blog dominique autie

 

Vendredi 17 mars 2006

06: 48

 

Honneur à l'homme
à celui qui a dit non à l'alcool
que je ne reverrai peut-être jamais

 

 

chemin_jerome-ducros

 

Chemin en Haute-Provence, dans les environs de Méailles.
Cette photographie est de Louis-Paul,
à qui j'ai proposé de l'offir à l'homme dont il est question dans ces lignes.
Nous sommes tous trois abstinents. La Toile est, aujourd'hui, un lien de plus entre nous.

 

 

Il s'est retourné dans l'encadrement de la porte et, comme d'habitude, nous nous sommes serré la main. Bon retour. Portez-vous bien. Merci de votre confiance. Il m'a souri, comme d'habitude, a semblé hésiter un instant, puis s'est éloigné.

J'avais évoqué, lors de nos deux précédentes rencontres, l'hypothèse que nous suspendions un jour le rythme régulier des rendez-vous. Samedi, nous sommes convenus, à sa demande, de ne pas reprendre date. Il appellera, éventuellement, dans un mois, dans deux… jamais… Demain, en cas d'urgence.

Depuis plus d'un an, cet homme a fait deux cents kilomètres en voiture, un samedi matin sur trois d'abord, puis sur quatre depuis l'automne, pour descendre de ses « montagnes » – son village est à 900 m d'altitude, il y avait quinze centimètres de neige samedi matin au moment de partir, il est arrivé ici avec cinq minutes de retard, gêné de m'avoir fait attendre.

Voilà peu d'années, il a repris l'entreprise paternelle de bâtiment. Il a trois maçons avec lui. C'était à l'époque où son frère cadet s'est tué en voiture.

Quand je lui ai ouvert la porte, la première fois, je me suis trouvé face à sa carrure énorme d'homme des terres rudes, sa main aurait aisément broyé la mienne. Son sourire m'a frappé, son regard clair qui a pétillé à mon sourire. Son entreprise allait à la dérive, son entourage l'avait contraint à consulter un « spécialiste » à l'hôpital général du chef-lieu, il avait juré qu'il n'y remettrait pas les pieds de son vivant, on ne traitait pas ainsi un homme, dans ses montagnes. Tout se mettait à sérieusement partir en couilles dans sa vie, mais ce n'était pas une raison pour lui parler comme ça.

Que mon nom lui ait été indiqué est un pur hasard. Qu'il ait décroché son téléphone a certainement dépendu d'un concours de circonstances intimes sur lequel je me suis interdit de l'interroger. (L'alcoolique passe cent fois à côté de la décision d'en finir avec l'alcool – les experts ne peuvent sans doute pas comprendre comment la première acrobatie consiste à saisir ce moment de grâce, qui peut ne durer que quelques secondes et qui est un absolu préalable à leur entrée en scène : ce moment où l'alcoolique est prêt à [presque] tout pour se libérer de son joug – avec une préférence marquée pour courir au plus improbable, au plus singulier, au plus acrobatique : image que l'expert n'offre jamais, il faut bien en convenir.)

Ces deux premières étapes acquises, il aurait dû paraître problématique à ceux qui nous ont mis en relation que nous puissions efficacement communiquer : le rat des villes et le rat des champs, le manuel et l'intellectuel, l'homme des bois et l'addict au béton (la chlorophylle me rend malade). Un samedi, pourtant, à 13 h 30 précises, je me suis retrouvé assis au salon devant lui. Il m'a écouté lui dire que nous mangerions chacun une pomme durant l'heure que nous allions passer ensemble, que les assiettes, les couteaux, les serviettes en papier étaient là pour cette raison sur la table, entre nous. Que je m'abstiendrais de fumer et que je lui demandais d'en faire autant, s'il était fumeur. J'ai rempli nos verres de Volvic. À partir de cette minute, ce que nous nous sommes dit relève d'un secret non professionnel, que nul code de déontologie n'a besoin d'édicter tant il va de soi.

Samedi, après son départ, j'ai lavé les deux soucoupes, les deux verres à pied, les deux couteaux à dessert qui, depuis des années, ne servent qu'à ce rituel. Ils sont rangés à part, il est hors de question qu'ils servent en d'autres circonstances. Ils n'avaient pas servi depuis plus de deux ans. Ils ne serviront peut-être plus jamais. Ni à cet homme (je m'en rejouirai, et d'ailleurs j'en nourris l'intime conviction), ni à personne (je n'ai rien à vendre, je ne fais pas de publicité, et je sors si peu qu'il est rare que je sois conduit à parler de cet accompagnement des personnes en difficulté avec l'alcool).

Cet homme, désormais, en sait plus long sur l'alccol que la plupart des alcoologues. Disons, pour être juste, qu'eux et lui ne savent pas les mêmes choses : ce que sait désormais cet homme – sur lui-même, sur l'alcool – et que ne savent pas les alcoologue est peut-être déterminant. Hervé Chabalier a raison de laisser entendre que nous sommes certainement le chaînon manquant dans la prise en charge des alcooliques. Proposer de nous associer à ce dispositif est méritoire.

Je pourrais faire de ce texte un volumen qui se déroule sans fin, le bouton de l'échelle de navigation ne serait plus qu'un point sans épaisseur dont le moindre déplacement ferait sauter des milliers de lignes. Alors que mon seul propos, aujourd'hui, est de dire mon admiration pour cet homme : pour l'apparente paisible résolution avec laquelle il mène son combat intérieur, pour le prix qu'il sait attacher à chacune des petites victoires qui l'ont conforté, depuis un an, dans le choix de l'abstinence. Pour la confiance qu'il m'a accordée, sans exiger d'autre garantie que notre ponctualité réciproque.

Sans doute n'ai-je prononcé, dès notre secondre entrevue, qu'une phrase décisive : Vous n'êtes pas, semble-t-il, en état de dépendance neurologique. Pas encore. Peut-être ne le serez-vous jamais – même si, sur un plan biologique, l'alcool a sans doute déjà procédé à ses ravages. Cette non-dépendance est à la fois une chance et un grand danger. Il a écouté mes explications [1]. Il m'a semblé que, dès cet instant, il avait compris pourquoi, comment et où porter l'effort. Il s'y est attelé. Comme il le fait quand il bâtit une maison pour d'autres. Mais, cette fois, c'était la sienne qui menaçait de s'écrouler.

Samedi, je l'ai remercié. J'ai en effet le sentiment qu'il m'a offert, dans notre cheminement, une gratification que bien peu d'alcooliques offrent à bien peu d'alcoologues : celle d'un bout de parcours commun d'une telle fécondité.

 

[1] Je renvoie de nouveau à l'article, ardu mais complet : Hépatopathie alcoolique (hors cirrhose), publié en ligne sur le site Internet de la Société nationale française de gastroentérologie (septembre 1999). Je commente brièvement ces données dans la note 2 de ma chronique du 13 janvier 2005. La compréhension de ces mécanismes est essentielle. Ils sont souvent très mal expliqués aux alcooliques et à leurs proches – quand ils le sont.

 

Découvrir le site de Louis-Paul
sur Méailles et ses environs.

 

 

mouette
Quand l'alcoolique dit non à l'alcool
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Commentaires:

Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Quels commentaires voulez-vous que nous laissions, lorsque vous traitez ce sujet ? Je crois vous l'avoir déjà dit. En tout cas, je l'ai déjà ressenti. Quand vous parlez de votre père, j'ai le même sentiment. De plus, lorsque vous touchez ici à la vérité humaine et à une telle émotion, je me demande pourquoi je ne ferme pas mon clapet.

J'aurais dû.
Permalien Vendredi 17 mars 2006 @ 11:58
Commentaire de: admin [Membre]
Mais non, Jacques, merci au contraire. Il pèse encore une sorte de loi du silence, faite de gêne (compréhensible) mais aussi, parfois, d'un peu de lâcheté, sur tout ce qui touche à l'alcoolisme. Je m'interroge sur le chemin parcouru depuis Zola…
Votre message montrera aux alcooliques qui commencent à fréquenter ces pages (et qui, eux aussi, hésitent le plus souvent à laisser trace de leur lecture – ils m'écrivent, plus volontiers) que des êtres restés libres face à l'alcool peuvent être sensibles à notre cheminement.
Merci encore, donc.
D.A.
Permalien Vendredi 17 mars 2006 @ 12:18
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Ces silences qui suivent des textes aussi poignants ne sont pas perdus: vous n'êtes jamais aussi efficace cher Dominique.
Permalien Vendredi 17 mars 2006 @ 13:35
Commentaire de: framboise [Visiteur] · http://terredelumières.hautetfort.com:
Beau cadeau pour cet homme. Ce chemin est le chemin des "Sembles", bien sur je l'ai emprunté des centaines de fois toujours avec le meme plaisir depuis l'enfance, car il mène ... mais laissons planer le supence Paul Louis le lèvera peut être.
Permalien Dimanche 26 mars 2006 @ 17:04
Commentaire de: Louis-Paul [Visiteur] · http://leblogdelouis-paul.hautetfort.com/
Merci à Framboise pour le nom du chemin de Méailles.

Dominique, j'ai retrouvé sur un carnet (manuscrit)une note écrite après avoir regardé un très beau téléfilm sur France 2 le mardi 27 avril 2004 consacré à Colette:
"Puiqu'il faut vieillir, suit le chemin et ne t'y couche que pour mourir."
Je n'oublie pas que j'aurais pu "crever" sur la route de l'alcool.
Amicalement. Je remercie chaque jour d'avoir retrouvé le chemin de la raison, qui passe par l'abstinence.
Permalien Vendredi 21 avril 2006 @ 15:26
Commentaire de: ELLE [Visiteur]
Comment faire pour ne plus vider de verres
quand on a honte et que l'on se cache pour boire. ?
quand on est mal très mal
que l'on souhaiterait ne plus exister
elle est belle la photo!
mais pour moi il n'y a pas d'arbres mais des murs et le chemin est en pente et je glisse, je glisse.
kénavo !
Permalien Jeudi 1 juin 2006 @ 10:03
Commentaire de: Louis-Paul [Visiteur]
En 2003, je n’aurais pu prendre cette photo.
Je n’avais plus besoin de me cacher pour boire
Je devais boire pour essayer de survivre et il ne me servait plus à rien de me cacher
Il me fallait boire pour survivre .
A force de « glisser », je l’ai touché mon fond.
Je remercie, j’aurais pu y rester au fond
Alors, un jour, le déni
Cet habit trop grand pour moi
Est tombé, et nu et n’ayant plus rien à perdre
J’ai accepté :
La maladie et l’aide
Que ce site de Dominique ou tu es venu, ou un autre lien, virtuel sur le net, humain près de chez toi…ou encore autre chose, y participe et surtout te donne envie d’emprunter notre chemin, celui ou un jour on reprend espoir.
L’espoir est aussi sur ce blog
Kenavo, je suis natif du pays breton
L’alcool, lui, n’a pas de pays.

Permalien Mercredi 7 juin 2006 @ 01:51
Commentaire de: philippe [Visiteur] · http://reunions parlees alcooliques anonymes sur internet
http://aafranco.iquebec.com
Permalien Mardi 13 novembre 2007 @ 07:34
Commentaire de: Bourrache [Visiteur]
Il va me falloir du courage ... pour lire vos mots et affronter mes maux.
Laissez-moi le temps.
Je repasserai...
Permalien Samedi 15 décembre 2007 @ 14:17

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