Le Saint Suaire de Turin : LA CONTROVERSE DE PARIS (1902)
Édition en ligne de l'intégralité des communications
publiées dans La Revue scientifique au printemps 1902.
Textes retrouvés et édités par Dominique Autié
[Voir quelques éléments bio-bibliographiques concernant Paul Vignon et les circonstances qui le conduisirent à étudier le Saint Suaire de Turin sur la page de présentation des protagonistes de la controverse. D.A.]
Sans doute l'aura-t-on pressenti : la présence du Saint Suaire parmi les écrits que ce blog se plaît à indiquer – comme on lève les yeux, une nuit d'été, pour pointer un ciel constellé d'astres et d'étoiles – n'entend pas venir gonfler les rangs de l'une ou l'autre des deux légions qui s'affrontent depuis un peu plus d'un siècle. Si l'on trouve leurs détracteurs face à des partisans de l'authenticité (comme deux meutes de supporteurs hurlent et s'insultent aux abords d'un stade), c'est qu'à de rares exceptions près les uns et les autres ne veulent ou ne peuvent pas voir le Linge ni, surtout, l'image qu'il supporte dans sa trame. S'il ne fallait redouter tout jeu de mots, j'invoquerais par une formule l'identique haine de soi qui peut tout aussi bien, devant l'image sur le Linge, projeter l'observateur dans un sectarisme ou dans l'autre : c'est, semble-t-il, que l'Homme ne peut pas se voir en peinture s'il n'a pas lui-même tenu le pinceau. Là serait le drame qu'introduirait toute image acheiropoïète – non peinte de main d'homme !
Paul Vignon parvint, dans le délai très bref des trois années qui séparent la divulgation des clichés de Secondo Pia, en 1898, et la parution de son livre, à ouvrir deux champs majeurs de recherche qui seront constamment repris par tous ceux qui, après lui, s'intéresseront au Saint Suaire. Tout d'abord, le mode de formation de l'image sur le linge, relevant d'emblée la plupart des caractéristiques que confirmeront les explorations successives réalisées depuis un siècle. Il propose dès 1902 l'hypothèse de la vaporographie : l'aloès répandu sur le corps lors de son embaumement aurait été bruni par les vapeurs émanant du cadavre en décomposition.
Ensuite, il a mené une véritable enquête d'historien de l'art en procédant au rapprochement méthodique des caractères physionomiques de l’Homme du Suaire et des premières représentations du visage du Christ, du sixième jusqu’au treizième siècle. Quinze détails pour la plupart anatomiques, tout à fait caractéristiques du Linge et de l’image dans la seule partie du visage, se retrouvent dans des proportions significatives sur beaucoup de ces fresques, icônes et mosaïques. Ainsi, à la suite de Paul Vignon, les spécialistes s’accordent-ils à retrouver jusqu’à treize de ces quinze marques sur le Christ Pantocrator de la coupole de Daphni et quatorze sur celui de l’abside de Cefalù en Sicile, qui datent respectivement des onzième et douzième siècles [1].
L'hypothèse à laquelle se réfèrent tous les partisans de l’authenticité du Linceul identifie la Sainte Face d’Édesse, appelée aussi le Mandylion, au Saint Suaire — qui aurait donc circulé, jusqu’au Xe siècle, replié de telle sorte que le visage seul fût visible [2].
Je pourrais – il faudrait – poursuivre, s'avancer dans les passes que chacun des chapitres du livre de Paul Vignon pratique dans l'épais sous-bois qu'il débroussaille. Sans perdre toutefois l'esprit de la forêt. En cela, la démarche de Paul Vignon est unique ; d'une part, parce qu'elle est inaugurale ; par son intuition inspirée, d'autre part, qu'un tel écrit que le Linge appelle d'autres écrits qui l'écrivent sans cesse – comme on ne cesse de traduire, au fil des siècles, les textes fondateurs de notre humanité à l'œuvre dans la mince couche d'air respirable qui sépare deux milieux étanches : la terre de notre pourrissement et l'espace de nos pensées – parfois de nos prières.
[1] Les travaux de Paul Vignon et leurs développements ultérieurs par la recherche sur le Linceul sont exposés dans l’ouvrage de Ian Wilson, Le Suaire de Turin, Albin Michel, 1978, pp. 128 sq. Bien qu’antérieur à la datation par le carbone 14, ce livre constitue la synthèse la plus complète et la plus accessible pour découvrir le Linceul, ses enjeux historiques et scientifiques.
[2] Ian Wilson, op. cit., pp. 199 sq. (notamment). Les mêmes experts relèvent que les représentations de la mise au tombeau évoluent à partir de cette époque et tiennent compte de ce que l’on peut observer des dimensions et de la structure du Linge et de la disposition du cadavre qu’il a servi à envelopper.
La préparation de ce dossier a requis un véritable travail éditorial. Même si les textes de La Revue scientifique sont dans le domaine public, nous remercions les personnes qui les reproduiront et feront état de cette controverse à partir des pages de ce blog de bien vouloir mentionner leur source ; dans le cas d'une publication en ligne, merci de poser un lien vers la page d'ouverture de ce dossier en utilisant l'url de ladite page :
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Par avance, merci. – Dominique Autié.
© Le blog de Dominique Autié, 2006.
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