blog dominique autie

 

Mardi 28 mars 2006

06: 56

Statuaire


Mohenjo-Daro

 

IV
blanc
La petite danseuse de l'Indus

 

 

 

danseuse_mohenjo

 

Zoom

 

Tu danses Ta danse éternelle
Rien d'autre n'est dans mon cœur
Oh ! entre, Toi, dansant ta danse rythmique
Que je te contemple, les yeux clos

Hymne à Kâli,
Ananda Coomaraswamy, La Danse de Çiva,
Rieder et Cie, 1928, p.120. 

 

Dans son Musée imaginaire de la sculpture mondiale, Malraux la voit de dos. Bassin étroit, fesses pommées de jeune garçon mais cambrure de Black : du monde clos à l'univers infini [1], une métaphysique s'esquisse dans cette pensée sphérique.

Elle compte, je le pressens, parmi ces vestiges qui brouillent les chronologies, confondent les strates, et sèmeraient la zizanie chez les experts si ces derniers n'avaient pour première science de bétonner leurs terrains de jeu.

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Sans doute vais-je proférer une hypothèse qui leur fera hausser les épaules (mais ils sont payés pour une part non négligeable de leur temps à faire ce geste, à bétonner le béton de leur science) : parce qu'elle est produite, le plus souvent, par pétrissage de la glaise, épreuve de force singulière avec le bloc de marbre ou de grès, lutte avec le feu, la statuaire répondrait moins volontiers aux canons d'un art daté ; elle porterait, en revanche, les stigmates de cet affrontement très humain avec la matière ; elle témoignerait chez l'artiste – le potier, le maître de forge, le sculpteur, d'une âme moins contrainte, moins cultivée, plus proche de ses forces originaires.

Avec une soudaineté qui me surprend toujours mais jamais ne m'étonne, ma pensée enjambe à gué ce que disent dans leur notice et Malraux et Louis Frédéric ; les deux volumes de Black Athena [1] affleurent, l'équilibre est précaire, me crie-t-on de l'autre rive, mais avec un bon élan… Martin Bernal fait le lien, du bassin de l'Indus à l'Égypte, il ferraille avec les textes, les traditions, les mythologies – mais aussi avec des données géo-économiques – pour déporter dans l'espace et le temps le berceau des civilisation sur un axe afro-asiatique. Avant lui, archéologues et historiens avaient déjà ébréché l'urne grecque supposée contenir tout le ferment de l'ancienne civilisation méditerranéenne. Lorsque furent découvertes, à la fin du siècle dernier [2], les ruines ensablées de ce que l'on appelle aujourd'hui la civilisation de l'Indus, un horizon nouveau s'ouvrit sur les origines de l'histoire de l'Inde, comme sur celles du Proche-Orient et de l'Occident. Ces ruines, qui couvrent un territoire considérable, et dont une faible partie seulement a été explorée, ont révélé l'existence, entre le troisième et le deuxième millénaire avant notre ère, d'une des civilisations les plus évoluées et les plus raffinées du monde antique. On s'aperçut peu à peu que cette civilisation n'était pas limitée à la vallée de l'Indus, mais s'étendait jusqu'à la vallée du Gange et, le long de la côte, vers l'actuelle Bombay. Mohenjo-Daro, la ville la mieux conservée des villes de cette civilisation, est d'un modernisme unique, avec ses rues à angles droits, ses maisons à balcons, ses salles de bains, ses bijoux, ses sceaux gravés, son système d'écriture, etc. Une telle ville constitue l'aboutissement d'une très longue culture, et certains de ses caractères permettent d'expliquer des aspects restés obscurs dans l'histoire des autres pays [3].

La petite danseuse de Mohenjo-Daro, je la cherche partout, et elle est là, noire, belle, noire-belle, noirebelle !

[Du Je suis noire et pourtant belle de l’École biblique de Jérusalem, en passant par les Je suis noire, mais de forme belle de Claudel, Noire je suis et belle à voir de Henri Meschonnic, Je suis noire, mais je suis belle de Pierre Thomas du Fossé pour la traduction de Port-Royal dirigée par Lemaître de Sacy jusqu’au Je suis noire et belle que prône Léopold Sédar Senghor, ils t'ont fait dire ce qui les arrangeait. Moi, ce que j'entends, ce que tu danses dans ta danse, c'est :

Je suis noire, je suis belle !

M'était ainsi venue [4] la seule formulation qui concilierait aujourd’hui la dimension canonique du texte et sa transmission vite par les canaux du temps réel — je milite pour réintroduire dans sa fonction adjectivale ancienne (épithète ou attributive) le mot vite, ce qualificatif totipotent du cyberespace. Une formulation sans copule, allégée de toute clé, de toute appoggiature, de toute ponctuation. Une formulation vite pour un langage binaire — zéro-un, zéro-un —, et pour une syntaxe mondialiste. Mais formulation lente tout à la fois, ou longue, pour mieux dire, qui renvoie au temps long d’une ontologie qui, à la façon du scintillement du diamant sur le sillon du disque en vinyle (que les ingénieurs du son réintroduisent aujourd’hui dans les musiques électroniques trip-hop des rave et des free parties), trame les messages light échangés sur la Toile ou de portable à portable.

Une formulation parente, annonciatrice de la valeur sacramentelle du verbe, que l’écriture du Nouveau Testament introduira : Prenez, ceci est mon corps.

Mais, surtout, une proclamation proche du kérygme :

Je suis noire Je suis belle

Je dis « surtout », parce qu’il me semble que ce n’est, bien évidemment, ni sur le terrain du dogme, ni sur celui du sacrement qu’une société — provisoirement, je veux le croire — dépossédée de sa conscience du sacré est abordable. En revanche, les injonctions du marketing (Si on était fait pour regarder en arrière, on aurait des yeux derrière la tête, proclamait une publicité pour une banque canadienne sur les murs du Québec, en 1999) formulées dans cette même langue vite de la communication nomade — je n’ai rien de particulier à dire mais je téléphone pour dire où je suis, pour dire que je suis parce que je me trouve là où je me trouve et que je peux l’affirmer à l’autre (Et toi, T’ES où ?) —, cette langue (parce que ce corps) privée de copules a recours, me semble-t-il, à la forme kérygmatique pour affirmer, si ce n’est son réel, du moins sa non-virtualité. Ce serait, ici, la langue elle-même qui serait l’ultime planche de salut ontologique, elle seule sachant encore vivre et féconder de rien, dans le plus extrême dépouillement.

L’écrivain prend acte : entre le Qu’il me donne un baiser de sa bouche… du Cantique et le choral Erbarme dich, mein Gott, um meiner Zähren willen… [Prends-toi de pitié, Seigneur, pour mes larmes] de la Passion selon Saint Matthieu de Bach, entre le flirt pastoral de l’âme avec son Créateur et la déploration des leçons de ténèbres baroques, IL S’EST PASSÉ QUELQUE CHOSE. Et cet élément tragique ne serait pas de la nature du retranchement induisant un manque, justifiant le deuil, mais de celle de la surcharge : une conjonction surnuméraire, un et, un mais, un car excédentaires, plaqués par le doute, par la glose, par une vision du monde (des visées sur le monde ?) que le sacré a commencé de déserter de bien plus longue date que ne le prétendent les pourfendeurs de la société de l’information.

C’est peut-être qu’en définitive, dans son souci de nuancer et de subordonner l’effet à la cause, dans sa démarche de laïcisation de l’être, la syntaxe est profane.]

*

Voilà bien ce qu'il advient dès que la Sulamite et moi nous retrouvons dans le secret de la langue !

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil

 

À suivre.

 

 

[1] Martin Bernal, Black Athena, Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique, paru aux États-Unis en 1987, traduit de l'américain par Maryvonne Menget et Nicole Genaille, deux volumes, Presses universitaires de France, 1996 et 1999. Il est impossible de résumer en quelques lignes le débat, toujours ouvert, que les travaux de Martin Bernal ont suscité. On en trouvera une synthèse abordable sur le site de W.M.J. van Binsbergen : http://www.geocities.com/warriorvase/dansle.htm
[2] C'est en 1921 et 1922 qu'une équipe d’archéologues britanniques conduite par Sir John Marshall mit au jour, dans la vallée de l’Indus, les vestiges de Mohenjo-Daro et d'Harappa, au nord de Karachi (aujourd'hui au Pakistan). Les ruines d’Harappa avaient été repérées dès 1834, lors de travaux de construction du chemin de fer par les Anglais. Mais on était loin, à l’époque, d'imaginer l'importance de ces vestiges pour la connaissance de la civilisation de l'Indus, dont toute la splendeur apparut avec la découverte de Mohenjo-Daro.
[3] Alain Daniélou, Histoire de l'Inde, Fayard, 1971, p. 26.
[4] À partir d'ici, toute la fin du texte entre crochets est la reprise d'un extrait de ma communication au colloque À propos du Cantique des cantiques organisé par l’ACFEB (Association chrétienne francophone d’exégèse biblique) à Institut catholique de Toulouse le 4 septembre 2001. Cette communication, rédigée pour être proférée mot à mot – plus qu'un exposé savant, ainsi qu'un long poème –, a été publiée sous le titre « La patine du monde » dans le volume Les nouvelles voies de l'exégèse – En lisant le Cantique des cantiques, collection « Lectio Divina », Le Cerf, 2002, pp. 219-229. En recherchant, ce soir, les références précises de ces pages dans le volume, je constate que la seconde occurrence de la profération de la Sulamite dans mon texte, dont j'enttendais souligner – comme il est fait ici, selon mon intention première – la nature kérygmatique par l'absence de toute ponctuation (confortant l'absence de copule), a été imprimée entre guillemets, avec un point entre les deux mouvements de la phrase ! Retour, non du religieux, mais de la doxa typographique servant ici une exégèse correcte d'un des passages les plus glosés de l'Ancien Testament.

*

Du monde clos à l'univers infini est le titre d'un essai du philosophe et historien des sciences Alexandre Koyré (1882-1964). Traduction française aux Presses universitaires de France (1962), réédité chez Gallimard, collection « Tel ».

Danseuse, site archéologique de Mohenjo-Daro, vallée de l'Indus, env. 2 000 av. J.-C. Bronze, hauteur 11 cm, National Museum, New Delhi. Planche n° 3 de L'Inde, ses temples, ses sculptures de Louis Frédéric, Arts et Métiers graphiques, 1959. Le cliché montrant la statuette de dos est la planche n° 42 du Musée imaginaire de la sculpture mondiale d'André Malraux, tome 1 : La Statuaire, « Galerie de la Pléiade », Gallimard, 1952.

 

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