouvé plus que son amorce.]
L'usage du pur fil pour l'impression d'un tirage dit de tête, souvent numéroté, a fait le lit de la manie collectionneuse chez certains investisseurs. Le récent dossier du papier permanent, que l'inventaire alarmiste des fonds de la Bibliothèque nationale avant leur transfert vers le site de Tolbiac a nourri [le mauvais vieillissement des papiers dont la pâte contenait une forte proportion de bois et d'agents chimiques], éclaire la fonction première des grands papiers : au sein du tirage d'un même livre, ménager les meilleurs atouts pour affronter le temps à une petite quantité d'exemplaires – les volumes destinés à la bibliothèque des princes (et non celle de quelques rats spéculateurs, parfois illettrés) et à la bibliothèque du Congrès, la plus riche du monde.
Et nul ne pourra faire – je m'en réjouis, pas si secrètement que ça – qu'il ne s'attache au commerce du livre une forme d'aristocratie [3].

Thierry d’Amorbach, armarius de l'abbaye de Fleury en l'an Mil, rédigea un Coutumier qui reste, aujourd'hui, une source précieuse sur la vie monastique à cette époque [4]. L'armarius est aussi directeur de l'école, revêtu d'un manteau de philosophe, il garde avec soin la bibliothèque ou local des livres. Il jouit d'une grande considération parmi les frères, il apparaît plein de la force que donne la connaissance de la vérité, et on le considère à l'égal d'un apôtre. Il classe lui-même, ou confie au soin d'un de ses disciples, les baux à ferme ou les contrats d'échange et tout ce qui se rapporte à ce genre d'affaires. C'est à lui qu'incombe le soin des livres et de tout l'équipement du scriptorium : la provision de parchemin, les fils tressés pour coudre les codices, les peaux de cerf pour recouvrir les livres. Tout ce qui regarde la discipline de l'école dépend de lui, aussi ne doit-il être ni hésitant ni timide, mais très ferme et, sans jamais oublier la charité, il faut que ses élève tremblent au son de sa voix comme à celui du tonnerre et que le visage des enfants pâlisse devant sa sévérité et sa fermeté. Enfin c'est à lui qu'incombent la correction des livres, la détermination des leçons de l'office, la défense de la foi catholique, la réfutation des hérétiques et tout ce qui concerne la pureté de la doctrine. Un siècle et demi plus tard, Hugues, l'auteur du Didascalicon (L'Art de lire [5]), n'était pas, semble-t-il, armarius de Saint-Victor. Il passa cependant le plus clair de son temps au scriptorium. Un confrère, un étudiant l'abordait-il, il n'avait qu'un conseil à la bouche : Lis tout !
Dans le lexique médiéval, l'armarium désigne le meuble dans lequel on range les livres. En terres d'Islam, on désigne celui-ci comme l'armoire à sagesse [6].
[1] Source : © Encyclopædia Universalis, 2006 [passage entièrement réécrit].
[2] La première, Kalila et Dimna, Contes et apologues, traduits de l'arabe par P. Quilici Bey, Paris, Édition des Cahiers Gris, date de 1936 ; la seconde est l'édition préparée par André Miquel, parue aux éditions Klincksieck en 1957, toujours disponible. Les fables qui constituent ce recueil d'origine indienne (sous le nom de Pañc[h]atantra) ont inspiré La Fontaine.
[3] Lettre insérée dans l'édition originale de Mystique des Pierres précieuses de Paul Claudel, publiée à 1 600 exemplaires hors commerce à l'enseigne du joaillier Cartier (format 26 x 33 cm, sans justificatif de tirage ni date – le volume des Œuvres en prose de la Pléiade (Gallimard, 1965) donne 1938 comme année de cette pré-publication. Le texte avait trouvé place, du vivant de Claudel, dans le volume L'Œil écoute.
[4] [Collectif], L’abbaye de Fleury en l’an Mil : Vie d’Abbon - Coutumier de Fleury, CNRS éditions, 2004, pp.183 et 185 (ISBN : 2-271-06254-3) 60 €.
[5] Hugues de Saint-Victor, L'Art de lire – Didascalicon, édité et traduit par Michel Lemoine, collection « Sagesses chrétiennes », Le Cerf, 1991. Je renvoie, inlassablement, au chef-d'œuvre d'Ivan Illich, Du lisible au visible : la naissance du texte. Un commentaire du Didascalicon de Hugues de Saint-Victor, traduit par Jacques Mignon, Le Cerf, 1991.
[6] Houari Touati, L'Armoire à sagesse – Bibliothèques et collections en Islam, Aubier, 2003.
Memnonium (Ramesseum), temple funéraire de Ramsès II à Thèbes, reconstitution, D.R.
[En vignettes] Haut : Benoît de Sainte-More, Roman de Troie, Italie (Bologne ?), début du XIV° siècle, Paris, BNF, ms. fr. 782, f. 2v. Bas : Ezra restaure la Torah, Codex Amiatinus, début du VIII° siècle, Biblioteca Laurenziana, Florence, ms. Am.I.


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Dominique Autié
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