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Édition en ligne de l'intégralité des communications
publiées dans La Revue scientifique
au printemps 1902
…
Textes retrouvés et édités par Dominique Autié

Avec les empreintes négatives de mains mutilées de la grotte de Gargas, dans les Pyrénées françaises, le Linceul conservé à Turin [1] compte parmi les quelques signes légués d'un passé plus ou moins proche sur lesquels notre intelligence du monde vient buter. Le Linge et les mains malmenées de Gargas partagent un statut d'icônes corporelles qui, par leur appartenance même à la nature humaine de ceux qui tentent de les déchiffrer, fascinent autant qu'elles brouillent notre regard : la tragédie que constitue l'échec de la science dans ses approches des unes comme de l'autre tient à l'impossibité d'objectiver tout à fait ma main, mon corps, de les mettre à distance suffisante pour les autopsier moi-même – et pathétique est le refus du scientifique d'envisager un seul instant que son propre corps, sa propre main recèlent une part incontournable de l'énigme qu'il lorgne à travers la lentille de son microscope électronique.
En suggérant que la main aux phalanges lacunaires et le corps qu'assurément a enveloppé le linge conservé à Turin sont ainsi vivants, je n'ai pas le sentiment de faire un pas de trop. C'est, tout au contraire, la seule justification plausible aux bégaiements pitoyables des sciences exactes devant l'énigme du Linge.
C'est entre le 25 et le 28 mai 1898 qu'un avocat turinois, Secondo Pia, réalise les premiers clichés photographiques du Linge. Dans la nuit de son laboratoire, il constate, stupéfait, que la plaque négative porte, en « positif », l'image parfaitement lisible d'un corps ; cette image, qu'on distingue sur l'objet photographié – une vaste macule aux contours incertains –, a donc toutes les propriétés d'un négatif photographique [2]. Or, dans les quatre années qui vont suivre, l'essentiel sera dit de ce qu'il est possible de dire et d'écrire sur les interrogations que pose cette découverte. Les pages retrouvées, presque par hasard, que je publie ici, sont saisissantes pour cela : en 1902, quelques autorités s'écharpent dans une revue de vulgarisation scientifique, à la suite d'une communication faite à l'Académie des sciences par le Pr Yves Delage, zoologiste respecté et connu pour son agnosticisme. Il y fait la promotion d'un livre qui vient de paraître, dont l'auteur est l'un de ses collaborateurs ; dans l'ouvrage de Paul Vignon, toutes les conséquences de l'image révélée dans les bains de Pia sont d'ores et déjà entrevues, décrites, discutées. Et cela rend fou de colère les libres-penseurs.
Dans le siècle qui va suivre, la science ne fera que rendre l'énigme plus tenace, en confirmant par chacune de ses investigations nouvelles deux points essentiels, sur lesquels repose la singularité du Linge : l'image dont il est le support n'est pas faite de main d'homme (elle est acheiropoiète) ; et, surtout, aucune méthode, aucun process disponible dans notre panoplie technologique ne permettent, à ce jour, de reproduire cette image en la dotant de toutes les propriétés dûment constatées qui sont les siennes : de sorte que, si le linge conservé à Turin est un faux, c'est un faux d'exception puisque la première caractéristique d'un faux est d'être trahi par son procédé, inapte à produire un original parfait, donc confondant. Dire que le Saint Suaire est un faux est donc dénué de sens et de toute portée : jusqu'à présent, les expertises scientifiques ont, tout au contraire, démontré le caractère hautement original de l'objet et de l'empreinte qu'il supporte ; la singulière originalité du linceul – son improbabilité même – justifie seule que le dossier ne soit pas, aujourd'hui, refermé en dépit d'épisodes qu'on eût voulus définitifs, telle l'expertise péremptoire au carbone 14, dont les résultats furent rendus publics le 13 octobre 1988.
Les pages dont je propose aujourd'hui l'édition en ligne sont peu citées. Et pour cause : n'avoir pas mentionné ses travaux visionnaires dans sa bibliographie reste le principal grief qu'un scientifique de 2006 puisse adresser à un confrère de 1902. La fraîcheur du débat, à sa source, rend pesant un siècle de colloques, de symposiums et les milliers de volumes qu'ils nourrirent. J'ai mis la main, il y a quelques mois, sur une série de volumes des années 1900 de la Revue scientifique et j'y ai découvert, ébahi, les communications dont je reproduis et commente le texte intégral. Quelques années plus tôt, leur lecture m'aurait peut-être découragé de noyer ma voix dans le brouhaha qui entoure le Linge et son mystère [3].
Un livre achevé me donne quitus. Je me méfie de l'homme d'un seul sujet, d'un seul livre, de l'obsession monothématique. Rouvrir le dossier du Suaire ne va pas, cependant, sans émotion. Au point que je rajoute ici un double post-scriptum à mon manuscrit de l'époque, que m'inspire la lecture de ce que j'appelle ici – parce qu'elle me semble aussi essentielle que celle de Valladolid – la controverse de Paris :
– Le Linge est bien un objet anachronique – pire, à contretemps –, qui nargue notre sens de la chronologie, d'un temps linéaire qui fonde notre foi dans un possible progrès, scientifique, économique, intellectuel et moral. D'où ce constat déroutant : plus nous avançons dans la question du Linge, moins nous disposons à son propos d'un savoir à notre convenance.
– Enfin (ce fut toujours le point d'ancrage de mon propos), les protagonistes de 1902 disputent d'une image de l'homme, inattendue, scandaleuse, surnuméraire. Cette image, c'est la technique photographique qui nous la tend. Un homme, un photographe, a rappelé sur plusieurs décennies du siècle passé cette évidence et cette dette : j'aurais eu, depuis ma venue à Toulouse à la fin des années 1970, toutes les opportunités souhaitables de me rapprocher de Jean Dieuzaide et de nouer avec lui le seul bel entretien qui vaille, sans doute, à propos du Linge. C'est l'un de mes plus vifs regrets.
[1] On voudra bien m'accorder un usage flottant de la capitale initiale pour tout ce qui concerne le Linge et celui dont il a enveloppé le corps, quelles qu'en soient les circonstances – que nous ne connaîtrons sans doute jamais avec la certitude que requiert l'esprit scientifique occidental. Ma méditation devant l'image du Linge oscille ainsi, depuis plus de trente ans, entre fascination, recueillement et piété. L'absence et la présence ponctuelles de mes majuscules alternent, comme la nuit et le jour, comme plaisir et souffrance.
[2] Peter Geimer, « L'autorité de la photographie – Révélations d'un suaire », Études photographiques, n° 6, mai 1999. Consultable en ligne sur le site de la revue. Il s'agit, à ma connaissance, d'une des rares contributions de qualité publiées en langue française ces dernières années à propos du Saint Suaire. On la lira avec profit en complément du dossier que je présente ici. L'auteur y analyse la démarche de Paul Vignon et l'éclaire du contexte épistémologique qui donnait son statut au cliché photographique à la jointure entre le XIX° et le XX° siècle.
[3] Dominique Autié, Toutes les larmes du corps – Devant le Linceul de Turin, Le Rocher, 1998.
La préparation de ce dossier a requis un véritable travail éditorial. Même si les textes de La Revue scientifique sont dans le domaine public, nous remercions les personnes qui les reproduiront et feront état de cette controverse à partir des pages de ce blog de bien vouloir mentionner leur source ; dans le cas d'une publication en ligne, merci de poser un lien vers la page d'ouverture de ce dossier en utilisant l'url de ladite page :
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Par avance, merci. – Dominique Autié.
© Le blog de Dominique Autié, 2006.
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