L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Le livre est un labyrinthe de plis, de replis, de remplis, un volume mi-clos qui exige qu'on s'y insinue.
La page n'est pas blanche, ses bords ne sont pas rectilignes, elle n'est pas une surface plane à deux dimensions – elle n'est qu'une strate d'un cahier, qui n'est qu'une strate du volume, qui récuse toute géométrie abstraite. Tout le dispositif de fabrication du livre est soumis à l'angle droit : la forme typographique, le plateau de la presse, la lame du massicot. Effrontément, le livre est scalène [1]. C'est son mystère et sa gloire, son hommage à l'ouvrier typographe, au conducteur d'Heidelberg, au massicotier.
Frappé d'alignement, le livre tombe des mains.
L'introduction de planches, en appoint de la lecture, a fourni le prétexte de prouesses aux imprimeurs. Une manière plus sûre de chasser le tigre est celle représentée dans la gravure ci-jointe. On se sert d'éléphants, autour desquels se réunissent plusieurs cavaliers armés de fusils, de pieux, d'arcs et flèches, et souvent couverts d'une cuirasse. Un des éléphants (Voyez la planche) a déjà percé le tigre de ses défenses, et l'autre l'écrase, en lui posant un pied sur le corps [2].
La gravure est encartée face au texte. La déployer, c'est pratiquer dans la lecture un arrêt sur image, renoncer à feuilleter pour s'inviter dans l'étrange scène, que le texte, en regard, instruit.
On a vu des livres receler ainsi des planches dont la surface, ouvertes, leur était plus de six fois supérieure [3].
La conjonction dans la page du texte et de l'image – l'offset seul autorise l'habillage de l'illustration en pratique courante, l'intrusion réciproque du texte dans l'image, de l'image dans le texte – n'a rien apporté, si ce n'est l'incitation à feuilleter, à zapper, à pratiquer la lecture vite, qui préfigure l'écran.
Jusqu'à peu d'années, les imprimeurs suisses ont perpétué la pratique d'une confection du livre : pose manuelle des illustrations en couleur consistant en des vignettes contrecollées à leur place, laissée en réserve lors de la seule impression du texte au plomb ; couverture rempliée selon la méthode traditionnelle, sans découpe. [La forme qui laisse libres les coiffes est une première entorse, la technique consistait à vêtir le volume d'une feuille typographiée au verso, dans un format strictement homothétique du livre ouvert afin que le bord des rabats coïncidât parfaitement – tunique ou linceul sans couture, d'un même tenant ; un rien habillait le volume ; des doigts exercés, tels ceux d'un instrumentiste, lui mettaient en plis sa livrée à même le corps.]
Un imprimeur à qui je soumettais un tel exemplaire, me répondit : tout est possible (formule qui augure mal de la facture). Il précisa que les opérations de contrecollage et de rempli seraient sous-traitées par les ateliers des prisons. Il ne voyait que cette solution. Voulais-je un devis ?
C'est grand tort et temps perdu de faire reproche aux auteurs de littérature à l'estomac ainsi qu'aux éditeurs qui les publient. Il faut s'en prendre aux industriels qui sont parvenus à formater le livre aux normes de la grande distribution. Ce qu'on y trouve témoigne d'une irréprochable harmonie avec les angles vifs, le papier surfacé glacé à blanc, le pelliculage mat, la colle polymérique du produit blistérisé.
Il sera certainement moins aléatoire de lancer, demain, la mode du coupe-papier (après celle du sex toy) que d'apprendre à lire à nos contemporains.
Librairie Arthème Fayard, Alexandre Le Grand par Léon Homo, achevé d'imprimer du 5 février 1951, dans les ateliers de l'imprimerie Firmin-Didot au Mesnil-sur-l'Estrée (Eure). Volume broché, de main courante s'il en fut. L'éditeur avait la délicatesse de fournir les cartes des campagnes d'Alexandre en hors-texte dépliants, afin que le lecteur pût suivre, au fil de sa lecture, la cosmographie du conquérant.
[J'en déduis cette proposition, plus intime, contestable sans doute : l'éclairage a giorno ne sied pas au livre. Mais la lampe posée à hauteur des yeux, mais sa lumière frisante, qui rend imperceptiblement tactile le foulage du plomb, creuse des ombres dans les plis, remplis, replis de l'esprit à l'œuvre dans le clair-obscur du lire.]
• Depuis la mise en ligne de cette chronique, Édouard Puginier a trouvé une superbe illustration de ce propos. Je le remercie de ce rapprochement et j'y renvoie le visiteur (15 mars 2006).
[1] Honte aux géomètres, pour une fois, qui ont prétendu confisquer à la langue cet adjectif superbe en restreignant son usage au triangle ! Le grec skalènos signifiait « qui penche d'un côté », « boiteux », avant d'induire « inégal », puis « impair ». Ce fut le nom de Timur Lang (Tamerlan) : le Boiteux – le Scalène ! Ainsi, du moins, le nommerai-je dans Nocturne. Libre à moi (libre à ma langue, qui veut ce mot dans son acception originaire) ![2] Histoire de l'Inde ou Religion, Mœurs, Usages, Arts et Métiers des Indous, rédigée d'après les Notices, les Voyages et les Mémoires les plus authentiques. Ornée de 104 planches. Tomes cinquième et sixième (texte et gravure reproduits ici figurent page 108 de ce dernier). Paris, à la Librairie Universelle, 1842 (Imprimerie d'A. Saintin, 38 rue St-Jacques). Je dois ce précieux petit volume à la délicate amitié de Georges de Lucenay, libraire à Cluny.
[3] L'Inde contemporaine, par F. de Lanoye, nouvelle édition, Librairie de L. Hachette et Cie, 1858. Imprimé par Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, 9 rue de Vaugirard, « près de l'Odéon ».
Couverture rempliée selon la méthode traditionnelle, avec la seule découpe aux coiffes.
Ars a été mis en page et imprimé par mes soins à quelques exemplaires hors commerce au moyen de mon informatique de bureau. Cette nouvelle a été mise en ligne sur le blog sous le titre La cure.


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Dominique Autié
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