Revue scientifique, n° 21 du 24 mai 1902, pp. 654-657
[VARIÉTÉS]
M. Vignon, dans sa réponse, est en recul sur les affirmations de la Note ; il en sacrifie quelques-unes, et non des moindres, plus ou moins complètement. À propos de l’identité possible du linceul de Turin et de celui qui fut jadis vénéré à Constantinople, la note disait : « Cette possibilité est devenue presque une certitude » ; elle poursuivait en ces termes, qui ont jeté une vraie stupeur dans les cercles compétents : « … et surtout il est scientifiquement démontré que le suaire de Turin est authentique ». La discussion des conditions où s'est produite pour la première fois, à Lirey, l'exhibition du saint suaire était écartée dédaigneusement comme une « histoire fort embrouillée » et, d'autre part, la concordance des expériences de MM. Vignon et Colson avec les données du Nouveau Testament était affirmée avec la plus hautaine sécurité : « L'accord avec les circonstances historiques de l'ensevelissement est d'une précision inouïe ; il était nécessaire, etc. » Je n'ai pas retrouvé grand'chose de cette assurance dans la réponse qui a suivi mes observations. Est-ce le prélude d'une retraite en bon ordre ?
Je vais donc préciser la situation présente afin que ceux que ne retient point leur amour-propre d'auteur ou de collaborateur se retrouvent dans la complication apparente des débats.
Premier point. Si les pays d'ancienne civilisation, et notamment l'Égypte, nous rendent des pièces remontant à des âges très reculés et fort antérieurs à la fondation du christianisme, il n'en faut pas tirer la conclusion que, pour toutes les époques et pour tous les pays, on puisse compter sur d'aussi précieuses trouvailles. L'un des plus mauvais terrains, à cet égard, est assurément la Palestine, en ce qui touche la personne de Jésus de Nazareth et les origines chrétiennes. Les conditions de conservation sont détestables en raison d'une série inouïe de bouleversements politiques, et les textes sont d'une nature légendaire.
Second point. L'histoire des reliques dans son ensemble est ce qu'on peut appeler une « histoire scandaleuse ». Les fraudes et les mensonges en ont fait une terre d'élection, en sorte que l'autorité épiscopale a dû souvent intervenir pour refréner la pullulation de ces souvenirs prétendus des origines chrétiennes ; et l'excellent abbé Coignard d'Anatole France s'en indignait lui-même malgré son indulgence habituelle : « Ce frère Ange est un fripon ; il fait toucher aux bonnes femmes en guise de reliques quelque os de mouton ou de cochon, qu'il a lui-même rongé avec une avidité dégoûtante. Il a porté, je gage, sur son âne une plume de l'ange Gabriel, un rayon de l'étoile des mages et, dans une petite fiole, un peu du son des cloches qui sonnaient dans le clocher du temple de Salomon. »
L'authenticité de pièces de vêtement et de linges de sépulture ayant appartenu à Jésus de Nazareth ou ayant entouré sa dépouille, est donc d'une invraisemblance qui confine à l'impossible.
Cependant, malgré la quasi-impossibilité à laquelle se heurtent les prétentions de M. Vignon, le saint suaire de Turin se présenterait-il dans des conditions telles qu'il faudrait faire une exception en sa faveur ? Personne ne s'en était douté avant l'an 1898. Les intéressés, clergé italien, famille régnante de Savoie, industriels que touche directement le mouvement des voyageurs, disaient oui ; les gens sages dans le clergé, qui avaient connaissance de certaines pièces datant de la seconde moitié du XIV° siècle, disaient non, et les archéologues ne pouvaient que se ranger à ce sentiment.
Soudain se produit la circonstance inattendue d'une épreuve photographique positive, d'où les spectateurs, tous prédisposés et gagnés à l'avance à la thèse de l'authenticité, concluent au miracle. Les effigies marquées au suaire sont négatives puisqu'elles ont donné un positif. M. Arthur Loth, qui les explique par une irradiation d'un caractère surnaturel, déclare loyalement qu'il y a là un facteur de nature supérieure et que toutes preuves ou arguments en sens contraire, tirés des textes ou documents, sont désormais sans valeur.
C'est alors que M. P. Vignon, ne se doutant pas de la position des questions, entreprend des recherches de laboratoire à l'effet de déterminer dans quelles conditions pourraient se former des empreintes d'un caractère négatif. Il a abouti à des résultats curieux, bien que le principe même n'en paraisse pas nouveau. Son tort, tort impardonnable, a été de présenter, comme une démonstration complète et décisive, une hypothèse fort risquée.
Fouaillant dans les documents du moyen âge et dans les textes du Nouveau Testament, il assure, à son tour, que les textes n'ont qu'à s'incliner devant ses prétendues preuves de laboratoire. Il le fait avec éclat, avec un appareil de triomphateur. Si je suis le caillou sur lequel trébuche sa superbe, il n'aura à s'en prendre qu'à lui-même et aux dangereux amis qui n'ont pas su lui conseiller une attitude plus réservée.
En attendant, il n'est plus question – simple affirmation en l'air – d'identifier le suaire de Lirey-Turin à celui de Byzance ; les documents du XIV° siècle, jadis dédaignés, sont jugés dignes d'une discussion et M. Vignon fait de pénibles efforts pour échapper aux dénégations formelles que son hypothèse rencontre dans le texte des Évangiles. Je n'ai point à revenir sur ces points, où ma démonstration reste inattaquable et sans réplique.
Pour tout homme ayant le sens de ce qu'on appelle la preuve historique, la question de l'authenticité du suaire de Turin, c'est-à-dire de l'explication des empreintes par la présence du corps de Jésus de Nazareth entre les deux feuillets de cette grande pièce d'étoffe, est et reste hors du débat.
Nous abordons alors une question subsidiaire : les empreintes sont-elles explicables par la présence d'un corps, qui se serait imprimé par le dos et par la face ?
Là encore, j'avais dû et je dois répondre non. Et mon refus s'explique par cette remarque très simple, qu'il n'y a pas entre les deux empreintes l'espace nécessaire à la disposition proposée par M. Vignon. Lui-même est bien contraint d'en faire l'aveu. Je lui avais dit : « Vous écartez l'hypothèse d'une empreinte par contact ; il vous faut donc des espaces ménagés au-dessous et au-dessus du corps, sans compter l'épaisseur de ce corps lui-même. » Je lui ai dit aussi : « Vos deux moitiés du linge funéraire ont agi en guise d'écran ; qui supportait ces écrans ? qui supportait le corps ? » Il m'accorde aujourd'hui les contacts, contact presque complet par le dos, points de contact nombreux sur la face antérieure. D'autre part, le linceul (partie supérieure) était maintenu, dit-il, par des paquets de linge adroitement disposés. Tout cela est une reculade, un véritable aveu. Il m'est désagréable d'insister ; toutefois, je ne puis me soustraire à l'obligation de faire la lumière complète en ce point. Si le linceul a été rabattu par-dessus la tête, l'impression a dû se poursuivre de façon à confondre les têtes en une masse commune. M. Vignon tire de son armoire de nouveaux linges, qui ont assuré l'isolement des têtes. Comprenne qui pourra !
Je redis donc aujourd'hui comme après avoir pris connaissance de la Note du 21 avril : Si l'hypothèse du contact est détestable, celle de l'action à distance est pire. M. Vignon m'a répondu en les mêlant l'une à l'autre, c'est-à-dire qu'il n'a rien répondu [1].
Il reste à envisager deux points. Comment rendre compte du caractère négatif des effigies ? Comment expliquer le caractère original du visage par comparaison avec les œuvres analogues de l'époque ?
Sur le premier point, j'avais adopté, non sans réserves expresses, l'hypothèse de la transparence. Je l'ai abandonnée d'après les renseignements que j'ai recueillis et un nouvel examen des empreintes. Les empreintes sont négatives parce que l'artiste, simulant des images obtenues par contact, a traité son œuvre non à la manière d'une peinture ordinaire ou d'un portrait, mais d'une façon tout exceptionnelle. Les portions qui, devant l'objectif photographique, paraissent d'ordinaire éclairées, il les a chargées en couleur et vice versa, comme on le voit très bien par la reproduction de la belle peinture de Clovio, dans les Lectures pour tous. C'est ce que M. de Mély a contrôlé par l'expérience faite sur une étoffe imprimée en couleur et traitée selon un procédé analogue. Voilà encore un point sur lequel la démonstration est faite, quelque peine que se donne M. Vignon pour obscurcir une question désormais vidée. Que ne l'avait-il soupçonné avant de se lancer dans des recherches, qui reposent, en définitive, je dois le redire, sur un quiproquo ?
Le renversement des positions, qui est le second trait d'un négatif photographique – après l'inversion des valeurs – s'explique, à son tour, par la même hypothèse d'empreintes traitées en contact ; pour le drap rabattu sur la face, le côté droit devait passer à gauche – par conséquent, la blessure du flanc –, comme chacun peut s'en convaincre par la plus simple expérience ; pour le dos, rien n'est changé, mais là nous n'avons aucun motif pour distinguer entre la droite et la gauche.
Reste le type remarquable de la figure ou du visage. J'ignore ce qu'en pensent les spécialistes. En attendant leur jugement autorisé, je m'inscris en faux contre le débordement d'enthousiasme auquel se sont laissés aller et les auteurs de la Note et M. Henry Bidou, dans le Journal des Débats. Le corps est d'une raideur assez désagréable et M. Vignon, dans sa réponse, accorde qu'il laisse à désirer, bien qu'il en rende responsable le procédé d'émission des vapeurs ammoniacales. Pourquoi donc cette tête de caractère réaliste et vraiment remarquable ? Et, d'abord, comment l'a-t-on obtenue ? M. Loth me l'a appris ; c'est par ce qu'on appelle un contre-type. On a photographié la photographie, on l'a agrandie ; ne l'a-t-on pas retouchée, comme on fait pour les laiderons qu'un adroit opérateur transforme en vaporeuses beautés ? Je ne parle pas de falsification, mais je ne puis me soustraire à la pensée que le visage sans retouches ne doit offrir qu'une ressemblance lointaine avec ce qu'on nous présente comme le résultat d'une opération d'où l'on aurait écarté toute intervention étrangère. Je poserai enfin une question, provoquée par l'étude attentive des photographies : pourquoi la face postérieure (dos) est-elle sensiblement plus longue que la face antérieure, sinon par une négligence de l'artiste qui avait mal calculé l'espace dont il disposait ? L'écart est considérable, un sixième environ.
M. Vignon se joint au désir que j'ai formulé. Avec moi, il demande aux détenteurs et gardiens de la précieuse pièce, de la soumettre à l'examen.
Si cet examen a lieu, soit maintenant, soit à une époque où le progrès des esprits l'aura rendu pour ainsi dire inutile, on pourra constater quelle imprudence il y a, de la part de personnes se disant hommes de science, à affirmer qu'une pièce d'étoffe qu'on n'a pas eue entre les mains ne porte pas une peinture, c'est-à-dire des effigies exécutées par la main d'un artiste.
M. Vignon m'ajourne à ce moment. Moi, je ne l'y ajourne point et n'ai point à l'y ajourner, parce que ce n'est pas à moi, mais à lui, qu'incombe la preuve et parce que les éléments de ma démonstration ne peuvent qu’être confirmés par sa défense. Il appartient à la science, et il est de son rôle de rappeler les exigences d'une méthode sévère à ceux qui voudraient faire d'elle la servante des préjugés d'un autre âge.
Les effigies visibles au linceul de Turin sont des œuvres artificielles, rentrant dans une série où les faux se comptent non par centaines, mais par milliers.
Mais, implore M. Vignon, pourquoi le peintre aurait-il fabriqué deux effigies au lieu d'une ? Je lui réponds : Parce que deux empreintes du Christ, c'est plus beau qu'une seule.
M. Vignon, dans le silence de ses veilles, n'est-il pas, au fond, d'avis avec moi que cette seconde effigie est bien gênante ?
Note du texte original :
[1] M. Vignon a obtenu des empreintes avec une main de plâtre gantée. Il peut renouveler son expérience avec une tête préparée selon le même procédé. En dépit des paquets disposés à sa guise, il obtiendra des têtes (face et dos) allongées d'un bon tiers et par conséquent difformes.
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