Salon du livre

La bonne raison de ne pas aller au Salon du Livre, la voilà. C'est ce chiffre : celui des nouveaux titres publiés par l'édition française en 2005 – pour la partie apparente du secteur, celle qui enregistre ses ouvrages sur le serveur Electre, celle qui est prise en compte par l'étude annuelle du Syndicat national de l'édition [1]. Une augmentation de seulement 2,4 % par rapport à l'an passé, claironne Livres Hebdo, qui assortit son histogramme de ce surtitre désopilant : La production augmente moins. Car l'inflation de 2004 était de 18,3 % (de 44 000 titres, en 2003, à 52 000) ! La production de nouveautés a purement et simplement doublé en dix ans. Tout cela pour permettre au secteur d'afficher un chiffre d'affaires constant et d'en tirer la conclusion hâtive que la lecture, en France, se porte bien.
Cela s'appelle une fuite en avant. Et les indicateurs semblent enseigner que la courbe ne pourra pas suivre sa trajectoire exponentielle encore longtemps. Cette « augmentation en baisse » serait, peut-être, le premier symptôme, non de la décrue, mais de la chute – de l'écroulement d'un marché maintenu sous poumon d'acier. Ce qu'il peut advenir, ensuite, j'en ai à plusieurs reprises posé l'hypothèse. Arpenter les allées du Salon du Livre consisterait, dans mon cas, à faire choix du service des soins intensifs de l'hôpital de Rangueil ou de Purpan pour ma promenade dominicale. J'aime trop ce métier, j'y compte assez d'amis professionnels que le désastre annoncé mettra en difficulté personnelle (et attriste d'ores et déjà, parce que leur respect du livre est authentique et profond) pour céder à ce voyeurisme.
Je préviens l'objection de bonne foi qu'on pourra m'opposer : l'ampleur de l'offre est un signe de diversité, de créativité, de liberté pour le lecteur. Bien. Passons aux travaux pratiques.
Le mois dernier, connaissant mes lectures, mon libraire me tend une mince plaquette pelliculée de 64 pages, composée en corps 14, non cousue (je me demande pourquoi je prends encore la peine de le préciser) : le dernier livre de George Steiner. Je retourne l'objet : 13 euros. Un rapide calcul (le prix de vente public de la page imprimée était un ratio, une sorte de repère pour les éditeurs de sciences humaines, lorsque nous devions décider du prix d'une nouveauté) et je comprends que ce qu'on me propose est, au moins, deux fois trop cher. Je cherche à comprendre. Et je ne tarde pas à découvrir l'ahurissante mention, au dos de la page de grand titre :
Le Silence des livres a été publié en langue française dans la revue Esprit en janvier 2005 sous le titre La Haine du livre.
Si je prends cet avertissement au pied de la lettre, je dois comprendre que le texte publié en français (n'avais-je donc pas un texte de George Steiner traduit en français sous les yeux ?) a paru – mais ce n'était qu'une pâle ébauche, on le suppose, une version piratée sous un titre lacunaire – un an avant qu'enfin l'éditeur de 2006 l'honore de sa publication définitive, sous un titre moins rebutant, et avec la caution d'un article de presse qui occupe le dernier quart de ce qu'on n'ose nommer le volume [2].
Le numéro de janvier 2005 de la revue Esprit est toujours disponible et une rapide consultation de son sommaire laisse entrevoir un environnement d'une autre tessiture au – somme toute – bref article de Steiner. Esprit est ce qu'on appelle une revue d'éditeur, fondée dans les années 1930 par Emmanuel Mounier – comme Les Temps modernes de Sartre, Critique de Georges Bataille, Diogène de Roger Caillois, Le Débat de Pierre Nora : des lieux de publication moins guindés que les livres, donc plus sensibles à la tectonique des plaques de leur époque, des laboratoires de la pensée où les maîtres côtoient leurs étudiants [on a eu chaud : il n'a pas écrit disciples].
J'ai demandé à mon libraire de me commander, toutes affaires cessantes, le numéro de janvier 2005 de la revue Esprit.
Et je laisse à Juan Asensio le soin de nous inviter dans la Zone à une lecture critique de La Haine du livre [3] : sa connaissance de l'œuvre l'autorise à mettre ce texte en perspective avec la pensée de Steiner, ce qu'il ne manquera pas de faire et qui ferait assurément défaut à mon propre commentaire de ces quelques pages.
J'en dirai seulement deux choses, quitte à tirer ici, en écho à la chronique annoncée de Juan Asensio, un fil qui m'est plus familier, celui de la place possible du livre dans le non-avenir de cette civilisation-ci : d'une part, le texte de George Steiner m'a paru introduire une idée forte, qui tient en trois ou quatre paragraphes quelque peu péniblement introduits par des considérations sans grand relief sur l'histoire du livre en Europe (rien qui ne soit, lors du cours inaugural, déjà connu de mes étudiants en édition et qui justifierait qu'on le leur ressasse) ; et, d'autre part, son régime (et non uniquement sa longueur – ou pour mieux dire : sa brièveté) indique que ce texte est bien un article de revue d'éditeur (et c'est d'ailleurs ainsi, très précisément, qu'il est présenté dans le sommaire d'Esprit).
Nous tenons donc ici la cinquante-trois mille quatre cent soixante-troisième nouveauté de 2005, l'excédentaire par excellence (l'achevé d'imprimer est de janvier 2006), le livre qui n'honore ni son auteur ni l'éditeur dont il porte la marque, qui en a bidouillé le titre pour le bon marketing – une petite caricature de l'édition veule, affairiste, agent actif de la déforestation. Passer devant le stand de ce confrère, porte de Versailles, eût été prendre le risque bien inutile d'un coup de sang.Si près de la mort, il est temps que je me ménage.
[1] Le marché du livre 2006, supplément au n° 637 de Livres Hebdo du 17 mars 2006.



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Dominique Autié
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