L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Avec cette feuille diaphane – mais aucun adjectif ne convient tout à fait : elle laisse entrevoir, elle est moins que diaphane, bien plus que translucide –, me voilà devant ce qui m'aimante : le pâle, les transparences imparfaites, le palpable dans sa fragilité, la macule, l'empreinte.
Serpente : Feuille faite d'un papier très mince et sans colle, destinée principalement à protéger les gravures contre le maculage. On utilise aussi à cette fin du papier pelure d'oignon, ou pelure, qui est plus léger que la serpente, et du papier de soie, dit aussi papier Joseph, du nom de son inventeur, qui est plus souple et soyeux. Ces feuilles étaient généralement placées devant les gravures par l'éditeur ou le relieur avant le pliage ou la reliure. Dans certains ouvrages du dix-neuvième siècle, l'éditeur recommandait au lecteur de vérifier si l'encre était bien sèche avant d'enlever ces serpentes [1].
Dans son Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey précise que ce mot – qui désigna d'abord la femelle du serpent – est d'un usage didactique depuis la fin du dix-septième siècle : le papier à la serpente fut ainsi nommé en raison du filigrane en forme de serpent dont le marquait son fabricant. Le filigrane – ce qui récuse l'opacité, rappelle que le papier est un jeu avec la lumière, ravit la feuille aux deux pauvres dimensions de l'écritoire : l'âme du papier, dans sa chair.
[Incidemment, Alain Rey confirme une information entrevue entre deux clics de souris, tandis que je serpentais sur Google : avant les gravures, qu'il protège, ce papier servit à confectionner les éventails. (Chaque jour m'apporte son indice, quant à ma peur des femmes, qui agitent le serpent, entre mon regard et le leur.)]
La caste des opticiens – qui inclut celle des biologistes, à cause de la lentille du microscope – semble s'être approprié le papier Joseph.
Tout est affaire de désignation. Quand ce libraire toulousain, tandis que je consultais ses volumes dans le silence de son magasin, me demanda si je savais comment s'appelle cette feuille de papier dont on couvre les gravures, pressentait-il que le mot cheminerait ainsi, pendant des mois ? Non, je l'ignorais. Je l'ai remercié d'avoir songé à me le dire. J'ai emporté le mot et j'ai payé mes deux volumes sur Angkor et sur les Vierges romanes. C'était ce même jour, je crois bien. Quand je dis qu'approcher les livres suffit à ce que la langue gigote en nous. Les mots des livres nous accouchent. Jusqu'à notre dernier souffle, ils nous renaissent.
Le grand principe érotique énoncé ici : ce qui couvre s'empreint. C'est peut-être même la seule fonction des linges – des langes de la passion.
[1] Glossaire du site de livres anciens Galaxidion, article Serpente.
Femme de la cour surprise au bain, Bundi Paintings, text by Pramod Chandra, Lalit Kalā Akademi, New Delhi, 1959 (26,5 x 34,5 cm) ; planche 10.
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Dominique Autié
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