
Tandis qu'une partie de la France manifeste contre les rigueurs de l'emploi, d'autres éprouvent durement que le travail, même le plus passionnant, peut asphyxier : c'est la loi de la petite entreprise, notamment (peu entendue, m'a-t-on dit, dans le vacarme de ces journées). Je pensais, ces temps-ci, avoir accumulé un simple retard circonstanciel pour quelques commandes excédentaires acceptées de nos clients. C'était oublier que la mauvaise conscience, la fatigue et l'angoisse de la journée suivante, brûlée à l'avance par les urgences, multiplient le passif comme deux miroirs face à face mettent le réel en abyme. Et vous n'avez, dans ce cas, d'interlocuteur que vous-même et la boîte aux lettres dans laquelle vous devrez glisser, à l'heure dite, sans une minute de retard cette fois, l'enveloppe contenant votre dû à l'Urssaf.
Le remède ? Certes pas afficher ici que l'auteur du blog que voici s'accorde quinze jours de vacances et de mutisme, pour réinjecter en douce dans le dispositif quelques maigres heures d'écriture dans le haut fourneau du temps professionnel. Tout au contraire, il convient d'avoir la sagesse de tirer tout le profit d'un tel balancier, qui est une chance trop rare pour la congédier à la première alarme ; et de se dessiner à soi-même un nimbe de sainteté pour n'avoir pas, à demeure, le tube cathodique de neurodépresseurs qui vous ferait rendre les armes devant le premier talk show zappé comme un zombie du fond du canapé. Tout juste convient-il d'ajouter un doigt de musique consolatrice au brouet sévère que vous ne pouvez reprocher qu'à vous-même de devoir consommer quelque temps encore. Le temps de reprendre souffle.
C'est ainsi que j'ai retrouvé, hier, la piste de ce disque acquis voilà quinze ans, semble-t-il introuvable sur le marché français [1] – ce qui me conforte dans l'idée que ceux qui vendent des études sophistiquées pour établir la stratégie marketing de lancement d'une nouvelle gamme de yaourts au steack haché sur le marché bulgare seraient mieux inspirés de mettre, sans tarder, leur science inexacte à profit dans des secteurs moins porteurs, mais plus essentiels à la survie de ceux qui – en se délectant de leur crème à saveur pistache, par exemple – justifient et financent leur raison d'être.
[Je vous sens agacé : Autié est décidément surmené, voyez comment il perd le fil, comment il nous balade ce matin, comment il déraille à propos du contrat de première embauche ; il ferait mieux, quoi qu'il dise, de mettre la clé sous le paillasson et de revenir quand ça ira mieux.]
Les rãgas sont des modes mélodiques et émotionnels liés aux heures du jour, à la saison, à l'inspiration de l'interprète et de l'auditeur : le temps s'y travaille autrement.
Cette définition miraculeuse, qui me donne la clé des forces mêmes que m'injecte aussitôt cet étrange programme, est reproduite en épigraphe d'un autre enregistrement, exclusivement constitué pour sa part d'un Rãga du début de la nuit. La notation est d'Alain Zaepffel, contre-ténor dans les Leçons de ténèbres de l'album qui m'occupe ici. Zakir Hussain tient le tabla dans l'un et l'autre rãgas. Il y a bien un pont qui justifie la présence de ces deux disques sur mes étagères.
L'idée initiale, poursuit Alain Zaepffel dans le livret de Leçons de ténèbres & Rãga de la nuit avancée, n'était pas de réunir des musiciens en vue d'une imporvisation commune (ainsi que le jazz l'avait déjà expérimenté), mais de confronter pour la première fois l'expérience de chanteurs ; et, à travers eux, de deux traditions musicales distinctes : celle des rãgas d'Inde du Nord et celle des leçons de ténèbres. Les rãgas […] nous semblaient rejoindre l'expérience de ces temps de méditation que sont les leçons de ténèbres de la semaine sainte. D'autre part, ces musiques de la nuit, par leur caractère sacré, l'exploration subtile d'un affect à travers l'ornementation écrite ou improvisée de la ligne vocale, rapprochaient et aiguisaient selon nous l'expérience de leurs interprètes. Les leçons choisies de M.-A. Charpentier, très ornées, témoignent encore d'une tradition occidentale de l'improvisation, désormais codifiée et notée. Le rãga de la mi-nuit (appelé darbari, il est classé dans les rãgas de la nuit profonde, l'amante y pleure l'absence de Krishna qui porte le Gange dans sa chevelure – elle l'attend près d'un figuier en caressant le museau d'un cerf), profond et méditatif dans le souffle de Sulochana [2], s'entend à cet égard comme une mémoire de notre musique.
De leur alternance, nous avons espéré juste une résonance, un autre espace engendré par leurs harmoniques. Cependant, sur les lettres hébraïques de la leçon à deux voix, une vocalisation très orientale s'est spontanément installée. De même, dans un esprit de fidélité à la représentation vivante du concert et au genre même auquel appartiennent ces œuvres, nous avons voulu insister sur la continuité et la durée musicale : aussi l'extrait de la leçon du Vendredi saint enchaîne-t-elle sans le Jérusalem sur la leçon du soprano, n'en faisant qu'une seule et même leçon.
En étendant ce principe, la succession des œuvres dans le déroulement du présent enregistrement a été conçue comme une seule et même leçon de ténèbres ou, si l'on veut, un seul grand rãga de la nuit.
Les Indiens sont assis en tailleur sur le podium. Sulochana, entourée du tampura, du sarangi, des tablas, nous écoute. Nous chantons pour eux, de face, debout derrière nos pupitres et nos partitions. Puis commence l'alapa [introduction du raga] en voyelles murmurées. Le public est composite, on repère l'écoute dodelinante de quelques Indiens. Il observe l'échange, comment chacun cherche dans sa propre musique la réponse de l'autre pour parler à Dieu.
Aujourd'hui, on l'aura pressenti, il m'est précieux de laisser l'autre parler. J'ajouterai seulement que – par modestie ? par l'absence de recul, qui peut retrancher l'interprète de l'émotion qu'il suscite chez celui qui l'écoute ? –, Alain Zaepffel est très minimaliste, dans son récit, pour ne pas dire muet quant aux effets qu'une telle alternance peut produire : un balancement, un suspens de l'âme à qui elle épargne, un instant, de devoir trancher entre Orient et Occident, entre déploration et joie d'être au monde, quoi qu'il en soit du monde.
[1] Je n'ai pas approfondi – pour le coup, faute de temps – la rapide recherche à laquelle je viens de me livrer sur la Toile. Il semblerait que le disque ne soit pas inconnu des sites allemands de vente en ligne. J'encourage mon lecteur à vérifier.
[2] Sulochana Brahaspati, maître de chant indien. Elle répond à Alain Zaepffel dans l'enregistrement (voir ci-dessous).
• Leçons de ténèbres & Raga de la nuit avancée, Marc-Antoine Charpentier et rãga traditionnel de l'Inde du Nord, par Alain Zaepffel, Véronique Dietschy, Sulochana Brahaspati, Zakir Hussain et l'ensemble Gradiva, coproduction Afaa (ministère des Affaires étrangères) / K617, réf. K617017, (1991).
En illustration, miniature de facture persane (source inconnue ; le caractère nocturne de la scène laisse penser que le modèle de cette œuvre, s'il ne s'agit de l'originale, peut dater du milieu du dix-septième siècle, dans les ateliers de la cour d'Agra ; c'est en effet l'empereur moghol Shah Jahan qui a demandé à ses miniaturistes persans de mettre au point une technique qui permette de figurer les pâleurs de la nuit. Le personnage féminin semble tenir sur ses genoux un sarod, instrument traditionnel indien parent du sarangi, dont elle joue).
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Dominique Autié
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