
Ils étaient une dizaine d'enfants handicapés légers et leur éducatrice dans le minibus, que je conduisais. Nous rentrions d'excursion, à la nuit tombée. La route, déserte, traversait le causse aveyronnais. Soudain, Ali s'est manifesté par de grands rires, par des cris de joie. Sa fièvre devint très vite agitation inquiète et bruyante chez ses camarades. Nous roulions depuis assez longtemps pour que je convienne avec l'éducatrice de faire halte. La nuit était claire, l'endroit suffisamment dégagé pour permettre aux enfants de se dégourdir un peu, de respirer l'air frais de cette nuit d'été.
À peine posé le pied sur le bas-côté, Ali s'est mis à sauter sur place, plus exalté encore, puis à courir à toutes jambes sur le causse pelé, bras ouverts, au cri de Ali la Lune ! Tous les vingt ou trente mètres, il s'arrêtait net, ne quittant pas l'astre rond des yeux, tressautant, poings serrés sur la poitrine, secoué du même rire cosmique, se retournant vers moi qui ne le quittais pas d'une semelle pour tenter de me faire partager sa joie – me désignant l'objet de son bonheur : Ali la Lune !
Il a malheureusement fallu, de retour au minibus, après un assez long moment de ce culte commun dans lequel Ali n'eut aucun mal à m'entraîner, qu'il tentât d'y associer son éducatrice. Celle-ci, dûment formatée aux idées de l'après-Soixante-Huit, se mit en devoir de le raisonner. La Lune est à tout le monde [ben voyons !], et pas seulement à Ali. L'affaire s'est conclue dans les pleurs, nous avons péniblement repris la route. Il en est resté, toutefois, une tacite connivence entre Ali et moi.
J'occupais, durant l'année, le poste de veilleur (éducateur de nuit, si je m'en tiens à ce qui était écrit sur mes feuilles de paye) dans l'institut médico-pédagogique où Ali et son frère aîné Mohammed avaient été placés. Ils avaient, à l'époque, sept et neuf ans [1].
Les raisons qui leur avaient valu d'être comptés au nombre de cette quarantaine d'enfants inaptes à une scolarité et une socialisation de droit commun restent éloquentes, trente ans plus tard : Ali ne supportait pas de porter des chaussures fermées ; Mohammed, quand il s'agissait d'apprendre à lire, plaçait systématiquement son manuel à l'envers, selon un angle très précis qui, finit-on par comprendre, correspondait jadis à sa position immuable par rapport au Livre, le soir, quand le cercle se bouclait devant la tente du chef pour écouter une sourate du Coran. Ali et Mohammed, quelques mois auparavant, vivaient encore parmi les leurs, dans le Nord saharien.
Il y eut, l'année suivante, cet atelier de modelage au cours duquel les uns préparèrent une crèche (le gauchisme des écoles d'éducateurs mit plus de dix ans, avec l'aide de l'État, pour venir à bout de la présence patiente et rassurante des religieuses), d'autres un cendrier ou des bustes de Freud. Mohammed obtint, afin de me l'offrir, de figurer le visage de son frère, qu'il refusa obstinément de peindre. L'éducatrice de service m'expliqua qu'elle était juste parvenue à ce qu'il ménageât un trou, sur le sommet du front, afin que je puisse suspendre l'objet au mur. Ce à quoi, aujourd'hui même, je me garderais bien d'obtempérer : tant ce trou est celui de la pensée unique. Dans mes demeures successives, le masque d'Ali a reposé – il repose – à terre, au pied de la grande bibliothèque du salon que j'ai construite de mes mains dans ces années-là ; il n'en est pas dissociable : Ali, assis sur le sable, tourné vers le Livre, à l'écoute d'un texte qui descend.
[1] J'ai travaillé de 1972 à 1976 dans cet IMP de Châtillon-sous-Bagneux, tout en poursuivant mes études. J'avais la charge d'une quarantaine d'enfants âgés de sept à quatorze ans qualifiés, à l'époque, de débiles moyens, appellation éminemment incorrecte revue depuis, je suppose. J'en avais la charge de 21 heures à 8 heures, du dimanche soir au vendredi matin. Durant le séjour d'été dans la maison mère des religieuses aveyronnaises qui assuraient encore l'hôtellerie de ce qui avait longtemps été un orphelinat (l'une de ces maisons du Bon Dieu qui accueillirent, pendant des siècles, les enfants dont personne n'entendait s'occuper), il avait été convenu avec l'équipe que je travaillais le jour, les éducateurs faisant à tour de rôle l'expérience de ces passionnantes nuits difficiles (l'expression est de Buzzati) qui furent mon quotidien pendant quatre années.
Masque en plâtre de son frère Ali modelé par Mohammed
pour Dominique Autié, ca. 1975, (cliché D.A.).
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