• À propos de La Critique meurt jeune
de Juan Asensio, Le Rocher, avril 2006. 18,90 €.
Juan Asensio a raison d'ouvrir le choix de ses textes critiques, que publient aujourd'hui les éditions du Rocher, par le rappel de ce qu'il nomme cette Parabole pour la fin des temps qu'est le film d'Andreï Tarkovski, Stalker. On aurait tort de n'y voir qu'une référence pro domo en faveur de la Dissection du cadavre de la littérature à laquelle l'auteur procède pour ainsi dire quotidiennement sur la Toile. Car il existe – elle s'impose dès la première heure de fréquentation du livre – une cohérence désormais évidente et efficace entre ce qu'indique la Zone de Tarkovski, ce qui se pratique sur la Zone de Juan Asensio dans l'hypertexte de la blogosphère et l'ordre, l'agencement du codex que voici : un dispositif de lecture qui semble avoir trouvé son terrain, ses armes et sa stratégie.
À l'exception de cinq brèves et fortes pages pour saluer en Jean Védrines « un écrivain, enfin ! » (après lecture de son Stalag, en 2004 à La Table Ronde), les textes que rassemble La Critique meurt jeune ont d'abord paru dans différentes revues de littérature ou sur le site de l'auteur. Jadis, de tels recueils jalonnaient la bibliographie de l'essayiste, qu'il fût ou non conjointement auteur de fictions ; il s'agissait que l'œuvre publiée en volumes pérennisât l'essentiel des contributions éparses à l'usage d'une postérité convoitée. Aujourd'hui, la démarche est tout autre. La parution de ce deuxième ensemble [1] fait la preuve qu'un véritable dispositif – je ne vois pas d'autre mot – est désormais disponible, à la façon des relais de poste où l'on sellait un nouveau cheval pour un même cavalier, qui se hâtait ainsi dans sa course sur des montures différentes.
L'image du passage de témoin, ainsi qu'en une course de relais, s'impose d'ailleurs dès ce premier long texte du livre, « La voix secrète de l'art », placé sous l'invocation du passeur de Tarkovski. Juan Asensio y active tour à tour Philip K. Dick, l'Hermann Broch de La Mort de Virgile et, par ce qu'il nomme « la transparence de l'art » à l'œuvre dans L'Avenue, Paul Gadenne. Nous tenons là ce qui constitue la stratégie la plus efficace, fondatrice d'une critique dont le propos est de féconder les pages qu'elle laboure : convoquer l'auteur qui, sans contrainte scolaire de chronologie, saisira ce témoin qu'est le lecteur, qu'il convient d'acheminer ailleurs, en zone de langue active, éruptive, où le texte conserve son pouvoir séminal. Or, aujourd'hui, il convenait d'inventer un autre mode de transmission, de passage du témoin, qui prenne en compte, adopte, s'approprie les nouveaux modes de lecture induits par l'hypertexte. Ce n'est pas le moindre mérite de Juan Asensio d'avoir fait sien cet impératif, quand il eût été si facile de l'éluder en arguant de la teneur singulière des auteurs et des textes qui, souterrainement, maintiennent en milieu hostile, en situation d'effet de serre et de pourrissement, cette panspermie de la pensée et de la langue qui excède les limites de l'espace et du temps de nos civilisations.
En mettant sa présence éreintante sur la Toile sous la bannière du Stalker, Juan Asensio indique simplement que, dans un monde sans Dieu, la Zone représente la dernière et éphémère, ardue et sans doute terriblement fragile voie du salut mais [que] c'est aussi ce même monde et sa prosternation ridicule devant toutes les idoles, c'est ce monde cassé qui a fait oublier le chemin, qui nous a même presque entièrement enlevé le désir de nous y engager, qui empêche de comprendre cette évidence, de voir que la Zone est le lieu banal de la grâce donnée, mais refusée par les hommes, de voir et de comprendre que la Zone est cet homme intérieur que le Christ nous a demandé de faire triompher, nous rappelant que la parole est cette grâce, l'art est cette grâce, Dieu est cette grâce, langage, corps et esprit pourrions-nous dire [2]. On ne saurait mieux dire pour étalonner un tel projet de partage.
Il y a donc La Zone, le site qui, riche de deux années de mises en ligne soutenues, fonctionne désormais comme un thésaurus : lecture perforante qu'autorise le lien, traversée des strates où se réactivent, tels des virus, les textes – fictions et prose discursive mêlées – des grandes figures virulentes et de quelques alchimistes de la colère – pour s'en tenir à la belle formule de l'auteur à propos de Bloy et de Bernanos [3]. L'hypertexte de la Toile confère ses qualités fractales à la démarche – notion centrale évoquée dans l'entretien avec Maurice G. Dantec [4], à laquelle l'organisation même des rubriques et des archives du site semble bien répondre. Et il y a les livres, où ces mêmes textes, à travers cette même lecture en rhizome, retrouvent le lieu du livre, où la langue du critique semble enfin pleinement prendre part à ce corps-cerveau qui agit comme une antenne réception/émission, selon les mots par lesquels, dans ce même entretien, Dantec décrit le mouvement de vases communicants de la littérature, d'une langue qui se transcrit et se transmet – Dantec invoquant ici l'étymologie du mot tradition. On ne pouvait mieux démontrer qu'un livre est dès lors tout le contraire de l'impression papier à laquelle nous procédons, quasi compulsivement, dès qu'un petit bout d'écran nous semble receler quelque vérité provisoire qui mérite qu'on lui offre son ostensoir de papier. Parce que l'ordre du livre n'est pas le scintillement atmosphérique de la Toile – quelle que soit l'attention que l'on porte à en domestiquer les myriades de comètes.
Deux absolus bonheurs de lecture eussent été différents à l'écran – si tant est qu'il ne m'aient pas échappé : au détour de sa lecture d'Alain Zannini, le roman de Marc-Édouard Nabe, Juan Asensio fait allusion à la thèse du philosophe italien Giambattista Vico (1668-1744) selon laquelle le langage des premiers hommes était un sommet de l'art et non pas la cacophonie incompréhensible par laquelle tenteraient maladroitement de communiquer quelques singes plus hardis que leurs congénères [5]. Deux pages plus loin, il rappelle (mais je la découvre ici) l'étymologie qui rapproche ignominie de la perte du nom, insistant sur le fait que cette étymologie nous renseigne assez sur le fait que la déchéance première concerne toujours le langage, la perte de la lignée réelle mais invisible, non pas celle des ancêtres mais bel et bien du nom qui est le leur [6]. Il s'agit là d'un peu plus que de simples indications – cette modeste méthode qui consiste à s'assigner d'abord de partager, autour d'un texte, d'une œuvre, quelques outils dont on dispose. Mais ce que nous offre à lire Juan Asensio – ses colères ne doivent pas le faire manquer – est riche de telles indications. C'est en cela qu'une telle lecture est généreuse. Je ferai – je fais déjà – mon miel, en mon for intérieur, de l'idée de Vico et du mot ignominie.
En retour, travaillant ces jours-ci à la nouvelle édition de ce texte, je ne peux voir qu'un intersigne dans ces quelques lignes d'Armel Guerne que je mettais en page samedi, peu avant de quitter l'écran pour poursuivre ma lecture de La Critique meurt jeune. Elles me semblent tirées de la même fournaise : … et parce que – du fait de sa science assassine, de son intelligence prise aux griffes de l’analyse – la désolante humanité contemporaine cherche par tous les moyens, dirait-on, à échapper à son âme, à se convaincre qu’une pierre plus lourde, une machine plus puissante, une matière plus épaisse que la sienne (limitée cependant aux immédiates frontières de sa peau et de ses organes visibles et pondérables) méritent tous les regards et tous les égards ; parce qu’enfin la langue qu’elle parle – et notamment la merveilleuse langue française qui fut naguère une matrice d’espérance et de joie – n’est plus désormais qu’un outil dérisoire ravalé aux seules besognes ménagères, quels que soient par ailleurs son mystère et ses excellences miraculeuses, – n’est plus qu’un sordide instrument à « témoignages », une misérable chose découronnée, réduite aux limites concrètes de quelque anonyme grammaire, tout juste bonne à rendre compte des choses ; parce que c’est une langue de cendres froides dont plus personne n’entretient et dont personne ne ranime le somptueux feu intérieur naguère si dévorant, si splendide ! – et parce que son esprit si naturellement surnaturel est abominablement, superlativement ignoré de ceux-là mêmes qui s’y prétendent des auteurs et n’y sont plus que des notaires : – oui ! il est urgent, il est licite et il est nécessaire de rappeler les hommes à leur cœur, de rechercher partout en eux les traces et les passages, les domiciles et les abris de l’homme intérieur, de retrouver à cet homme son monde, et de tirer oh ! de toutes nos forces sur les amarres de son âme [7].
À plusieurs reprises, au fil des pages de La Critique meurt jeune, s'est imposé le souvenir du decauville qui conduit jusqu'aux limites de la Zone les trois protagonistes de Stalker. Le decauville est ce petit chemin de fer à voie étroite, du nom de son inventeur, utilisé dans les carrières et les mines. Dans le film, la scène – qui conclut la partie monochrome de l'œuvre – est d'une force saisissante. La bande-son s'en tient d'abord au martèlement grinçant du bogie sur les rails disjoints – et le voyage semble n'en pas finir, tandis que monte insensiblement la musique de l'âme d'Eduard Artemyev.
C'est cela, sans doute, à quoi nous contraint Juan Asensio : ce parcours inconfortable en noir et blanc, qui nous arrache à nos amarres et nous achemine jusqu'aux territoires de la langue.
[1] Un premier recueil de textes critiques de Juan Asensio, La Littérature à contre-nuit, a paru aux éditions A Contrario en 2005.
[2] La Critique meurt jeune, p. 57. [Selon la charte graphique adoptée sur ce blog, les citations figurent en gris sans guillemets.]
[3] Ibid., p. 230.
[4] Ibid., pp. 105-126, plus particulièrement p. 122, notion mentionnée par Juan Asensio à propos du roman de Dantec, Les Racines du Mal.
[5] Ibid., p. 134.
[6] Ibid., p. 136.
[7] Armel Guerne, La nuit veille, Desclée de Brouwer, 1954, p. 10. Nouvelle édition à paraître en mai 2006 dans la collection « D'Orient et d'Occident » dirigée par Jean Moncelon aux éditions InTexte.
Stalker, d'Andreï Tarkovski, 1979
(image du film par capture d'écran).

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Dominique Autié
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