blog dominique autie

 

Vendredi 24 février 2006

08: 54

 

 

Le Voyageur magnifique

 

dominique_fernandez

 

À propos de Dominique Fernandez, Sentiment indien,
Éditions Grasset, février 2005, 12 €.

 

 

«

À Elephanta, au large de Bombay, j'avais vu trois têtes différentes de Shiva, accolées au fond d'une grotte, dans une seule sculpture monumentale. La tête de gauche, sculptée de profil, a pour attributs des serpents et un crâne, plantés dans la chevelure comme des ornements funéraires. Le nez est busqué, la moustache retroussée, les dents visibles dans le sourire cruel. La tête de droite, de profil également, respire la grâce et la sensualité. Sa chevelure est décorée de perles et de fleurs. Les commentaires habituels se contentent d'indiquer que la tête de gauche représente l'aspect destructeur du dieu, la tête de droite son aspect constructeur, Shiva étant source et de la mort et de la vie. Alberto Moravia s'est laissé prendre, comme les autres, à ce premier niveau d'interprétation. Ces visages, dit-il, dont l'un a une expression « menaçante » et l'autre une expression « affectueuse », ne présentent rien d'humain, « pas même en forme indirecte, allusive, symbolique ». Pasolini, lui, qui a bien dû accompagner Moravia à Elephanta, ne souffle mot de cette œuvre prodigieuse, même pour qui s'en tient à une lecture superficielle.

Entre les deux têtes, au milieu, de face, un visage paisible, harmonieux, qui réalise, selon l'idée reçue, la synthèse des deux tendances antagonistes et a, pour Moravia, une expression « contemplative ». Ce qui m'a frappé, moi, c'est de voir que le visage de gauche est celui d'un homme, le visage de droite celui d'une femme, le visage du milieu n'étant ni d'un homme ni d'une femme, mais résultant de l'union des contraires, dans une fusion des sexes caractéristique de la divine unité. À noter que la tête du milieu fait saillie sur les deux autres : la plénitude transsexuelle ressort sur la finitude du sexe particulier [1].

»

Le Voyageur magnifique… M'est aussitôt venue cette expression aux lèvres lorsque Hervé Floury, mon libraire, m'a mis sous les yeux Sentiment indien de Dominique Fernandez. Trop peu attentif à la production contemporaine, j'en oublie parfois que quelques êtres d'exception cohabitent sur la table des nouveautés avec le grand ordinaire, qui comprend le pire. Sentiment indien a paru il y a un an, en février 2005. L'annonce de sa sortie dans Livres Hebdo, le magazine professionnel des éditeurs et des libraires, m'avait échappé. Hervé Floury ignorait que je suis un lecteur ébloui de chaque page de Dominique Fernandez. Mais ce voyageur magnifique, d'où me venait-il donc ? Rentré ici, j'ai identifié l'emprunt auquel s'était livré ma pensée. Je ne renie pas celle-ci. Yves Simon, dont je n'ai lu qu'un roman il y a fort longtemps – un autre que celui qui porte ce beau titre [2] –, m'a toujours séduit par son absence d'esbroufe et quelques mots qui sonnaient juste sur l'appel que l'écriture, en lui, à lancé un jour au musicien.

Amoureux subtil de l'Europe baroque, Dominique Fernandez disposait des moyens de se sentir moins étranger que nous en Inde. Tout autre que lui, sans doute, aurait colonisé du regard un sous-continent qui, sous la dynastie moghole – en presque parfaite synchronie, avec un léger temps d'avance pour l'Inde –, pratiqua la baroque attitude. Or, c'est à peine si Dominique Fernandez ose toucher à ces splendeurs ; on le dirait conscient du danger, flatteur ces temps-ci, de se livrer aux misérables figures imposées d'un travel writing pour lequel l'Inde ferait office, sans la moindre difficulté, de Disneyland. Elle a déjà cotisé, au temps de nos hippies de carnaval.

Sentiment indien se tient à un cheminement bien plus singulier. Dominique Fernandez arpente l'Inde L'odeur de l'Inde à la main [3]. Par delà la tombe, il dit à Pasolini qu'il déraille… et va jusqu'à suggérer, avec une bienveillance navrée, qu'il en aurait même brouillé l'esprit, pourtant si vif d'ordinaire, de son compagnon de route, qui n'était autre qu'Alberto Moravia.

Ce livre bref est pure délicatesse. Dominique Fernandez s'entretient, dans les différentes villes où il séjourne, avec quelques représentants de la communauté homosexuelle. Ces conversations en disent plus long sur l'Inde contemporaine que bien des études hautaines d'Occidentaux experts ou, pire, que les témoignages occidentalisés d'Indiens transfuges et apostats.

C'est bien cela : je retrouve, à Dehli, à Bénarès, au cœur du Rajasthan, le voyageur magnifique de La Perle et le Croissant. S'il fallait justifier mieux et plus un tel hommage, je tenterais ceci : Dominique Fernandez arpente les temps bâclés qui sont les nôtres en homme d'égards.

Je m'entends.

 

 

[1] Sentiment indien, pp. 67-68.
[2] Yves Simon, Le Voyageur magnifique, Grasset, 1987.
[3] Pier Paolo Pasolini, L'odeur de l'Inde, traduit de l'italien par René de Ceccaty, Denoël, 1984. Disponible au format de poche, « Folio » n° 3591, Gallimard.

Dominique Fernandez, cliché Ferrante Ferranti.
© Ferrante Ferranti-Grasset, 2003.

 

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Commentaires:

Commentaire de: Un géomètre scalène. [Visiteur]
"Pendant le trajet, je m'arrangeais pour coller mon nez sur le porte vitrée, à l'extrémité des wagons: on y discernait un bref tronçon de voie(dès que le train roulait, on ne voyait plus les traverses à cause de la vitesse), les tampons, l'attelage et deux épais tuyaux, à HAUTEUR DES YEUX, suspendus entre les voitures à la façon d'éléphants CROISANT leurs trompes avant le combat dans mes album de Babar. Mon rêve aurait été de monter dans la cabine de conduite, à l'avant de la rame, ne fût-ce qu'une fois."

(Dominique Autié,La ligne de Sceaux)

Je m' entends aussi.

Permalien Vendredi 24 février 2006 @ 10:06
Commentaire de: Martine Layani [Visiteur]
C'est ce fameux croisement de trompes d'éléphants noirs dans ma mémoire d'enfant, qui, sans doute, m'a toujours donné confiance en cette force motrice et nul obstacle sur le rail la rendrait infinie.
Permalien Vendredi 24 février 2006 @ 16:55

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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