blog dominique autie

 

Vendredi 31 mars 2006

06: 22

Célébrations

 

VII

 

L'œuf à la coque

 

oeuf_coque

 

 

En choisissant – croyais-je – au hasard l'œuf à la coque pour thème de ma septième célébration, j'entendais m'accorder une pause (Dieu lui-même se l'est autorisé, dit-on) : le genre de texte que l'on pond comme on peint la girafe, par lassitude de tondre les œufs, avec pour seul écueil Le Parti pris des choses (mais, comme l'échec s'essuie, le plagiat s'éponge, un petit coup dans les mollets et hop ! vous n'allez pas en faire un plat ?). Or, à peine décalotté, l'œuf s'avère regorger de tout un inconscient baveux – la tête, décidément, n'est pas assez dure encore.

*

J'aurais dû pourtant me souvenir que l'œuf à la coque charrie sous sa coquille le mot mouillette, l'une de ces crottes de nez de la langue qui vous font regretter de n'avoir pas opté pour l'espéranto.

*

Il tranchait les mouillettes de la famille comme il découpait le pur fil, avec la même lente minutie, avec le même amour pour le pain. Elle s'exaspérait à tout coup – quoi qu'il fît, elle pestait : Ils vont être cuits, agite-toi, veux-tu ! Elle le regardait faire en le morigénant, tournait le dos au sablier et nous servait, écumante, des œufs mollets. Lui et moi les adorions juste baveux. Les trois dernières années de sa vie, nous avions rendez-vous pour des agapes de filets de harengs pommes à l'huile, de fromage de tête et d'œufs morveux. Nous mangions tout cela en silence, en pensant à elle sans nous le dire.

*

L'œuf à la coque, j'y songe, les Sup' de Co n'en ont jamais rien fait et n'en feront jamais rien. L'idée que ce mien plaisir-là leur est à jamais soustrait me fait me réjouir : j'ai pourtant décidé de cette chronique à bonne franquette, sans l'avoir couvée.

*

Les saintes femmes détestent préparer les œufs à la coque : il n'existe pas, pensent-elles, de recette de l'œuf à la coque qu'elles pourraient transmettre à leurs filles, en même temps que leur haine des hommes – un œuf à la coque n'exige qu'une pure attention à l'autre. Un œuf à la coque, c'est de l'amour.

*

[Essai sur le mode malrucien] – Dès le quattrocento, l'œuf à la coque n'était pas d'abord de la gastronomie, pas plus que le Polaroïd® ne sera d'abord une photographie.

*

[Méthode rouergate [1]]
Baveux : un Je vous salue Marie et un Notre Père.
Blanc pris, jaune liquide mais chaud : deux Je vous salue Marie et un Notre Père.
Mollet : deux Je vous salue Marie et deux, voire trois Notre Père.
La recette s'entend l'œuf (à température ambiante) plongé dans l'eau bouillante et aussitôt extrait du récipient à l'Amen.

*

Ceci est mon œuf.

 

*interlettreinterlettre*

*

 

 

Célébration de la gomme
Célébration du fond de robe
Célébration de l'eau minérale
Célébration des myopes
Célébration de la pistache
Célébration de la vapeur

 

À suivre.

 

 

[1] Je garantis la traçabilité de cette méthode, recueillie auprès des religieuses d'Aveyron qui assuraient l'hôtellerie de l'institut médico-pédagogique où j'ai travaillé la nuit, de 1972 à 1976, en banlieue parisienne. S'il m'arrivait de prendre ma veille sans avoir dîné, la religieuse de garde proposait de me préparer de leurs œufs – la communauté entretenait, quasi en secret, un poulailler dans le fond du parc. Le rituel a bientôt voulu que je réponde : un Notre Père et un Je vous salue, ma Sœur, mais prenez bien le temps de les réciter.

Ceci est mon œuf : photomontage D.A.

 

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Mardi 28 mars 2006

06: 56

Statuaire


Mohenjo-Daro

 

IV
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La petite danseuse de l'Indus

 

 

 

danseuse_mohenjo

 

Zoom

 

Tu danses Ta danse éternelle
Rien d'autre n'est dans mon cœur
Oh ! entre, Toi, dansant ta danse rythmique
Que je te contemple, les yeux clos

Hymne à Kâli,
Ananda Coomaraswamy, La Danse de Çiva,
Rieder et Cie, 1928, p.120. 

 

Dans son Musée imaginaire de la sculpture mondiale, Malraux la voit de dos. Bassin étroit, fesses pommées de jeune garçon mais cambrure de Black : du monde clos à l'univers infini [1], une métaphysique s'esquisse dans cette pensée sphérique.

Elle compte, je le pressens, parmi ces vestiges qui brouillent les chronologies, confondent les strates, et sèmeraient la zizanie chez les experts si ces derniers n'avaient pour première science de bétonner leurs terrains de jeu.

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Sans doute vais-je proférer une hypothèse qui leur fera hausser les épaules (mais ils sont payés pour une part non négligeable de leur temps à faire ce geste, à bétonner le béton de leur science) : parce qu'elle est produite, le plus souvent, par pétrissage de la glaise, épreuve de force singulière avec le bloc de marbre ou de grès, lutte avec le feu, la statuaire répondrait moins volontiers aux canons d'un art daté ; elle porterait, en revanche, les stigmates de cet affrontement très humain avec la matière ; elle témoignerait chez l'artiste – le potier, le maître de forge, le sculpteur, d'une âme moins contrainte, moins cultivée, plus proche de ses forces originaires.

Avec une soudaineté qui me surprend toujours mais jamais ne m'étonne, ma pensée enjambe à gué ce que disent dans leur notice et Malraux et Louis Frédéric ; les deux volumes de Black Athena [1] affleurent, l'équilibre est précaire, me crie-t-on de l'autre rive, mais avec un bon élan… Martin Bernal fait le lien, du bassin de l'Indus à l'Égypte, il ferraille avec les textes, les traditions, les mythologies – mais aussi avec des données géo-économiques – pour déporter dans l'espace et le temps le berceau des civilisation sur un axe afro-asiatique. Avant lui, archéologues et historiens avaient déjà ébréché l'urne grecque supposée contenir tout le ferment de l'ancienne civilisation méditerranéenne. Lorsque furent découvertes, à la fin du siècle dernier [2], les ruines ensablées de ce que l'on appelle aujourd'hui la civilisation de l'Indus, un horizon nouveau s'ouvrit sur les origines de l'histoire de l'Inde, comme sur celles du Proche-Orient et de l'Occident. Ces ruines, qui couvrent un territoire considérable, et dont une faible partie seulement a été explorée, ont révélé l'existence, entre le troisième et le deuxième millénaire avant notre ère, d'une des civilisations les plus évoluées et les plus raffinées du monde antique. On s'aperçut peu à peu que cette civilisation n'était pas limitée à la vallée de l'Indus, mais s'étendait jusqu'à la vallée du Gange et, le long de la côte, vers l'actuelle Bombay. Mohenjo-Daro, la ville la mieux conservée des villes de cette civilisation, est d'un modernisme unique, avec ses rues à angles droits, ses maisons à balcons, ses salles de bains, ses bijoux, ses sceaux gravés, son système d'écriture, etc. Une telle ville constitue l'aboutissement d'une très longue culture, et certains de ses caractères permettent d'expliquer des aspects restés obscurs dans l'histoire des autres pays [3].

La petite danseuse de Mohenjo-Daro, je la cherche partout, et elle est là, noire, belle, noire-belle, noirebelle !

[Du Je suis noire et pourtant belle de l’École biblique de Jérusalem, en passant par les Je suis noire, mais de forme belle de Claudel, Noire je suis et belle à voir de Henri Meschonnic, Je suis noire, mais je suis belle de Pierre Thomas du Fossé pour la traduction de Port-Royal dirigée par Lemaître de Sacy jusqu’au Je suis noire et belle que prône Léopold Sédar Senghor, ils t'ont fait dire ce qui les arrangeait. Moi, ce que j'entends, ce que tu danses dans ta danse, c'est :

Je suis noire, je suis belle !

M'était ainsi venue [4] la seule formulation qui concilierait aujourd’hui la dimension canonique du texte et sa transmission vite par les canaux du temps réel — je milite pour réintroduire dans sa fonction adjectivale ancienne (épithète ou attributive) le mot vite, ce qualificatif totipotent du cyberespace. Une formulation sans copule, allégée de toute clé, de toute appoggiature, de toute ponctuation. Une formulation vite pour un langage binaire — zéro-un, zéro-un —, et pour une syntaxe mondialiste. Mais formulation lente tout à la fois, ou longue, pour mieux dire, qui renvoie au temps long d’une ontologie qui, à la façon du scintillement du diamant sur le sillon du disque en vinyle (que les ingénieurs du son réintroduisent aujourd’hui dans les musiques électroniques trip-hop des rave et des free parties), trame les messages light échangés sur la Toile ou de portable à portable.

Une formulation parente, annonciatrice de la valeur sacramentelle du verbe, que l’écriture du Nouveau Testament introduira : Prenez, ceci est mon corps.

Mais, surtout, une proclamation proche du kérygme :

Je suis noire Je suis belle

Je dis « surtout », parce qu’il me semble que ce n’est, bien évidemment, ni sur le terrain du dogme, ni sur celui du sacrement qu’une société — provisoirement, je veux le croire — dépossédée de sa conscience du sacré est abordable. En revanche, les injonctions du marketing (Si on était fait pour regarder en arrière, on aurait des yeux derrière la tête, proclamait une publicité pour une banque canadienne sur les murs du Québec, en 1999) formulées dans cette même langue vite de la communication nomade — je n’ai rien de particulier à dire mais je téléphone pour dire où je suis, pour dire que je suis parce que je me trouve là où je me trouve et que je peux l’affirmer à l’autre (Et toi, T’ES où ?) —, cette langue (parce que ce corps) privée de copules a recours, me semble-t-il, à la forme kérygmatique pour affirmer, si ce n’est son réel, du moins sa non-virtualité. Ce serait, ici, la langue elle-même qui serait l’ultime planche de salut ontologique, elle seule sachant encore vivre et féconder de rien, dans le plus extrême dépouillement.

L’écrivain prend acte : entre le Qu’il me donne un baiser de sa bouche… du Cantique et le choral Erbarme dich, mein Gott, um meiner Zähren willen… [Prends-toi de pitié, Seigneur, pour mes larmes] de la Passion selon Saint Matthieu de Bach, entre le flirt pastoral de l’âme avec son Créateur et la déploration des leçons de ténèbres baroques, IL S’EST PASSÉ QUELQUE CHOSE. Et cet élément tragique ne serait pas de la nature du retranchement induisant un manque, justifiant le deuil, mais de celle de la surcharge : une conjonction surnuméraire, un et, un mais, un car excédentaires, plaqués par le doute, par la glose, par une vision du monde (des visées sur le monde ?) que le sacré a commencé de déserter de bien plus longue date que ne le prétendent les pourfendeurs de la société de l’information.

C’est peut-être qu’en définitive, dans son souci de nuancer et de subordonner l’effet à la cause, dans sa démarche de laïcisation de l’être, la syntaxe est profane.]

*

Voilà bien ce qu'il advient dès que la Sulamite et moi nous retrouvons dans le secret de la langue !

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil

 

À suivre.

 

 

[1] Martin Bernal, Black Athena, Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique, paru aux États-Unis en 1987, traduit de l'américain par Maryvonne Menget et Nicole Genaille, deux volumes, Presses universitaires de France, 1996 et 1999. Il est impossible de résumer en quelques lignes le débat, toujours ouvert, que les travaux de Martin Bernal ont suscité. On en trouvera une synthèse abordable sur le site de W.M.J. van Binsbergen : http://www.geocities.com/warriorvase/dansle.htm
[2] C'est en 1921 et 1922 qu'une équipe d’archéologues britanniques conduite par Sir John Marshall mit au jour, dans la vallée de l’Indus, les vestiges de Mohenjo-Daro et d'Harappa, au nord de Karachi (aujourd'hui au Pakistan). Les ruines d’Harappa avaient été repérées dès 1834, lors de travaux de construction du chemin de fer par les Anglais. Mais on était loin, à l’époque, d'imaginer l'importance de ces vestiges pour la connaissance de la civilisation de l'Indus, dont toute la splendeur apparut avec la découverte de Mohenjo-Daro.
[3] Alain Daniélou, Histoire de l'Inde, Fayard, 1971, p. 26.
[4] À partir d'ici, toute la fin du texte entre crochets est la reprise d'un extrait de ma communication au colloque À propos du Cantique des cantiques organisé par l’ACFEB (Association chrétienne francophone d’exégèse biblique) à Institut catholique de Toulouse le 4 septembre 2001. Cette communication, rédigée pour être proférée mot à mot – plus qu'un exposé savant, ainsi qu'un long poème –, a été publiée sous le titre « La patine du monde » dans le volume Les nouvelles voies de l'exégèse – En lisant le Cantique des cantiques, collection « Lectio Divina », Le Cerf, 2002, pp. 219-229. En recherchant, ce soir, les références précises de ces pages dans le volume, je constate que la seconde occurrence de la profération de la Sulamite dans mon texte, dont j'enttendais souligner – comme il est fait ici, selon mon intention première – la nature kérygmatique par l'absence de toute ponctuation (confortant l'absence de copule), a été imprimée entre guillemets, avec un point entre les deux mouvements de la phrase ! Retour, non du religieux, mais de la doxa typographique servant ici une exégèse correcte d'un des passages les plus glosés de l'Ancien Testament.

*

Du monde clos à l'univers infini est le titre d'un essai du philosophe et historien des sciences Alexandre Koyré (1882-1964). Traduction française aux Presses universitaires de France (1962), réédité chez Gallimard, collection « Tel ».

Danseuse, site archéologique de Mohenjo-Daro, vallée de l'Indus, env. 2 000 av. J.-C. Bronze, hauteur 11 cm, National Museum, New Delhi. Planche n° 3 de L'Inde, ses temples, ses sculptures de Louis Frédéric, Arts et Métiers graphiques, 1959. Le cliché montrant la statuette de dos est la planche n° 42 du Musée imaginaire de la sculpture mondiale d'André Malraux, tome 1 : La Statuaire, « Galerie de la Pléiade », Gallimard, 1952.

 

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Vendredi 24 mars 2006

05: 01

 

Rãga de ténèbres

 

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Tandis qu'une partie de la France manifeste contre les rigueurs de l'emploi, d'autres éprouvent durement que le travail, même le plus passionnant, peut asphyxier : c'est la loi de la petite entreprise, notamment (peu entendue, m'a-t-on dit, dans le vacarme de ces journées). Je pensais, ces temps-ci, avoir accumulé un simple retard circonstanciel pour quelques commandes excédentaires acceptées de nos clients. C'était oublier que la mauvaise conscience, la fatigue et l'angoisse de la journée suivante, brûlée à l'avance par les urgences, multiplient le passif comme deux miroirs face à face mettent le réel en abyme. Et vous n'avez, dans ce cas, d'interlocuteur que vous-même et la boîte aux lettres dans laquelle vous devrez glisser, à l'heure dite, sans une minute de retard cette fois, l'enveloppe contenant votre dû à l'Urssaf.

Le remède ? Certes pas afficher ici que l'auteur du blog que voici s'accorde quinze jours de vacances et de mutisme, pour réinjecter en douce dans le dispositif quelques maigres heures d'écriture dans le haut fourneau du temps professionnel. Tout au contraire, il convient d'avoir la sagesse de tirer tout le profit d'un tel balancier, qui est une chance trop rare pour la congédier à la première alarme ; et de se dessiner à soi-même un nimbe de sainteté pour n'avoir pas, à demeure, le tube cathodique de neurodépresseurs qui vous ferait rendre les armes devant le premier talk show zappé comme un zombie du fond du canapé. Tout juste convient-il d'ajouter un doigt de musique consolatrice au brouet sévère que vous ne pouvez reprocher qu'à vous-même de devoir consommer quelque temps encore. Le temps de reprendre souffle.

C'est ainsi que j'ai retrouvé, hier, la piste de ce disque acquis voilà quinze ans, semble-t-il introuvable sur le marché français [1] – ce qui me conforte dans l'idée que ceux qui vendent des études sophistiquées pour établir la stratégie marketing de lancement d'une nouvelle gamme de yaourts au steack haché sur le marché bulgare seraient mieux inspirés de mettre, sans tarder, leur science inexacte à profit dans des secteurs moins porteurs, mais plus essentiels à la survie de ceux qui – en se délectant de leur crème à saveur pistache, par exemple – justifient et financent leur raison d'être.

[Je vous sens agacé : Autié est décidément surmené, voyez comment il perd le fil, comment il nous balade ce matin, comment il déraille à propos du contrat de première embauche ; il ferait mieux, quoi qu'il dise, de mettre la clé sous le paillasson et de revenir quand ça ira mieux.]

Les rãgas sont des modes mélodiques et émotionnels liés aux heures du jour, à la saison, à l'inspiration de l'interprète et de l'auditeur : le temps s'y travaille autrement.

Cette définition miraculeuse, qui me donne la clé des forces mêmes que m'injecte aussitôt cet étrange programme, est reproduite en épigraphe d'un autre enregistrement, exclusivement constitué pour sa part d'un Rãga du début de la nuit. La notation est d'Alain Zaepffel, contre-ténor dans les Leçons de ténèbres de l'album qui m'occupe ici. Zakir Hussain tient le tabla dans l'un et l'autre rãgas. Il y a bien un pont qui justifie la présence de ces deux disques sur mes étagères.

L'idée initiale, poursuit Alain Zaepffel dans le livret de Leçons de ténèbres & Rãga de la nuit avancée, n'était pas de réunir des musiciens en vue d'une imporvisation commune (ainsi que le jazz l'avait déjà expérimenté), mais de confronter pour la première fois l'expérience de chanteurs ; et, à travers eux, de deux traditions musicales distinctes : celle des rãgas d'Inde du Nord et celle des leçons de ténèbres. Les rãgas […] nous semblaient rejoindre l'expérience de ces temps de méditation que sont les leçons de ténèbres de la semaine sainte. D'autre part, ces musiques de la nuit, par leur caractère sacré, l'exploration subtile d'un affect à travers l'ornementation écrite ou improvisée de la ligne vocale, rapprochaient et aiguisaient selon nous l'expérience de leurs interprètes. Les leçons choisies de M.-A. Charpentier, très ornées, témoignent encore d'une tradition occidentale de l'improvisation, désormais codifiée et notée. Le rãga de la mi-nuit (appelé darbari, il est classé dans les rãgas de la nuit profonde, l'amante y pleure l'absence de Krishna qui porte le Gange dans sa chevelure – elle l'attend près d'un figuier en caressant le museau d'un cerf), profond et méditatif dans le souffle de Sulochana [2], s'entend à cet égard comme une mémoire de notre musique.
De leur alternance, nous avons espéré juste une résonance, un autre espace engendré par leurs harmoniques. Cependant, sur les lettres hébraïques de la leçon à deux voix, une vocalisation très orientale s'est spontanément installée. De même, dans un esprit de fidélité à la représentation vivante du concert et au genre même auquel appartiennent ces œuvres, nous avons voulu insister sur la continuité et la durée musicale : aussi l'extrait de la leçon du Vendredi saint enchaîne-t-elle sans le Jérusalem sur la leçon du soprano, n'en faisant qu'une seule et même leçon.
En étendant ce principe, la succession des œuvres dans le déroulement du présent enregistrement a été conçue comme une seule et même leçon de ténèbres ou, si l'on veut, un seul grand rãga de la nuit.
Les Indiens sont assis en tailleur sur le podium. Sulochana, entourée du tampura, du sarangi, des tablas, nous écoute. Nous chantons pour eux, de face, debout derrière nos pupitres et nos partitions. Puis commence l'alapa [introduction du raga] en voyelles murmurées. Le public est composite, on repère l'écoute dodelinante de quelques Indiens. Il observe l'échange, comment chacun cherche dans sa propre musique la réponse de l'autre pour parler à Dieu.

Aujourd'hui, on l'aura pressenti, il m'est précieux de laisser l'autre parler. J'ajouterai seulement que – par modestie ? par l'absence de recul, qui peut retrancher l'interprète de l'émotion qu'il suscite chez celui qui l'écoute ? –, Alain Zaepffel est très minimaliste, dans son récit, pour ne pas dire muet quant aux effets qu'une telle alternance peut produire : un balancement, un suspens de l'âme à qui elle épargne, un instant, de devoir trancher entre Orient et Occident, entre déploration et joie d'être au monde, quoi qu'il en soit du monde.

 

 

[1] Je n'ai pas approfondi – pour le coup, faute de temps – la rapide recherche à laquelle je viens de me livrer sur la Toile. Il semblerait que le disque ne soit pas inconnu des sites allemands de vente en ligne. J'encourage mon lecteur à vérifier.
[2] Sulochana Brahaspati, maître de chant indien. Elle répond à Alain Zaepffel dans l'enregistrement (voir ci-dessous).

Leçons de ténèbres & Raga de la nuit avancée, Marc-Antoine Charpentier et rãga traditionnel de l'Inde du Nord, par Alain Zaepffel, Véronique Dietschy, Sulochana Brahaspati, Zakir Hussain et l'ensemble Gradiva, coproduction Afaa (ministère des Affaires étrangères) / K617, réf. K617017, (1991).

En illustration, miniature de facture persane (source inconnue ; le caractère nocturne de la scène laisse penser que le modèle de cette œuvre, s'il ne s'agit de l'originale, peut dater du milieu du dix-septième siècle, dans les ateliers de la cour d'Agra ; c'est en effet l'empereur moghol Shah Jahan qui a demandé à ses miniaturistes persans de mettre au point une technique qui permette de figurer les pâleurs de la nuit. Le personnage féminin semble tenir sur ses genoux un sarod, instrument traditionnel indien parent du sarangi, dont elle joue).

 

 

 

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Mardi 21 mars 2006

06: 36

Salon du livre

 

 

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La bonne raison de ne pas aller au Salon du Livre, la voilà. C'est ce chiffre : celui des nouveaux titres publiés par l'édition française en 2005 – pour la partie apparente du secteur, celle qui enregistre ses ouvrages sur le serveur Electre, celle qui est prise en compte par l'étude annuelle du Syndicat national de l'édition [1]. Une augmentation de seulement 2,4 % par rapport à l'an passé, claironne Livres Hebdo, qui assortit son histogramme de ce surtitre désopilant : La production augmente moins. Car l'inflation de 2004 était de 18,3 % (de 44 000 titres, en 2003, à 52 000) ! La production de nouveautés a purement et simplement doublé en dix ans. Tout cela pour permettre au secteur d'afficher un chiffre d'affaires constant et d'en tirer la conclusion hâtive que la lecture, en France, se porte bien.

Cela s'appelle une fuite en avant. Et les indicateurs semblent enseigner que la courbe ne pourra pas suivre sa trajectoire exponentielle encore longtemps. Cette « augmentation en baisse » serait, peut-être, le premier symptôme, non de la décrue, mais de la chute – de l'écroulement d'un marché maintenu sous poumon d'acier. Ce qu'il peut advenir, ensuite, j'en ai à plusieurs reprises posé l'hypothèse. Arpenter les allées du Salon du Livre consisterait, dans mon cas, à faire choix du service des soins intensifs de l'hôpital de Rangueil ou de Purpan pour ma promenade dominicale. J'aime trop ce métier, j'y compte assez d'amis professionnels que le désastre annoncé mettra en difficulté personnelle (et attriste d'ores et déjà, parce que leur respect du livre est authentique et profond) pour céder à ce voyeurisme.

Je préviens l'objection de bonne foi qu'on pourra m'opposer : l'ampleur de l'offre est un signe de diversité, de créativité, de liberté pour le lecteur. Bien. Passons aux travaux pratiques.

Le mois dernier, connaissant mes lectures, mon libraire me tend une mince plaquette pelliculée de 64 pages, composée en corps 14, non cousue (je me demande pourquoi je prends encore la peine de le préciser) : le dernier livre de George Steiner. Je retourne l'objet : 13 euros. Un rapide calcul (le prix de vente public de la page imprimée était un ratio, une sorte de repère pour les éditeurs de sciences humaines, lorsque nous devions décider du prix d'une nouveauté) et je comprends que ce qu'on me propose est, au moins, deux fois trop cher. Je cherche à comprendre. Et je ne tarde pas à découvrir l'ahurissante mention, au dos de la page de grand titre :

Le Silence des livres a été publié en langue française dans la revue Esprit en janvier 2005 sous le titre La Haine du livre.

Si je prends cet avertissement au pied de la lettre, je dois comprendre que le texte publié en français (n'avais-je donc pas un texte de George Steiner traduit en français sous les yeux ?) a paru – mais ce n'était qu'une pâle ébauche, on le suppose, une version piratée sous un titre lacunaire – un an avant qu'enfin l'éditeur de 2006 l'honore de sa publication définitive, sous un titre moins rebutant, et avec la caution d'un article de presse qui occupe le dernier quart de ce qu'on n'ose nommer le volume [2].

Le numéro de janvier 2005 de la revue Esprit est toujours disponible et une rapide consultation de son sommaire laisse entrevoir un environnement d'une autre tessiture au – somme toute – bref article de Steiner. Esprit est ce qu'on appelle une revue d'éditeur, fondée dans les années 1930 par Emmanuel Mounier – comme Les Temps modernes de Sartre, Critique de Georges Bataille, Diogène de Roger Caillois, Le Débat de Pierre Nora : des lieux de publication moins guindés que les livres, donc plus sensibles à la tectonique des plaques de leur époque, des laboratoires de la pensée où les maîtres côtoient leurs étudiants [on a eu chaud : il n'a pas écrit disciples].

J'ai demandé à mon libraire de me commander, toutes affaires cessantes, le numéro de janvier 2005 de la revue Esprit.

Et je laisse à Juan Asensio le soin de nous inviter dans la Zone à une lecture critique de La Haine du livre [3] : sa connaissance de l'œuvre l'autorise à mettre ce texte en perspective avec la pensée de Steiner, ce qu'il ne manquera pas de faire et qui ferait assurément défaut à mon propre commentaire de ces quelques pages.

J'en dirai seulement deux choses, quitte à tirer ici, en écho à la chronique annoncée de Juan Asensio, un fil qui m'est plus familier, celui de la place possible du livre dans le non-avenir de cette civilisation-ci : d'une part, le texte de George Steiner m'a paru introduire une idée forte, qui tient en trois ou quatre paragraphes quelque peu péniblement introduits par des considérations sans grand relief sur l'histoire du livre en Europe (rien qui ne soit, lors du cours inaugural, déjà connu de mes étudiants en édition et qui justifierait qu'on le leur ressasse) ; et, d'autre part, son régime (et non uniquement sa longueur – ou pour mieux dire : sa brièveté) indique que ce texte est bien un article de revue d'éditeur (et c'est d'ailleurs ainsi, très précisément, qu'il est présenté dans le sommaire d'Esprit).

Nous tenons donc ici la cinquante-trois mille quatre cent soixante-troisième nouveauté de 2005, l'excédentaire par excellence (l'achevé d'imprimer est de janvier 2006), le livre qui n'honore ni son auteur ni l'éditeur dont il porte la marque, qui en a bidouillé le titre pour le bon marketing – une petite caricature de l'édition veule, affairiste, agent actif de la déforestation. Passer devant le stand de ce confrère, porte de Versailles, eût été prendre le risque bien inutile d'un coup de sang.

Si près de la mort, il est temps que je me ménage.

 

 

[1] Le marché du livre 2006, supplément au n° 637 de Livres Hebdo du 17 mars 2006.
[2] Le texte de Michel Crépu, Ce vice encore impuni, imposé en bonus track, s'ouvre sur cette accroche, qui est un saint-sacrement d'œcuménisme culturel grand teint : « Cela me chiffonne toujours un peu, avec les livres, qu'on en vienne tout de suite aux grands mots. » Effectivement [pour moi, en tout cas], la messe est dite.
[3] Qu'il convient dès lors de typographier à sa juste mesure : « La haine du livre » (entre guillements, en romain et sans capitale au premier substantif… comme le veut le code typographique pour un titre d'article ; ledit éditeur serait-il, de surcroît, ignorant des règles techniques les plus élémentaires de son métier ?)

 

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Vendredi 17 mars 2006

06: 48

 

Honneur à l'homme
à celui qui a dit non à l'alcool
que je ne reverrai peut-être jamais

 

 

chemin_jerome-ducros

 

Chemin en Haute-Provence, dans les environs de Méailles.
Cette photographie est de Louis-Paul,
à qui j'ai proposé de l'offir à l'homme dont il est question dans ces lignes.
Nous sommes tous trois abstinents. La Toile est, aujourd'hui, un lien de plus entre nous.

 

 

Il s'est retourné dans l'encadrement de la porte et, comme d'habitude, nous nous sommes serré la main. Bon retour. Portez-vous bien. Merci de votre confiance. Il m'a souri, comme d'habitude, a semblé hésiter un instant, puis s'est éloigné.

J'avais évoqué, lors de nos deux précédentes rencontres, l'hypothèse que nous suspendions un jour le rythme régulier des rendez-vous. Samedi, nous sommes convenus, à sa demande, de ne pas reprendre date. Il appellera, éventuellement, dans un mois, dans deux… jamais… Demain, en cas d'urgence.

Depuis plus d'un an, cet homme a fait deux cents kilomètres en voiture, un samedi matin sur trois d'abord, puis sur quatre depuis l'automne, pour descendre de ses « montagnes » – son village est à 900 m d'altitude, il y avait quinze centimètres de neige samedi matin au moment de partir, il est arrivé ici avec cinq minutes de retard, gêné de m'avoir fait attendre.

Voilà peu d'années, il a repris l'entreprise paternelle de bâtiment. Il a trois maçons avec lui. C'était à l'époque où son frère cadet s'est tué en voiture.

Quand je lui ai ouvert la porte, la première fois, je me suis trouvé face à sa carrure énorme d'homme des terres rudes, sa main aurait aisément broyé la mienne. Son sourire m'a frappé, son regard clair qui a pétillé à mon sourire. Son entreprise allait à la dérive, son entourage l'avait contraint à consulter un « spécialiste » à l'hôpital général du chef-lieu, il avait juré qu'il n'y remettrait pas les pieds de son vivant, on ne traitait pas ainsi un homme, dans ses montagnes. Tout se mettait à sérieusement partir en couilles dans sa vie, mais ce n'était pas une raison pour lui parler comme ça.

Que mon nom lui ait été indiqué est un pur hasard. Qu'il ait décroché son téléphone a certainement dépendu d'un concours de circonstances intimes sur lequel je me suis interdit de l'interroger. (L'alcoolique passe cent fois à côté de la décision d'en finir avec l'alcool – les experts ne peuvent sans doute pas comprendre comment la première acrobatie consiste à saisir ce moment de grâce, qui peut ne durer que quelques secondes et qui est un absolu préalable à leur entrée en scène : ce moment où l'alcoolique est prêt à [presque] tout pour se libérer de son joug – avec une préférence marquée pour courir au plus improbable, au plus singulier, au plus acrobatique : image que l'expert n'offre jamais, il faut bien en convenir.)

Ces deux premières étapes acquises, il aurait dû paraître problématique à ceux qui nous ont mis en relation que nous puissions efficacement communiquer : le rat des villes et le rat des champs, le manuel et l'intellectuel, l'homme des bois et l'addict au béton (la chlorophylle me rend malade). Un samedi, pourtant, à 13 h 30 précises, je me suis retrouvé assis au salon devant lui. Il m'a écouté lui dire que nous mangerions chacun une pomme durant l'heure que nous allions passer ensemble, que les assiettes, les couteaux, les serviettes en papier étaient là pour cette raison sur la table, entre nous. Que je m'abstiendrais de fumer et que je lui demandais d'en faire autant, s'il était fumeur. J'ai rempli nos verres de Volvic. À partir de cette minute, ce que nous nous sommes dit relève d'un secret non professionnel, que nul code de déontologie n'a besoin d'édicter tant il va de soi.

Samedi, après son départ, j'ai lavé les deux soucoupes, les deux verres à pied, les deux couteaux à dessert qui, depuis des années, ne servent qu'à ce rituel. Ils sont rangés à part, il est hors de question qu'ils servent en d'autres circonstances. Ils n'avaient pas servi depuis plus de deux ans. Ils ne serviront peut-être plus jamais. Ni à cet homme (je m'en rejouirai, et d'ailleurs j'en nourris l'intime conviction), ni à personne (je n'ai rien à vendre, je ne fais pas de publicité, et je sors si peu qu'il est rare que je sois conduit à parler de cet accompagnement des personnes en difficulté avec l'alcool).

Cet homme, désormais, en sait plus long sur l'alccol que la plupart des alcoologues. Disons, pour être juste, qu'eux et lui ne savent pas les mêmes choses : ce que sait désormais cet homme – sur lui-même, sur l'alcool – et que ne savent pas les alcoologue est peut-être déterminant. Hervé Chabalier a raison de laisser entendre que nous sommes certainement le chaînon manquant dans la prise en charge des alcooliques. Proposer de nous associer à ce dispositif est méritoire.

Je pourrais faire de ce texte un volumen qui se déroule sans fin, le bouton de l'échelle de navigation ne serait plus qu'un point sans épaisseur dont le moindre déplacement ferait sauter des milliers de lignes. Alors que mon seul propos, aujourd'hui, est de dire mon admiration pour cet homme : pour l'apparente paisible résolution avec laquelle il mène son combat intérieur, pour le prix qu'il sait attacher à chacune des petites victoires qui l'ont conforté, depuis un an, dans le choix de l'abstinence. Pour la confiance qu'il m'a accordée, sans exiger d'autre garantie que notre ponctualité réciproque.

Sans doute n'ai-je prononcé, dès notre secondre entrevue, qu'une phrase décisive : Vous n'êtes pas, semble-t-il, en état de dépendance neurologique. Pas encore. Peut-être ne le serez-vous jamais – même si, sur un plan biologique, l'alcool a sans doute déjà procédé à ses ravages. Cette non-dépendance est à la fois une chance et un grand danger. Il a écouté mes explications [1]. Il m'a semblé que, dès cet instant, il avait compris pourquoi, comment et où porter l'effort. Il s'y est attelé. Comme il le fait quand il bâtit une maison pour d'autres. Mais, cette fois, c'était la sienne qui menaçait de s'écrouler.

Samedi, je l'ai remercié. J'ai en effet le sentiment qu'il m'a offert, dans notre cheminement, une gratification que bien peu d'alcooliques offrent à bien peu d'alcoologues : celle d'un bout de parcours commun d'une telle fécondité.

 

[1] Je renvoie de nouveau à l'article, ardu mais complet : Hépatopathie alcoolique (hors cirrhose), publié en ligne sur le site Internet de la Société nationale française de gastroentérologie (septembre 1999). Je commente brièvement ces données dans la note 2 de ma chronique du 13 janvier 2005. La compréhension de ces mécanismes est essentielle. Ils sont souvent très mal expliqués aux alcooliques et à leurs proches – quand ils le sont.

 

Découvrir le site de Louis-Paul
sur Méailles et ses environs.

 

 

mouette
Quand l'alcoolique dit non à l'alcool
Prise en charge non médicale des alcooliques
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Mardi 14 mars 2006

06: 47

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

17 – De la serpente

 

bundi_painting

 

Zoom

 

Pour Fabrice De San Mateo,
libraire d'ancien à Toulouse.

 

Avec cette feuille diaphane – mais aucun adjectif ne convient tout à fait : elle laisse entrevoir, elle est moins que diaphane, bien plus que translucide –, me voilà devant ce qui m'aimante : le pâle, les transparences imparfaites, le palpable dans sa fragilité, la macule, l'empreinte.

*

Serpente : Feuille faite d'un papier très mince et sans colle, destinée principalement à protéger les gravures contre le maculage. On utilise aussi à cette fin du papier pelure d'oignon, ou pelure, qui est plus léger que la serpente, et du papier de soie, dit aussi papier Joseph, du nom de son inventeur, qui est plus souple et soyeux. Ces feuilles étaient généralement placées devant les gravures par l'éditeur ou le relieur avant le pliage ou la reliure. Dans certains ouvrages du dix-neuvième siècle, l'éditeur recommandait au lecteur de vérifier si l'encre était bien sèche avant d'enlever ces serpentes [1].

Dans son Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey précise que ce mot – qui désigna d'abord la femelle du serpent – est d'un usage didactique depuis la fin du dix-septième siècle : le papier à la serpente fut ainsi nommé en raison du filigrane en forme de serpent dont le marquait son fabricant. Le filigrane – ce qui récuse l'opacité, rappelle que le papier est un jeu avec la lumière, ravit la feuille aux deux pauvres dimensions de l'écritoire : l'âme du papier, dans sa chair.

[Incidemment, Alain Rey confirme une information entrevue entre deux clics de souris, tandis que je serpentais sur Google : avant les gravures, qu'il protège, ce papier servit à confectionner les éventails. (Chaque jour m'apporte son indice, quant à ma peur des femmes, qui agitent le serpent, entre mon regard et le leur.)]

*

La caste des opticiens – qui inclut celle des biologistes, à cause de la lentille du microscope – semble s'être approprié le papier Joseph.

Tout est affaire de désignation. Quand ce libraire toulousain, tandis que je consultais ses volumes dans le silence de son magasin, me demanda si je savais comment s'appelle cette feuille de papier dont on couvre les gravures, pressentait-il que le mot cheminerait ainsi, pendant des mois ? Non, je l'ignorais. Je l'ai remercié d'avoir songé à me le dire. J'ai emporté le mot et j'ai payé mes deux volumes sur Angkor et sur les Vierges romanes. C'était ce même jour, je crois bien. Quand je dis qu'approcher les livres suffit à ce que la langue gigote en nous. Les mots des livres nous accouchent. Jusqu'à notre dernier souffle, ils nous renaissent.

*

Le grand principe érotique énoncé ici : ce qui couvre s'empreint. C'est peut-être même la seule fonction des linges – des langes de la passion.

*

 

À suivre.

 

 

Galerie :
le blog de Dominique Autié
Serpentes
jusqu'en leur absence
le blog de Dominique Autié
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[1] Glossaire du site de livres anciens Galaxidion, article Serpente.

Femme de la cour surprise au bain, Bundi Paintings, text by Pramod Chandra, Lalit Kalā Akademi, New Delhi, 1959 (26,5 x 34,5 cm) ; planche 10.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

 

 

chatpapier
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Vendredi 10 mars 2006

06: 15

Hommage à Fernand Deligny

 

 

Lignes d'erre

pour flûte et cappella
Karim Louis Lambatten
Karim Louis Lambatten
Karim Louis Lambatten
Karim Louis Lambatten
21 tableaux typographiques
Karim Louis Lambatten
sur un texte de Dominique Autié

 

hans_lambatten
Karim Louis Lambatten
Hans, LKL, 8 mars 2006.LKLlkl

 

 

 

Lignes d'erre pour flûte et cappella
Karim Louis Lambatten
rats_navigateurs
Cliquez, suivez les rats.

 

 

 

 

D'autres liens…

Karim Louis Lambatten

Télécharger le texte de Dominique Autié
au format pdf (61 Ko)

Karim Louis Lambatten
Voir la lettre de Fernand Deligny
Karim Louis Lambatten
Découvrir L'Or blanc de la nuit
Karim Louis Lambatten
Découvrir le site Le Livre d'Enoch
Karim Louis Lambatten
Fernand Deligny sur le blog de Dominique Autié

 

 

Le texte seul de Lignes d’erre pour flûte et cappella a paru dans la revue Minuit, n° 26, novembre 1977. Une note mentionnait la référence de l’exergue – Le son prélude (Nous et l’innocent, p. 77) – et apportait les précisions suivantes :

Fernand Deligny, depuis neuf ans, vit auprès d’enfants autistes dans les Cévennes, en marge des institutions de soins comme de l’antipsychiatrie. Il définit ainsi la ligne d’erre :

« …tracer est le propre de l’homme qui a l’usage de la parole qui le fait être ce qu’il est. D’où ces cartes dont nous avons innové l’usage entre nous. Transcrites à la mine de plomb apparaissent les traces de nos trajets et gestes coutumiers. À l’encre de Chine, la ligne d’erre inscrit, en "trajets", ce qu’il en advient d’un enfant non parlant aux prises avec ces choses et ces manières d’être qui sont les nôtres (…) Tracer cette erre qui leur advient de par le fait que le verbe leur manque, et le transcrire, ce coutumier ou cet événement qui viennent de nous et leur sont offerts, nous fait les auteurs d’un acte réitéré dont le dictionnaire nous dit qu’il s’agit de suivre à la trace ou de frayer. » (« Cahier de l’immuable » 1 — Recherches, n° 18, avril 1975, pp. 3-4).

Le saltimbanque d’Hameln lui était, sans doute, quelque peu fraternel. Ce texte et l’emprunt qui le titre lui étaient, en tout cas, signe de reconnaissance.

À l’envoi du texte, Fernand Deligny a répondu par la lettre suivante, en date du 16 février 1978 (il écrivait ses textes et sa correspondance sur des feuilles de format A3) :

C’est vrai que l’amitié est un sentiment réciproque. C’est écrit dans le dictionnaire.
Il m’est arrivé d’écrire lignes d’erre, et ces deux mots proposent des accords, si on veut bien entendre qu’il s’agit de sons.
Vous avez donc près de trente ans et vous avez été veilleur de nuit, c’est écrit sur le dedans de la couverture du petit livre où je viens de parcourir du regard ce que vous avez écrit.
En fait, je ne sais pas lire. C’est sans doute parce qu’il m’arrive d’écrire. Lorsque je lis un texte que j’ai écrit, je ne le reconnais pas ; c’est vous dire.
Je vous remercie d’avoir pensé à m’envoyer ce texte et d’avoir signalé d’où le titre vous était venu : le scrupule devient rare. Quand on en trouve une once, ça fait grand plaisir.
Vous dites saltimbanque, et c’est pitre que je dis souvent. Quoi de plus noble et de plus difficile que d’arriver à l’être, ne serait-ce que par moments.
Cette inhumance qui est votre dernier mot, comme ça serait triste si vous aviez parlé d’inhumation. Mais parle-t-on de transhumation ?
Vous avez esquivé le pire et, le saviez-vous, le son de la flûte existe dans le coutumier des aires de séjour de ce petit réseau-ci.
Deligny.

Fernand Deligny est mort à Monoblet en Cévennes, le 18 septembre 1996, à l’âge de 83 ans, entouré de ceux de son « réseau », dont l’œuvre se poursuit.

Je suis profondément heureux que, plus de vint-cinq ans après la rédaction de ce texte, le dialogue au long cours engagé avec Karim Louis Lambatten emprunte ainsi, comme une évidence, les itinéraires lumineux de Monoblet et d'Hameln.

 

 

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Mardi 7 mars 2006

05: 08

Statuaire

 

 

III
blanc
La Vénus de Sireuil

 

 

 

venus_sireuil

 

Zoom

 

Dans les temps de sa naissance et de ses premiers accès aux représentations projectives, l'humanité semble avoir éprouvé quelque gêne avec son image spéculaire. Georges Bataille s'attarde plus que les préhistoriens patentés sur l'étrange statut des figures humaines dans la production d'Homo sapiens à l'Âge du renne [1]. Il faudra attendre l'œuvre de Jean Clottes [2] pour qu'une attention véritablement anthropologique étaie de nouveau le regard porté sur les vestiges du paléolithique supérieur.

Toutefois, si les grottes ornées n'offrent que peu de représentations humaines – et toujours problématiques par l'animalité dont elles semblent lestées –, la statuaire lèverait toute réserve. Il n'est qu'à considérer les figurines que les fouilles ont, une à une, exhumées : des femmes, toujours, modelées avec des balles de ping-pong par un plasticien obsessionnel que nos lointains successeurs retrouveraient fossilisées par les millénaires.

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XXXXXX

La Vénus aurignacienne est un symbole de fécondité, voilà la vérité vraie, celle qu'enseigne tout bon pédagogue de grande instance. La Vénus de Lespugue en est une preuve amplement suffisante.

Quand je procède à l'inventaire de mes curiosités et de mes passions, force m'est de constater que ce que j'ai appris, comme ce à quoi je consacre aujourd'hui les heures soustraites à l'utilitarisme de survie, je l'ai le plus souvent collecté avec fièvre afin d'esquiver les injonctions du savoir : rassembler en toute hâte quelques pièces à conviction, de quoi me conforter dans la décision de ne pas obtempérer ; ensuite, prendre le temps d'aller y voir moi-même, avec les quelques moyens que le savoir officiel a négligé de mettre sous clé. Ce n'est jamais sans un petit pincement que je retrouve, glissé dans mon exemplaire de Lascaux ou la naissance de l'art l'avis de la direction des Antiquités préhistoriques m'autorisant à visiter la grotte au jour et à l'heure très précise de mon trente-troisième anniversaire. Dix ans après cette plongée presque solitaire (je m'attelais, à l'époque, à comprendre l'impasse dans laquelle les scientifiques s'étaient fourvoyés à propos des empreintes négatives de mains mutilées dans la grotte de Gargas), c'est devant quelques lignes légendant de superbes photographies du Taj Mahal qu'une nouvelle insurrection m'a fait refermer le livre et reprendre la route intérieure : non, cet édifice dont les eaux de la Yamuna exhaussent la silhouette phosphorescente n'est pas un monument aux morts ni une quelconque apologie de l'amour conjugal. Aurais-je supposé que ce mouvement de mauvaise humeur devant la thèse officielle m'en ferait prendre, cette fois, pour dix ou quinze ans, je n'aurais pas pour autant renoncé. Obtempérer devant les savoirs, c'est vivre courbé.

Comment justifier un tel principe moteur de la pensée, convaincre qu'un simple esprit de contradiction n'en est pas le carburant ? Cherchant de nouveau, à l'instant, à [me] l'expliquer, me vient cette formulation (et quel enviable exercice que d'écrire ainsi, sans relâche, pour le blog, qui jette un rai longtemps guetté sur un carré aveugle d'âme !) : si je m'ébroue ainsi devant la thèse officielle, fût-elle scientifiquement fondée, c'est qu'elle ne me convient pas. Et je ne crois pas proférer quoi que ce soit d'extravagant en écrivant cela. À quelque point de vue qu'on se place – celui de l'usager des savoirs, mais aussi du patient (en médecine) et du sujet expérimental (en ethnographie, par exemple), celui des États qui financent la recherche, mais encore du point de vue du scientifique lui-même –, on retrouve cette convenance personnelle pour peu qu'on dissipe le nuage d'encre de l'objectivité que la seiche scientifique lâche dès qu'elle se sent mise en cause.

Quand Bataille a entrepris son Lascaux, quand Jean Clottes a développé l'hypothèse du chamanisme, quand Marguerite Duras a écrit Les Mains négatives, ce qui se colportait des images peintes sur la paroi des grottes ne leur convenait pas. Il me semble que c'est aussi simple que cela. Je le dis sans esprit inutilement polémique, mais je mesure tout ce que cette idée, prise au sérieux, revêt d'inacceptable par la plupart d'entre nous.

À chacun ses hantises : la Vénus de Willendorf aurait été choisie comme logo par le mouvement pour l'Acceptation des gros. Je formulerais sans peine ce qui, dans les rondeurs de la grande Déesse-Mère, me rebute, quelle image de la génitrice – et pourquoi – reste à jamais source de terreur douloureuse.

Georges Bataille consacre un bref chapitre de son Lascaux à ces figures féminines, qu'il conclut ainsi : Ces figures de femmes, encore une fois, sont énigmatiques. Nous ne pouvons espérer forcer un silence si inhumain. Peut-être même sont elles plus inintelligibles que les autres, masculines : celles-ci du moins laissaient entrevoir la fascination que l'animal exerçait sur l'homme. Nous parlons de fécondité et, la femme s'éloignant moins que l'homme de la force aveugle de la nature, nous restons dans le monde où la raison ne saurait, même indirectement, affirmer sa prééminence. Mais nous ne savons rien qui nous donne un sentiment de clarté : et, de ces diverses représentations, les plus anciennes, de la forme humaine, tout ce que nous pouvons dire est qu'elles s'accordent en ce qu'elles laissent dans l'ombre essentiellement l'apparence qu'aujourd'hui nous mettons en lumière [3].

Voilà pourquoi la Vénus de Sireuil, érigée soudain sous mes yeux en principe de plaisir autarcique, convient mieux sans doute à ma propre nostalgie des origines.

 

 

À suivre.

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes

 

[1] Georges Bataille, Lascaux ou la Naissance de l'Art, Éditions Albert Skira, 1955, pp. 115 sq.. Les textes de Georges Bataille sur Lascaux et la préhistoire sont regroupés dans le tome IX des Œuvres complètes, Gallimard, 1979.
[2] Jean Clottes et David Lewis-Williams, Les Chamanes de la préhistoire – Texte intégral, polémique et réponses, éditions La Maison des Roches, 2001. Ce volume reprend le texte seul de l'ouvrage paru sous ce titre aux éditions du Seuil en 1996. Dans le dossier dont il a augmenté cette nouvelle édition, Jean Clottes reprend et analyse les principales critiques dont a fait l'objet l'hypothèse que David Lewis-Williams et lui-même ont formulée quant à la possible fonction chamanique de l'art préhistorique des cavernes. Les quelque soixante-dix pages de cet exercice peu courant sont d'un intérêt majeur. Elles précisent, en outre, le portrait hors normes de ce préhistorien.
[3] Georges Bataille, op. cit., p. 124.

 

La Vénus de Sireuil, Dordogne, aurignacien supérieur (-23 000 ans ?). Calcite ambrée, hauteur 9,2 cm, musée des Antiquités nationales, Saint-Germain-en-Laye. Planche n° 4 du Musée imaginaire de la sculpture mondiale d'André Malraux, tome 1 : La Statuaire, « Galerie de la Pléiade », Gallimard, 1952.
En marge : La Vénus de Sireuil, cliché de la Réunion des Musées nationaux (numéro d'œuvre : RMN45900 – Cote du cliché : 98-008111).

 

 

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Vendredi 3 mars 2006

05: 07

 

La guerre du sens

 

caraque_blog

 

blanc_parrangon_gifLes jours de pluie, nettoie ton fusil.
(Entretenir l'arme, la chose, le mot ? Savoir distinguer
la liberté du mensonge, le feu du feu criminel.)

interligne_titre
René Char, À une sérénité crispée, Gallimard, 1951, p. 19.

 

 

Étrange. Dans ma précédente chronique – une fois n'est pas coutume –, je hausse quelque peu le ton ; à l'encontre d'une profession, essentiellement, puis d'un individu en particulier, qui s'était présenté à nous, ici, comme disposant de compétences ressortissant à ladite profession. Et voilà que je rapporte aussitôt dans mes filets une volée de bois vert : ou, pour être plus précis, sans doute, une admonestation à m'en tenir à l'ordre du correct – un salarié vous quitte en ayant pratiqué la politique de la terre brûlée, voilà qui n'intéresse personne, me dites-vous. Soit.

Je vais donc préciser ma pensée, Mademoiselle, ou Madame.

En vous répondant tout d'abord sur le minuscule terrain où vous-même localisez votre réponse : nul règlement de compte, ni mépris, dans ce que vous avez lu. Mais juste colère d'étiage chez un patron de PME (TPE, à dire vrai), à qui l'Urssaf ne fera pas crédit d'une demi-journée dans le règlement de ses cotisations. Maintenant, une fois correctement réglée la mise au point de l'étroite focale que vous semblez utiliser, vous pouvez réitérer votre propos. Cela ne vous concerne pas. Continuez surtout à vous en réjouir.

Passons maintenant au grand angulaire, voulez-vous ?

J'aurais effectivement à déplorer que d'autres lecteurs, outre vous, puissent considérer que le seul contenu de ce texte consistait dans cette colère de basse-fosse. Car le véritable propos de ce texte, c'est la guerre, voyez-vous. Rien de moins. Une juste guerre – tout comme il existe de justes colères – [lisez Péguy]. Colère de grandes marées, guerre d'équinoxe, ce que j'appelle ici guerre du sens.

J'y reviendrai, donc. Mais, pour esquisser sans délai le sous-titrage Antiope auquel vous me contraignez, je m'en tiendrai ce matin aux deux précisions que voici :

Je vous invite à me reconnaître fondé à plaider la légitime défense, tant il existe une brutalité inhérente à l'illettrisme ; j'entends qu'il y a de la violence (« sémantique » – si j'ose dire –, mais aussi sociale) dans le maniement des outils informatiques lorsqu'ils sont aux mains d'opérateurs uniquement préoccupés de fonctionnalité, d'interfaçage, de vitesse. C'est la violence du capitaine Achab.

La vitesse est [elle l'a toujours été] l'ennemie mortelle du sens : le contenu porteur de sens est la bête noire de la technologie vite – du moins l'illettrisme incite-t-il l'opérateur à le croire, voire à le professer. La vitesse, c'est le grand cachalot blanc. Bien plus intelligent, en fait, que ne le pense Achab.

Finalement, je vous laisse le choix de la métaphore. Moby Dick, par les temps tels qu'ils courent à leur perte, vous paraîtra sans nul doute plus correct que la Croisade, dans laquelle je me suis bien imprudemment lancé au début de ce texte.

Mais je dois reconnaître avoir, ce matin, écrit celui-ci à toute vitesse.

 

Flotte de 1497 commandée par Vasco de Gama (détail de la nef de Paulo da Gama). Livro das armadas, A.C.L. Tiré de François Bellec et al., Nefs, galions et caraques dans l'iconographie portugaise du XVI° siècle, Éditions Chandeigne, 1993, p. 62.

 

canon

 

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Dominique Autié
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vous tendent un seul
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qui est l’écran
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il y a urgence
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qui vous rend visite,
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