C'est plus fort que moi. Je suis venu, je les ai vus, je les ai pris.
Je savais pourtant que ça me mettrait dans une grande colère contre moi-même. Il y a pourtant belle lurette que Bonne Maman se moque de rater ses confitures, qu'elle me fait, à la pointe de la cuiller, exploser aux papilles sa mine antipersonnel bourrée d'activateur de goût, qu'elle a multiplié par deux les taux de pectine et de sucre recyclé. Dieu sait pourtant si je suis perplexe dès que je vois écrit quelque part le mot abricot. Mais ils avaient pensé à l'ajouter,

délicatement saupoudré d'amandes, à mon intention, en plus de l'ananas aux zestes de coco, de la poire aux éclats de cacao, des citrons au gingembre et de la fraise des bois tout court.
Si Bonne Maman rabiote sur les fruits (on ne voit d'ailleurs pas où elle se procurerait des poires ou des abricots goûteux, par ces temps de culture hors sol), c'est qu'elle doit payer le salaire pharaonique du Sup' de Co en chef et de ses sicaires qui lui ont refilé – on n'ose évoquer un coût – une étude de marché super ficelée aux conclusions formelles : Créez la tendance, vendez au même prix votre pectine glauque dans des pots blancs opaques de 195 gr au lieu des 370 gr que vous avez eu la sottise d'offrir jusqu'alors – small is beautiful. Notre panel de goyos a marché comme un seul homme.
Le contenu est à la hauteur du concept : odieux.
J'avais pris le parti de garder les abricots aux amandes pour la bonne bouche, en exerçant mon droit de cuissage sur la chair à grain de cacao de la bonne poire que j'avais levée. En deux coups de cuiller, j'ai vidé le pot, adoucissant la sauce avec autant de fromage blanc que je le pus, à 40 % de matière grasse. J'ai compulsivement guetté le goût du chocolat parmi ce tsunami de sucre et l'adiposité translucide d'un précipité de gélatine à saveur passe-crassane. À la fin de mon seppuku, l'œil était au fond du pot et regardait Autié – narquois, flexible, réactif (l'œil du Sup' de Co, j'entends). Vraiment – je ne sais plus ou j'ai lu ça – un tel mépris ne peut être que l'œuvre d'un salaud.
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