blog dominique autie

 

Mardi 7 mars 2006

05: 08

Statuaire

 

 

III
blanc
La Vénus de Sireuil

 

 

 

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Zoom

 

Dans les temps de sa naissance et de ses premiers accès aux représentations projectives, l'humanité semble avoir éprouvé quelque gêne avec son image spéculaire. Georges Bataille s'attarde plus que les préhistoriens patentés sur l'étrange statut des figures humaines dans la production d'Homo sapiens à l'Âge du renne [1]. Il faudra attendre l'œuvre de Jean Clottes [2] pour qu'une attention véritablement anthropologique étaie de nouveau le regard porté sur les vestiges du paléolithique supérieur.

Toutefois, si les grottes ornées n'offrent que peu de représentations humaines – et toujours problématiques par l'animalité dont elles semblent lestées –, la statuaire lèverait toute réserve. Il n'est qu'à considérer les figurines que les fouilles ont, une à une, exhumées : des femmes, toujours, modelées avec des balles de ping-pong par un plasticien obsessionnel que nos lointains successeurs retrouveraient fossilisées par les millénaires.

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XXXXXX

La Vénus aurignacienne est un symbole de fécondité, voilà la vérité vraie, celle qu'enseigne tout bon pédagogue de grande instance. La Vénus de Lespugue en est une preuve amplement suffisante.

Quand je procède à l'inventaire de mes curiosités et de mes passions, force m'est de constater que ce que j'ai appris, comme ce à quoi je consacre aujourd'hui les heures soustraites à l'utilitarisme de survie, je l'ai le plus souvent collecté avec fièvre afin d'esquiver les injonctions du savoir : rassembler en toute hâte quelques pièces à conviction, de quoi me conforter dans la décision de ne pas obtempérer ; ensuite, prendre le temps d'aller y voir moi-même, avec les quelques moyens que le savoir officiel a négligé de mettre sous clé. Ce n'est jamais sans un petit pincement que je retrouve, glissé dans mon exemplaire de Lascaux ou la naissance de l'art l'avis de la direction des Antiquités préhistoriques m'autorisant à visiter la grotte au jour et à l'heure très précise de mon trente-troisième anniversaire. Dix ans après cette plongée presque solitaire (je m'attelais, à l'époque, à comprendre l'impasse dans laquelle les scientifiques s'étaient fourvoyés à propos des empreintes négatives de mains mutilées dans la grotte de Gargas), c'est devant quelques lignes légendant de superbes photographies du Taj Mahal qu'une nouvelle insurrection m'a fait refermer le livre et reprendre la route intérieure : non, cet édifice dont les eaux de la Yamuna exhaussent la silhouette phosphorescente n'est pas un monument aux morts ni une quelconque apologie de l'amour conjugal. Aurais-je supposé que ce mouvement de mauvaise humeur devant la thèse officielle m'en ferait prendre, cette fois, pour dix ou quinze ans, je n'aurais pas pour autant renoncé. Obtempérer devant les savoirs, c'est vivre courbé.

Comment justifier un tel principe moteur de la pensée, convaincre qu'un simple esprit de contradiction n'en est pas le carburant ? Cherchant de nouveau, à l'instant, à [me] l'expliquer, me vient cette formulation (et quel enviable exercice que d'écrire ainsi, sans relâche, pour le blog, qui jette un rai longtemps guetté sur un carré aveugle d'âme !) : si je m'ébroue ainsi devant la thèse officielle, fût-elle scientifiquement fondée, c'est qu'elle ne me convient pas. Et je ne crois pas proférer quoi que ce soit d'extravagant en écrivant cela. À quelque point de vue qu'on se place – celui de l'usager des savoirs, mais aussi du patient (en médecine) et du sujet expérimental (en ethnographie, par exemple), celui des États qui financent la recherche, mais encore du point de vue du scientifique lui-même –, on retrouve cette convenance personnelle pour peu qu'on dissipe le nuage d'encre de l'objectivité que la seiche scientifique lâche dès qu'elle se sent mise en cause.

Quand Bataille a entrepris son Lascaux, quand Jean Clottes a développé l'hypothèse du chamanisme, quand Marguerite Duras a écrit Les Mains négatives, ce qui se colportait des images peintes sur la paroi des grottes ne leur convenait pas. Il me semble que c'est aussi simple que cela. Je le dis sans esprit inutilement polémique, mais je mesure tout ce que cette idée, prise au sérieux, revêt d'inacceptable par la plupart d'entre nous.

À chacun ses hantises : la Vénus de Willendorf aurait été choisie comme logo par le mouvement pour l'Acceptation des gros. Je formulerais sans peine ce qui, dans les rondeurs de la grande Déesse-Mère, me rebute, quelle image de la génitrice – et pourquoi – reste à jamais source de terreur douloureuse.

Georges Bataille consacre un bref chapitre de son Lascaux à ces figures féminines, qu'il conclut ainsi : Ces figures de femmes, encore une fois, sont énigmatiques. Nous ne pouvons espérer forcer un silence si inhumain. Peut-être même sont elles plus inintelligibles que les autres, masculines : celles-ci du moins laissaient entrevoir la fascination que l'animal exerçait sur l'homme. Nous parlons de fécondité et, la femme s'éloignant moins que l'homme de la force aveugle de la nature, nous restons dans le monde où la raison ne saurait, même indirectement, affirmer sa prééminence. Mais nous ne savons rien qui nous donne un sentiment de clarté : et, de ces diverses représentations, les plus anciennes, de la forme humaine, tout ce que nous pouvons dire est qu'elles s'accordent en ce qu'elles laissent dans l'ombre essentiellement l'apparence qu'aujourd'hui nous mettons en lumière [3].

Voilà pourquoi la Vénus de Sireuil, érigée soudain sous mes yeux en principe de plaisir autarcique, convient mieux sans doute à ma propre nostalgie des origines.

 

 

À suivre.

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes

 

[1] Georges Bataille, Lascaux ou la Naissance de l'Art, Éditions Albert Skira, 1955, pp. 115 sq.. Les textes de Georges Bataille sur Lascaux et la préhistoire sont regroupés dans le tome IX des Œuvres complètes, Gallimard, 1979.
[2] Jean Clottes et David Lewis-Williams, Les Chamanes de la préhistoire – Texte intégral, polémique et réponses, éditions La Maison des Roches, 2001. Ce volume reprend le texte seul de l'ouvrage paru sous ce titre aux éditions du Seuil en 1996. Dans le dossier dont il a augmenté cette nouvelle édition, Jean Clottes reprend et analyse les principales critiques dont a fait l'objet l'hypothèse que David Lewis-Williams et lui-même ont formulée quant à la possible fonction chamanique de l'art préhistorique des cavernes. Les quelque soixante-dix pages de cet exercice peu courant sont d'un intérêt majeur. Elles précisent, en outre, le portrait hors normes de ce préhistorien.
[3] Georges Bataille, op. cit., p. 124.

 

La Vénus de Sireuil, Dordogne, aurignacien supérieur (-23 000 ans ?). Calcite ambrée, hauteur 9,2 cm, musée des Antiquités nationales, Saint-Germain-en-Laye. Planche n° 4 du Musée imaginaire de la sculpture mondiale d'André Malraux, tome 1 : La Statuaire, « Galerie de la Pléiade », Gallimard, 1952.
En marge : La Vénus de Sireuil, cliché de la Réunion des Musées nationaux (numéro d'œuvre : RMN45900 – Cote du cliché : 98-008111).

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
De face on reconnaît la croupe cambrée des africaines mais de face on est déjà dans l'autobiographie...
L'hypothèse du chamanisme est très séduisante, même si elle pose plus de questions qu'elle n'en résout.
Permalien Mardi 7 mars 2006 @ 11:25
Commentaire de: Kate [Visiteur] · http://circonvolutes.hautetfort.com
Hermaphrodisme... une Vénus, en forme d'olisbos... ou comment faire d'une pierre deux coups
Permalien Jeudi 9 mars 2006 @ 22:22

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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