blog dominique autie

 

Lundi 17 avril 2006

16: 26

 

2. – Paul Vignon
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« Réponse à Maurice Vernes [1] »

Revue scientifique, n° 20 du 17 mai 1902, pp. 623-628

 

[Nous avons respecté la ponctuation, parfois déroutante, de l'auteur.
Les notes appelées entre parenthèses de couleur verte sont de notre fait. D.A.]

 

La critique de M. Vernes vient-elle trop tôt ou trop tard ? Si son auteur voulait se dispenser de lire l'ouvrage qui contient l'exposé de nos recherches, il est en retard. Il est en avance s'il tenait à parler en connaissance de cause, au nom des saines méthodes et de la philosophie des sciences. S'il avait pris le temps de feuilleter notre livre, il aurait renoncé à nous lancer toute une série de traits qui manquent le but ; il aurait mieux saisi le plan et les détails de notre argumentation. Bien informé, il se serait gardé de nous menacer de certaines pièces d'artifice de pacotille, telles que l'histoire de la « photographie par transparence » ou celle du « suaire de la Bibliothèque nationale ». Bref, il aurait évité que sa critique, en avance ou en retard, fût mal venue. Tout en lui répondant, nous écarterons aussi quelques-unes des objections que la presse quotidienne a reproduites depuis huit jours. Peut-être prouverons-nous, à M. Vernes et à d'autres, que ceux qu'ils tuent se portent assez bien.

M. Vernes veut nous effrayer en soulevant, non sans quelques restrictions qui s'imposent en effet, la question du miracle. Laissons là les épouvantails pour libres-penseurs de réunions publiques : M. Colson et moi avons agi en analystes, en démontant les ressorts physico-chimiques du phénomène complexe que constituent les empreintes du saint suaire : les physiologistes n'agissent pas autrement. Il est certaines conditions qu'on soupçonne, ou même qu'on connaît, et qu'on a quelque peine à réaliser à son gré. Un fait ne sera pas dit « inexistant », parce qu'on n'est pas absolument maître d'en provoquer la répétition intégrale. Disons à M. Vernes, pour n'y plus revenir, qu'on n'imbibe pas un cadavre d'une solution ammoniacale comme on le fait d'une main en plâtre, et attendons qu'il nous ait fourni le corps d'un supplicié dont aucun linge, chemise ou drap, n'aura absorbé la sueur pendant son agonie.

Dans notre réponse, nous côtoierons, sans trop y tomber, le petit ridicule qu'il y a, pour un auteur, à se citer lui-même : ce n'est pas notre faute si notre interlocuteur s'engage si volontiers dans certaines voies que nous avonr parcourues tout récemment et s'il nous juge si souvent sans nous avoir entendu.

 

I
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M. Vernes est plus familier avec la lecture des textes qu'avec les observations scientifiques : ainsi s'explique l'ordre dans lequel il présente ses arguments. Cependant, il aurait dû comprendre que la solution du problème du saint suaire est à chercher dans un examen d'ordre intrinsèque : les témoignages historiques, ceux en particulier que nous transmet le XIV° siècle, émanent ici de personnalités incompétentes dans l'espèce. Ce sont des opinions : elles ne s'élèveraient au rang de preuves historiques que si elles résistaient à la critique positive. Jusqu'ici, nous avons été obligé de les écarter, non pas dédaigneusement, mais scientifiquement. Cependant, nous les avons rapportées [2]. Sous notre plume, la question historique se présente dans un jour aussi défavorable que chez Baillet, beaucoup plus cru que chez l'abbé Lalore, aussi implacable que chez M. le chanoine Chevalier, plus juste cependant ; nous montrons, en effet, que personne aujourd'hui n'a le droit de s'appuyer sur les aveux du faussaire. Cet homme les aurait faits à Henri de Poitiers ; or l'enquête de cet évêque est inconnue ; trente-quatre ans plus tard, Pierre d'Arcis nous en parle sans avoir en mains les pièces du procès. À l'égard des soi-disant aveux, que M. Vernes y prenne garde, M. de Mély prend à tâche d'entretenir la confusion. Ses amis eux-mêmes, dans la Fronde (a) du 1er mai, commencent à s'en douter. M. de Mély recherche toutes les occasions de parler du grand seigneur dont le chartrier renfermerait la pièce décisive, ces aveux juridiques qu'on cherche, au sujet desquels on s'autosuggestionne, à moins qu'on ne veuille nous suggestionner nous autres. Hellé, de la Fronde, s'est fait documenter par un des plus savants membres de l'Académie des inscriptions, puisqu'on lui a remis des lettres privées par moi adressées à cet académicien : or voici comment Hellé s'exprime au sujet de la pièce introuvable, au sujet aussi de celui qui l'évoque en vain, et peut-être du néant : « Du parchemin lui-même, nous ignorons s'il est la confession du peintre ou le mémoire de Pierre d'Arcis. La phrase ambiguë, où M. de Mély nous parle d'un double découvert à la Bibliothèque nationale par un travailleur (?) (sic), ne fait aucune lumière sur ce point. » Moi, je crois être renseigné : un de mes amis a fouillé le chartrier du grand seigneur que nomme la Lanterne du 17 avril et du 29 avril, en présence du propriétaire desdites archives : la pièce introuvable n'y figure pas ; on n'y voit que le mémoire de Pierre d'Arcis, ou sa copie. Ce mémoire a produit tout son effet ; il faudra trouver mieux.

Si nous ne nous inclinons pas devant l'opinion, insuffisamment motivée, exprimée l'autre jour par M. Delisle à l'Académie des inscriptions, ce n'est donc pas par ignorance de la thèse que M. Chevalier a reprise à Baillet et à l'abbé Lalore, et qu'il a fortifiée : nous savons que toute la partie scientifique de la brochure écrite par M. Chevalier est détruite aujourd'hui. Il n'est plus exact de dire que M. Chevalier ait triomphé des arguments tirés de la nature des images. Viennent maintenant les aveux du fraudeur de 1353 : ils seront nuls, scientifiquement.

 

II
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Il paraît que nous n'avons pas lu les Évangiles. Cependant, avec M. Colson, nous les citons beaucoup, en grec souvent. Les quatre évangélistes sont muets sur la question du lavage du corps ; les synoptiques expliquent que l'onction n'avait pas été faite le vendredi soir : or la pose des bandelettes suivait l'onction ; le lavage la précédait immédiatement et se faisait en vue de l'onction. C'est pourquoi, en bloc, nous avons remis au dimanche matin ces opérations que Joseph d'Arimathie et Nicodème avaient l'intention d'accomplir. Mais voici une faute grave de notre part : nous avons admis et cité à la fois, et les synoptiques, et saint Jean ! Mais oui. Les textes sont là, sur notre table ; nous les lisons ; nous constatons que, lus littéralement, ils concordent. À d'autres de faire de l'exégèse. Nous suivrons les exégètes quand ils nous apporteront autre chose que des interprétations individuelles, et quand ils s'entendront. L'ensevelissement a été hâtif et incomplet ; il y a eu cependant un grand linceul ou sindon, et aussi des aromates. Ces aromates n'étaient pas sur le corps ; selon le texte même de saint Jean, ils étaient joints aux linges. L'étude attentive du texte de saint Jean prouve que ces linges n'étaient pas seulement des bandelettes. C'est, d'ailleurs, l'avis de la Vulgate. Il y avait un sindon ; cependant, lorsqu'il raconte la découverte du tombeau vide, saint Jean ne le mentionne pas explicitement ; il parle même d'un σονδαριον. Ce σονδαριον ne serait-il pas le sindon ? Il était par-dessus la tête, tout aussi bien que sur la tête. Surtout saint Jean nous dit qu'il avait été « roulé sur lui-même vers un seul lieu ». C'était donc une grande étoffe, comme un tapis, non pas un petit mouchoir. Voilà donc le sindon des synoptiques, objet indispensable dans un ensevelissement effectué suivant la mode juive et parachevé ou non, plus indispensable encore si le corps n'était déposé dans le sépulcre que provisoirement, en attendant qu'on l'embaumât. Les textes sont un peu concis : l'étude scientifique les illumine ; elle n'en contredit aucun.

M. Vernes lit les textes ; il tient essentiellement à ce qu'on les lise ; c'est d'un historien soigneux. Quant à lui, une fois les textes lus, il les remet dans sa bibliothèque et lâche la bride à son imagination : l'ombre de Renan doit se réjouir. Maintenant, avec M. Vernes, tout est détruit. Le Christ a-t-il été percé d'un coup de lance ? a-t-il été enseveli ? Qui sait ? Il n'a peut-être pas été crucifié ?

Quoi qu'il en soit, M. Vernes ne veut absolument pas que, le lendemain du sabbat, les disciples aient trouvé le tombeau vide.

Heureusement, et malgré que, de notre fait, la philosophie des sciences subisse une éclipse regrettable, nous sommes là ; nous lisons les textes, notamment les Actes des Apôtres, si naïfs. Les disciples ne craignaient pas de se répéter dans leurs discours. La trame en était simple. Un exemple : « Vous avez fait mourir l'Auteur de la vie, que Dieu a ressuscité des morts ; nous en sommes tous témoins. » (Chap. III, v. 15.) Singulière assertion, qui sans cesse était reproduite devant le sanhédrin ou le peuple. Et s'il avait suffi d'aller ouvrir la tombe de Joseph d'Arimathie pour y trouver le corps ? Il est à croire que les apôtres n'avaient rien à craindre de ce côté [3]. Donc nous n'avons qu'à enregistrer les textes si nets des évangélistes quand ils nous disent que, le dimanche matin, le sépulcre du Christ était vide [4].

 

III
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Quelle est cette idée singulière, de croire que les images négatives que nous avons été les premiers à produire, M. Colson et moi, après les avoir lues sur le saint suaire, exigent un écran récepteur rigide et qui ne touche le corps émissif en aucun point ? Mais l'écran, – pellicule photographique ou linge imprégné d'aloès – peut s'appliquer, sur le corps émissif, de cent façons. À chaque fois, l'impression produite résultera des rapports contractés entre les deux surfaces, active et réceptrice. Leur contact n'est qu'une distance minimum ou nulle ; il n'empêche nullement le dégagement des vapeurs et la production des images : le fait a été mis en lumière par nos expériences. Quand le contact cesse, l'écart s'accroît plus ou moins vite, l'image s'affaiblit progressivement jusqu'à ce qu'elle s'annule lorsque la distance est trop grande [5]. Certaines parties du corps n'exercent, en conséquence, aucune action utile. En ces points, sur l'image, il se produit une interruption, c'est-à-dire une déformation par défaut (parties latérales du visage, oreilles et cou, épaules sur l'image face, etc…) Ailleurs, le linge enveloppe le corps émissif, plus ou moins complètement ; d'où une déformation par excès (élargissement des mollets et des chevilles, sur l'image face). Le corps s'est étalé tout naturellement sur le drap inférieur. L'étoffe s'est appliquée, tout naturellement aussi, sur la partie antérieure du cadavre, reposant ensuite, par côté, sur le sol horizontal, de façon à s'éloigner progressivement de la surface active. C'est pourquoi les images sont estompées sur leurs bords et ne présentent aucun contour net. Ce caractère, à lui seul, suffirait à les différencier de toute œuvre picturale ancienne. Aujourd'hui, on agirait de la sorte si l'on voulait simuler des apparitions ou autres matérialisations spirites. La lecture des images prouve que les parties latérales de l'étoffe n'ont pas été rabattues par devant, vers l'axe du corps. Dans un ensevelissement provisoire, le cadavre n'étant que déposé dans le sépulcre en attendant l'onction, cet enveloppement n'avait aucune raison d'être. Que de fois n'agit-on pas encore de la sorte aujourd'hui ?

Partout où l'étoffe s'est assez rapidement éloignée du corps sur les côtés, l'image des parties latérales ne s'est pas faite (cuisses, à cause de leur forme ; bassin, soit parce que les bras rejetaient le drap sur les côtés à quelque distance des hanches, soit parce qu'il y avait là, sous les bras, de ces paquets de linges que les orientaux emploient si volontiers dans les ensevelissements. Voir aussi plus bas). Le drap a-t-il, au contraire, épousé les contours du corps ? L'élargissement est alors notable, il provient de l'impression des parties fuyantes (mollets et chevilles). Sur le visage, il y a aussi certaines déformations caractéristiques que nous avons expliquées au moyen d'un croquis géométrique. Si le drap n'a pas enveloppé la tête, l'absence, si remarquable, des épaules sur l'image antérieure nous en donne la raison : quelque support matériel le maintenait latéralement au niveau du visage. Nous avons admis que des paquets de linges soutenaient la tête de part et d'autre. M. Gayet, l'auteur des fouilles du Faijum, dont M. H. Bouchot me vantait hier encore la science, nous a approuvés. D'ailleurs, dans le texte de saint Jean, relatif à la découverte du tombeau vide, nous trouvons effectivement mentionnés des menus linges, que nous savons cependant, d'après les synoptiques, n'avoir pas servi à emmailloter le corps. Quant à l'écart des deux têtes, bien loin d'être insuffisant, il est trop grand, ainsi que M. de Mély l'a dit souvent. Mais, de cet excès d'écart, un simple pli rend compte.

Expérimentalement, avec cette main de plâtre gantée, que M. Vernes ne connaît pas, mais que l'Académie des sciences a examinée, nous avons à la fois reproduit l'aspect même de la main gauche du suaire et rendu compte de l'origine des déformations par défaut et par excès que présentent les images considérées dans leur ensemble, ainsi que de l'absence des parties fuyantes latérales.

M. Vernes sait-il pertinemment comment étaient faits les linceuls juifs au temps du Christ ? Il n'y paraît pas, eu égard au vague de sa critique. Pour nous, nous sommes peut-être un peu mieux renseignés. Et d'abord, qu'est-ce qui aurait donné au peintre présumé cette idée bizarre, de peindre ces deux corps adossés par les têtes ? Il aurait fallu qu'il cherchât à satisfaire ainsi à quelque tradition assez impérieuse. Sans quoi, s'il avait raisonné comme M. Vernes, il se serait contenté de peindre l'image face, ainsi qu'on l'a fait à Besançon. En second lieu, M. Gayet, déjà cité, m'a dit avoir vu, dans ses campagnes précédentes, des cadavres juifs enveloppés, de cette façon, dans de grands linceuls très allongés. Il m'a même donné une de ces étoffes, dont les dimensions équivalent à celles du saint suaire. Mais, comme la pièce de lin qu'il m'a remise avait été trouvée simplement pliée à part dans la tombe, je n'ai pas fait état, dans mon ouvrage, de ce document incomplet, et cela malgré que les renseignements verbaux fournis par M. Gayet fussent très précis. J'attendais qu'il fût en mesure de me faire parvenir à la Sorbonne une momie intacte, enveloppée dans son grand linceul. Malheureusement, l'hiver dernier, les recherches de M. Gayel ont été, en vertu de circonstances indépendantes de sa volonté, limitées aux quartiers grecs. C'est pourquoi j'ai laissé pendante la question de la forme du linceul. M. Vernes voudra, sans nul doute, agir de même.

Hellé, de la Fronde, m'objecte que les bras auraient dû être allongés contre le corps, et non ramenés sur la région pubienne, et cela, paraît-il, non seulement parce que c'était l'usage général, mais, d'une façon plus précise, afin d'obéir au Talmud. Hellé reproduit cette objection d'après le savant connu qui lui a remis mes lettres. Mais Hellé ne sait pas tout [6]. Cet écrivain n'a peut-être pas lu toutes mes lettres ? Sur les conseils de l'académicien avec lequel j'avais causé longuement, j'ai interrogé, au sujet des prescriptions du Talmud, M. le rabbin Israël Lévi, professeur à l'École des Hautes-Études. Ce dernier, après avoir très aimablement effectué les recherches nécessaires, m'a assuré que le livre était muet sur la position à donner au corps dans le sépulcre. Aussitôt j'ai transmis cette consultation à celui qui l'avait provoquée.

La pose des bras, si naturelle, aurait eu, pour un peintre, l'inconvénient grave de ne montrer qu'une des blessures faites aux poignets par les clous. Rappelons que l'auteur du faux suaire de Besançon avait eu soin de tordre les mains pour que les deux stigmates redevinssent visibles.

 

IV
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M. Vernes se demande avec angoisse si les images de Turin sont réellement des négatifs ! Songez donc, si elles étaient des négatifs ! Non pas des négatifs inharmoniques et grossiers comme on en a peint sur les suaires qui copient, par à peu près, le linceul original, mais des négatifs qui ne se démentent nulle part, et qui renferment en puissance un positif excellent ;… s'il en était ainsi, la question du suaire de Turin deviendrait intéressante, et notre étude aurait une raison d'être, un point de départ solide [7].

Eh bien ! oui, ces images sont des négatifs, pour l'œil humain comme pour l'œil photographique. Elles étaient déjà des négatifs quand on a peint le suaire de Besançon vers 1375, et elles ont continué de l'être quand on a exécuté diverses copies dont j'ai parlé, ou que même j'ai reproduites. La mauvaise image de Xabregas près Lisbonne était, elle aussi, une copie en négatif. Ah ! des négatifs de ce genre, on en fera tant qu'on voudra ; on pourra même, devant le modèle, et maintenant qu'on le connaît très bien, en exécuter de moins saugrenus. Mais des négatifs comme celui de Turin, nul peintre n'en eût réalisé directement, nul procédé détourné n'aurait permis d'en obtenir par fraude. Sur cette affirmation, que ne renversera pas M. Vernes quand il aura pris le temps de réfiéchir à la question, nous avons, à la Sorbonne, construit une argumentation que personne encore n'a ébranlée.

Il sera bon, avons-nous dit en commençant, de laisser dormir la question de la photographie par transparence. M. de Mély ne fera sans doute pas de difficultés pour dire à M. Vernes dans quelle intention il a lancé naguère cette information tendancieuse. Il n'a pas hésité à nous expliquer la chose à la Sorbonne, devant cinq ou six témoins. Contentons-nous de certifier ici que ses raisons sont étrangères à l'archéologie. D'ailleurs, M. de Mély ne tient nullement à ce que la photographie ait été faite par transparence. Gageons même que dans cette réfutation minutieuse qu'il a annoncée publiquement avant de connaître, lui non plus, une ligne de notre livre, il admettra que les images sont bien des négatifs et que ce ne sont pas des peintures. S'il faut en croire un journal sérieux, il songerait même à nous démontrer qu'elles sont le fait d'une gravure sur bois… Laissons-lui le plaisir et l'honneur de développer cette thèse. Par exemple, pour l'échafauder, il devra chercher mieux que le terrible « suaire de la Bibliothèque nationale » qui a épouvanté le M. Grisel dans l'Écho de Paris, et bien d'autres avec lui. Songez donc : un quarantième suaire du Christ [8] ! Par malheur, ce suaire n'a que 35 centimètres de longueur environ : c'est une petits copie du suaire de Besançon, tout à fait simplette, inférieure encore à celles qu'on trouvera fugurées dans mon livre. Maintenant que M. Vernes a parlé du suaire de la Bibliothèque nationale, il se croira sans doute moralement obligé d'aller le voir.

M. Vernes nous met « en demeure » de lui montrer des photographies du saint suaire, faites par devant en 1898. Mais, avec plaisir : nous en avons entre les mains. Nous pourrons même lui dire que nous avons interrogé de nombreux témoins, moins anciens et plus vivants que le suaire de Besançon et qui nous ont fourni tous les renseignements utiles sur l'aspect de la relique. Nos conclusions, qu'il nous fasse l'honneur de le croire, sans être malheureusement encore fondées sur l'examen direct que nous sollicitons, n'en sont pas moins solidement édifiées. Qui sait, M. Vernes sera peut-être, quelque jour, de cet avis [9] ?

 

V
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M. Vernes estime que nous n'avons pas effectué d'expériences. On a pu voir, à l'Académie des sciences, que nous en avons fait, au contraire, M. Colson et moi, et d'inédites. Mais où sont celles qu'a tentées M. Vernes, pour expliquer comment le peintre du XIV° siècle, ou tout autre, aurait exécuté les images du suaire ?

Nos expériences, il faut savoir le proclamer, étaient chose de luxe, s'il ne s'agissait que d'éliminer l'hypothèse du faussaire.

Nous avions montré que les images du suaire n'étaient pas une œuvre picturale, et notre argumentation, pour être d'ordre technique et non chimique, n'en était pas moins probante. Nous avions dégagé la loi physique précise à laquelle ces images obéissaient. Si nous nous étions arrêtés là, faute de pouvoir indiquer les actions chimiques capables d'avoir donné naissance à ces impressions négatives, nous aurions achevé, par cela seul, de prouver à quel point les chanoines de Lirey auraient été eux-mêmes étrangers à la confection d'images si mystérieuses. L'étude des copies du saint suaire suffit déjà à mettre en évidence l'incapacité foncière des hommes du moyen âge ou des siècles suivants à interpréter seulement ces négatifs dont on voudrait, scientifiquement et esthétiquement parlant, leur faire honneur.

En revanche, voici un programme de recherches, à la fois nécessaires et inédites, que nous soumettons aux méditations de M. Vernes. Un homme est soupçonné d'avoir confectionné les images visibles sur le saint suaire de Turin. Cet homme a opéré, au plus tard, vers le milieu du XIV° siècle. Il travaillait, paraît-il, pour des moines, lesquels aspiraient à tromper les naïfs pèlerins du voisinage. Cet homme n'était sans doute pas un Léonard de Vinci ; quand bien même il eût été un grand génie pour son temps, nous en savons assez long aujourd'hui pour pénétrer les secrets de la technique qu'il lui eût [été] possible d'employer. Que les adversaires du saint suaire édifient donc, à leur tour, une enquête patiente, et qu'ils nous la soumettent, ainsi que nous leur avons soumis la nôtre. Qu'ils aient soin, surtout, de montrer les documents sur lesquels ils s'appuieront. S'ils prétendent que M. Pia a fait subir des « apprêts délictueux » à ses clichés, qu'ils disent sur quoi se fonde leur accusation.

S'ils veulent que les images du suaire dérivent de quelque œuvre telle que le Beau Dieu d'Amiens, qu'ils nous convoquent à juger par nous-mêmes de la ressemblance, qu'ils renoncent à lancer à travers le monde des légendes comme celles du « suaire de la Bibliothèque nationale » ; qu'ils abandonnent, en un mot, la polémique, pour revenir à la science. Et, par-dessus tout, qu'il fassent, de leur côté, tous leurs efforts pour qu'une commission officielle soit mise à même de solliciter, auprès du gouvernement italien, une ostension prochaine du saint suaire, rendant possible un examen direct et minutieux.

La question est posée désormais, et posée sur le terrain de la science la plus sérieuse, de l'art le plus élevé. Nous ne la laisserons pas dévier, nous ne permettrons pas qu'elle soit étouffée. Toute tentative d'obstruction sera considérée, par beaucoup de bons esprits, comme la manifestation de sentiments avec lesquels le respect de la philosophie des sciences n'aurait que les rapports les plus lointains. M. Vernes gémit sur la violence qui est faite aujourd'hui à la saine méthode : il a raison ; mais si quelqu'un méprise l'enseignement des faits positifs, ce n'est pas nous.

Paul Vignon.

 

 

Notes de Dominique Autié :

(a) [Sur le quotidien La Fronde, on lira l'article passionnant de Mary Louise Roberts, accessible en ligne sur le site clio.revues.org. Je n'ai trouvé aucune mention, ni dans cet article, ni ailleurs, de l'auteur qui y signait sous le nom d'Hellé.]
(b) (Dans la note [6]) La Raison, hebdomadaire de la libre-pensée, a vu le jour en cette même année 1902 (source : Bruno Courcelle).

Notes du texte original :

[1] M. Vernes a fait précéder l'article critique qu'il donne à la Revue Scientifique d'une sorte de pamphlet paru dans la Raison du 4 mai. Il y est beaucoup parlé de mystification, d'inaptitude intellectuelle, de complot. Finalement, MM. Delage et Colson, et sans doute aussi les nombreuses personnalités marquantes qui ont tenu à honneur de nous prêter leur concours, y sont traités de séminaristes déguisés en savants, se livrant à une petite débauche qui justifie toutes les représailles. M. Vernes a signé ce pamphlet et a fait suivre sa signature de son titre officiel de directeur-adjoint à l'École des Hautes-Etudes, section des Sciences religieuses, à la Sorbonne. Il paraît donc que son cabinet et notre laboratoire sont tout voisins. En franchissant l'étage qui les sépare, il aurait appris à mieux nous connaître et il y aurait gagné d'avoir au moins vu les éléments de ces recherches désintéressées qui provoquent de sa part une pareille explosion de mauvaise humeur.
[2] Après M. Chevalier, contre M. de Mély, nous estimons que c'est Geoffroy Ier de Charny qui est l'auteur de la donation :: les lettres de Clément VII sont formelles. Nous avons expliqué, toujours en nous appuyant sur les travaux dc M. Chevalier, pourquoi en 1351, ou plus tard, on ne mentionne pas le saint suaire parmi les reliques vénérées à Lirey.
[3] Pierre appelait pour ainsi dire l'objection : « Mes frères, qu'il me soit permis de vous dire, en toute franchise, au sujet du patriarche David, qu'il est mort, qu'il a été enseveli, et que son sépulcre est encore aujourd'hui parmi nous. »(Actes, chap. II, v. 29.)
[4] Voir saint Matthieu, chap. XXVIII, v. 6 et 13 ; saint Luc, chap. XXIV, v. 2, 3, 23, 24 ; saint Jean, chap. XX, v. 5 et suivants.
[5]) Cf. ma note, dans les comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 2 avril 1902.
[6] On s’en aperçoit quand le rédacteur de l'article prend à son compte des arguments que l'académicien en question avait, devant moi et devant une tierce personne, rejetés bien loin, avec une pittoresque vivacité. Je pense notamment à cette comparaison de la tête du suaire avec le Beau Dieu d'Amiens, comparaison dont M. de Mély revendique la paternité, qui ne lui sera pas disputée. Du même ordre est l'homologation des images de Turin avec le Christ du portail de Chartres. Le savant archéologue dont je parle s'était refusé à retrouver sur le saint suaire la trace d'une œuvre picturale quelconque. J'ai le regret de constater qu'Hellé pense tout autrement. Heureusement, chacun peut faire facilement connaissance avec le Beau Dieu d'Amiens et même avec le Christ de Chartres. Au reste, les deux œuvres sont reproduites dans mon livre. Quant à soutenir que les images du suaire sont l'analogue d'une peinture archaïque et hiératique, c'est une fantaisie qui fait sourire.
[7] Dans la Raison (b) du 4 mai, M. Vernes a pris son parti de ne pas être renseigné à cet égard. Dans ce journal, nous lisons, non sans surprise, que ce point « ne joue, dans la question d'authenticité, qu'un rôle très secondaire », qu'il est même « sans rapport réel » avec la question traitée ! Aussi M. Vernes, qui consacre six grandes colonnes à prouver que MM. Delage, Colson et moi sommes des mystificateurs, n'a-t-il même pas dix lignes à sa disposition pour traiter la question du fait scientifique : « Pour ne pas allonger indéfiniment ma discussion, dit-il, je passerai très rapidement sur une circonstance qui a donné lieu à d'inouïes divagations. Par une rencontre assez singulière, l'image photographique a donné immédiatement un positif [sur la plaque] au lieu d'un négatif qu'on attendait, et qui est le cas ordinaire. » On voit bien que M. Vernes était pressé.
[8] Est-il donc utile de répéter que l’on pourra nous présenter autant de suaires qu'on voudra ? Fussent-ils cinq cents, fussent-ils aussi nombreux que les fiches de M. de Mély, s'ils ne portent aucune image, nous ne leur ferons pas l'honneur d'une discussion. S'ils en portent, il y aura lieu de mettre ces images en vis à-vis avec celles de Turin… La comparaison sera instructive. Nous l'avons faite pour les faux suaires de Besançon ou de Xabregas. Pour le moment, aucun autre concurrent ne se fait connaître. Attendons la venue du suaire du Caucase.
[9] Pourquoi Hellé, de la Fronde, dit-elle que ni M. Vignon, ni M. Delage – ni aucun autre – n'a pu voir le suaire ? C'est vrai pour M. Delage et pour moi. C'est faux pour les assistants de 1898. Ils voyaient parfaitement le suaire, de près comme de loin, à volonté. Cette autre phrase de Hellé : « Il faut dire que la relique est soigneusement cachée derrière les grilles de fer d'une châsse très obscure », appliquée aux conditions dans lesquelles on a pu examiner le suaire en 1898, revêt une signification qu'il vaut mieux ne pas chercher à qualifier. Venez, Hellé, venez, à la Sorbonne, voir une photographie qui montre le suaire dressé en pleine lumière, au-dessus d'un bel autel de marbre blanc. Après l'ostension, c'est vrai, le suaire est rentré dans sa châsse, où il est enroulé, et tout à fait invisible cette fois. Et c'est pourquoi, M. Delage et moi, nous ne le connaissons pas encore. En revanche, nous avons longuement examiné les photographies de M. Pia. À notre avis, ces photographies sont, dès aujourd'hui, suffisamment authentifiées, dans l'ensemble et dans les détails. Hellé, tout au contraire, termine son réquisitoire en formulant, explicitement, une grave accusation : « M. Secondo Pia, amateur, sans aucun passé scientifique, a photographié cette peinture et a retouché son cliché dans des proportions qu'il appartient à l'avenir de fixer. » Notez bien que Hellé ne fait valoir ici aucune raison, bonne ou mauvaise. En face de ce jugement comminatoire, il sera piquant de placer l'attestation suivante, donnée à M. Pia, sans qu'on sache non plus pourquoi, par M. Vernes lui-même : « Il faudrait être renseigné exactement sur les procédés appliqués par M. Pia, qui s'est, d'ailleurs, montré un expérimentateur de grand mérite. »
Ainsi M. Vernes ne sait même pas si la photographie a été prise par devant ou par derrière, si l'image visible sur l'épreuve est, ou non, conforme à l'objet photographié ; il n'en certifie pas moins que le photographe s'est montré expérimentateur de grand mérite. – Au fait, pourquoi expérimentateur, alors que M. Colson et moi, n'avons, paraît-il, aucun droit à ce titre ? M. Pia a été un opérateur de grand mérite.

 

 

Lire la présentation des protagonistes de la controverse
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Lire la présentation du livre de Paul Vignon
à l'origine de la controverse de 1902

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du dossier La controverse de Paris

 

 

La préparation de ce dossier a requis un véritable travail éditorial. Même si les textes de La Revue scientifique sont dans le domaine public, nous remercions les personnes qui les reproduiront et feront état de cette controverse à partir des pages de ce blog de bien vouloir mentionner leur source ; dans le cas d'une publication en ligne, merci de poser un lien vers la page d'ouverture de ce dossier en utilisant l'url de ladite page :

http://blog-dominique.autie.intexte.net/blogs/index.php/2006/04/16/
saint_suaire_de_turin_la_controverse_de_1902

(cliquez ci-dessus puis copiez/collez d'un seul tenant l'url qui s'affiche dans la fenêtre supérieure de votre navigateur.)

Par avance, merci. – Dominique Autié.

© Le blog de Dominique Autié, 2006.

 

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Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
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