blog dominique autie

 

Mardi 21 mars 2006

06: 36

Salon du livre

 

 

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La bonne raison de ne pas aller au Salon du Livre, la voilà. C'est ce chiffre : celui des nouveaux titres publiés par l'édition française en 2005 – pour la partie apparente du secteur, celle qui enregistre ses ouvrages sur le serveur Electre, celle qui est prise en compte par l'étude annuelle du Syndicat national de l'édition [1]. Une augmentation de seulement 2,4 % par rapport à l'an passé, claironne Livres Hebdo, qui assortit son histogramme de ce surtitre désopilant : La production augmente moins. Car l'inflation de 2004 était de 18,3 % (de 44 000 titres, en 2003, à 52 000) ! La production de nouveautés a purement et simplement doublé en dix ans. Tout cela pour permettre au secteur d'afficher un chiffre d'affaires constant et d'en tirer la conclusion hâtive que la lecture, en France, se porte bien.

Cela s'appelle une fuite en avant. Et les indicateurs semblent enseigner que la courbe ne pourra pas suivre sa trajectoire exponentielle encore longtemps. Cette « augmentation en baisse » serait, peut-être, le premier symptôme, non de la décrue, mais de la chute – de l'écroulement d'un marché maintenu sous poumon d'acier. Ce qu'il peut advenir, ensuite, j'en ai à plusieurs reprises posé l'hypothèse. Arpenter les allées du Salon du Livre consisterait, dans mon cas, à faire choix du service des soins intensifs de l'hôpital de Rangueil ou de Purpan pour ma promenade dominicale. J'aime trop ce métier, j'y compte assez d'amis professionnels que le désastre annoncé mettra en difficulté personnelle (et attriste d'ores et déjà, parce que leur respect du livre est authentique et profond) pour céder à ce voyeurisme.

Je préviens l'objection de bonne foi qu'on pourra m'opposer : l'ampleur de l'offre est un signe de diversité, de créativité, de liberté pour le lecteur. Bien. Passons aux travaux pratiques.

Le mois dernier, connaissant mes lectures, mon libraire me tend une mince plaquette pelliculée de 64 pages, composée en corps 14, non cousue (je me demande pourquoi je prends encore la peine de le préciser) : le dernier livre de George Steiner. Je retourne l'objet : 13 euros. Un rapide calcul (le prix de vente public de la page imprimée était un ratio, une sorte de repère pour les éditeurs de sciences humaines, lorsque nous devions décider du prix d'une nouveauté) et je comprends que ce qu'on me propose est, au moins, deux fois trop cher. Je cherche à comprendre. Et je ne tarde pas à découvrir l'ahurissante mention, au dos de la page de grand titre :

Le Silence des livres a été publié en langue française dans la revue Esprit en janvier 2005 sous le titre La Haine du livre.

Si je prends cet avertissement au pied de la lettre, je dois comprendre que le texte publié en français (n'avais-je donc pas un texte de George Steiner traduit en français sous les yeux ?) a paru – mais ce n'était qu'une pâle ébauche, on le suppose, une version piratée sous un titre lacunaire – un an avant qu'enfin l'éditeur de 2006 l'honore de sa publication définitive, sous un titre moins rebutant, et avec la caution d'un article de presse qui occupe le dernier quart de ce qu'on n'ose nommer le volume [2].

Le numéro de janvier 2005 de la revue Esprit est toujours disponible et une rapide consultation de son sommaire laisse entrevoir un environnement d'une autre tessiture au – somme toute – bref article de Steiner. Esprit est ce qu'on appelle une revue d'éditeur, fondée dans les années 1930 par Emmanuel Mounier – comme Les Temps modernes de Sartre, Critique de Georges Bataille, Diogène de Roger Caillois, Le Débat de Pierre Nora : des lieux de publication moins guindés que les livres, donc plus sensibles à la tectonique des plaques de leur époque, des laboratoires de la pensée où les maîtres côtoient leurs étudiants [on a eu chaud : il n'a pas écrit disciples].

J'ai demandé à mon libraire de me commander, toutes affaires cessantes, le numéro de janvier 2005 de la revue Esprit.

Et je laisse à Juan Asensio le soin de nous inviter dans la Zone à une lecture critique de La Haine du livre [3] : sa connaissance de l'œuvre l'autorise à mettre ce texte en perspective avec la pensée de Steiner, ce qu'il ne manquera pas de faire et qui ferait assurément défaut à mon propre commentaire de ces quelques pages.

J'en dirai seulement deux choses, quitte à tirer ici, en écho à la chronique annoncée de Juan Asensio, un fil qui m'est plus familier, celui de la place possible du livre dans le non-avenir de cette civilisation-ci : d'une part, le texte de George Steiner m'a paru introduire une idée forte, qui tient en trois ou quatre paragraphes quelque peu péniblement introduits par des considérations sans grand relief sur l'histoire du livre en Europe (rien qui ne soit, lors du cours inaugural, déjà connu de mes étudiants en édition et qui justifierait qu'on le leur ressasse) ; et, d'autre part, son régime (et non uniquement sa longueur – ou pour mieux dire : sa brièveté) indique que ce texte est bien un article de revue d'éditeur (et c'est d'ailleurs ainsi, très précisément, qu'il est présenté dans le sommaire d'Esprit).

Nous tenons donc ici la cinquante-trois mille quatre cent soixante-troisième nouveauté de 2005, l'excédentaire par excellence (l'achevé d'imprimer est de janvier 2006), le livre qui n'honore ni son auteur ni l'éditeur dont il porte la marque, qui en a bidouillé le titre pour le bon marketing – une petite caricature de l'édition veule, affairiste, agent actif de la déforestation. Passer devant le stand de ce confrère, porte de Versailles, eût été prendre le risque bien inutile d'un coup de sang.

Si près de la mort, il est temps que je me ménage.

 

 

[1] Le marché du livre 2006, supplément au n° 637 de Livres Hebdo du 17 mars 2006.
[2] Le texte de Michel Crépu, Ce vice encore impuni, imposé en bonus track, s'ouvre sur cette accroche, qui est un saint-sacrement d'œcuménisme culturel grand teint : « Cela me chiffonne toujours un peu, avec les livres, qu'on en vienne tout de suite aux grands mots. » Effectivement [pour moi, en tout cas], la messe est dite.
[3] Qu'il convient dès lors de typographier à sa juste mesure : « La haine du livre » (entre guillements, en romain et sans capitale au premier substantif… comme le veut le code typographique pour un titre d'article ; ledit éditeur serait-il, de surcroît, ignorant des règles techniques les plus élémentaires de son métier ?)

 

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Commentaires:

Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Heureusement nous aurons, Samedi et Dimanche à Toulouse, le Salon du Livre Ancien(Hôtel Dieu St Jacques 9h-19h).A défaut de nouveautés nous aurons de nouveaux émerveillements.
Permalien Mardi 21 mars 2006 @ 09:56
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Bien entendu, l'éditeur en question, Arléa, prétendait, lors de sa naissance il y a une vingtaine d'années, agir différemment, se distinguer de ses confrères, être plus intègre... Guillebaud, pour ne pas le nommer, en était responsable. Evidemment, j'ai eu *aussi* des problèmes avec cette maison, pour changer un peu.
Permalien Mardi 21 mars 2006 @ 13:45
Commentaire de: Feuilly [Visiteur]
Etais-je naïf, il y a vingt-cinq ans, quand j’ai visité ma première foire du livre ? Il me semble que l’aspect commercial était moins omniprésent. Aujourd’hui, on se croirait au super-marché, avec des annonces ininterrompues au micro pour des séances de dédicace : « Venez voir et toucher ces idoles dont la télévision vous a vanté les mérites. Ils sont tous ici, trente différents toutes les heures. Ne ratez pas l’occasion, elle est unique, achetez, achetez, achetez. »

A la même table se succèdent un grand cuisinier, un petit philosophe, un sociologue averti, un baroudeur qui revient d’une terre lointaine, un docteur inventeur de régimes amincissants, un spécialiste de l’analyse du comportement en entreprise et même des romanciers. Tout cela devant le même public esbaudi (1) et bruyant qui claque à chaque fois des mains et qui attend pour voir en vrai celui qu’ils n’ont vu que sur écran et dont parfois ils ont même lu un livre.

Le soir, comme Brel, je rentre chez moi, « l’âme en déroute » et me replonge dans Baudelaire :

Sois sage ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le soir ; il descend ; le voici.
leur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le soir ; il descend ; le voici :


(1) S'ESBAUDIR. « Se resjoüir autant que fait un baudet qui se donne du plaisir en se frottant & se roulant dans un pré. »
Permalien Mercredi 22 mars 2006 @ 11:12
Cher Dominique, vous êtes encore plus méchant que moi, j'adore votre plume lorsqu'elle est ainsi cinglante !
Mes amitiés.
Permalien Jeudi 23 mars 2006 @ 00:25
Commentaire de: Néo français [Visiteur]
" guillements " joli mot ...
Permalien Jeudi 23 mars 2006 @ 11:14
Commentaire de: Danielle [Visiteur]
Explication : Le Jugement.
Con-damnation : Non Lieu Spatio-Temporel.

( non avenir )
Permalien Jeudi 23 mars 2006 @ 14:07
Commentaire de: Denison Danielle [Visiteur]
Bonjour Monsieur,
Un jour, je vous écrirai pour vous exprimer tout ce que vous me donnez grâce à votre blog.Soyez en remercié infiniment.
J'ai une demande à vous formuler : J'aimerais vous lire lorsque vous vous exprimerez au sujet de "Grand Corps Malade" Si vous ne le connaissez pas encore, je serais très heureuse que vous le découvriez parce que je vous en parle.
Bien à vous, Danielle
Permalien Mercredi 12 avril 2006 @ 17:06

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