blog dominique autie

 

Vendredi 28 avril 2006

06: 11

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
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19 – Visite aux livres
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Entretien avec
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Georges de Lucenay, libraire d'ancien

 

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Entretien en ligne avec un homme du livre que j'ai rencontré grâce au commerce électronique… Je pourrais rédiger moi-même le premier commentaire qui sera sans doute laissé par un visiteur du blog, aujourd'hui : Passionnant, mais il manque l'odeur de l'encre, le plancher de l'officine qui craque sous nos semelles… Acheter des livres anciens par Internet et vous faire un ami d'un librairie dont vous n'avez même jamais entendu le son de la voix, quelle époque ! Je ne m'excuserai pas de penser qu'une part singulière de la magie, que ce dix-neuvième chapitre de L'ordinaire et le propre des livres tente de faire partager, passe par l'écran de nos ordinateurs. Georges de Lucenay, que je remercie de s'être prêté avec tant de soin à la préparation de cette page en nous offrant aussi la superbe série clichés rassemblée dans la galerie qui l'accompagne, exerce à Cluny, en Bourgogne… et sur Internet, où je l'ai rencontré [1].

 

Dominique Autié : Quel a été votre cheminement personnel jusqu’au commerce du livre ancien et de seconde main ?

Georges de Lucenay : Au commencement, une attirance physique pour des volumes XVIIe et XVIIIe, plus ou moins dépareillés, qui se trouvaient dans la chambre d’amis, chez mes parents, à côté de la mienne. Ces livres avaient été laissés par les précédents propriétaires. Il y avait, de mémoire, une Relation du Sérail du Grand Seigneur de Tavernier, des morceaux d’un Ovide, et une petite série des poètes français de Villon à Jean-Baptiste Rousseau, quelques traités de piété… Vers ma douzième année, j’avais l’impression d’ouvrir, à leur contact, des chambres secrètes. Tout m’enchantait en eux : ce format qui va si bien dans la main, la reliure, ce papier vif et solide, la typographie, le français ancien… Quinze ans plus tard alors que je traînais mon ennui dans un job d’inspecteur commercial, un ami antiquaire, qui me supposait des connaissances que je n’avais pas, m’a conseillé d’ouvrir un commerce de livres anciens. Des connaissances me font toujours défaut, mais je continue à avoir la même curiosité, à m’émerveiller de tous les ouvrages « jamais vus » que je rencontre et, tout en ne sachant pas vraiment comment cela fonctionne, à trouver que la librairie ancienne est un bien joli métier. En outre quelques clients sont devenus des amis, mais cela a été donné par surcroît, comme disent les Écritures.

D. A. : En quelques mots, comment ce commerce a-t-il évolué depuis que vous le pratiquez ?

G. L. : Ayant commencé en 1970, j’ai connu quelques libraires de la génération née autour de la Grande Guerre. C’étaient des seigneurs mystérieux, parfois aimables avec le débutant, mais dont les connaissances, les moyens, et l’avance professionnelle étaient tels qu’il était difficile d’en pénétrer les secrets. Il y avait peu de nouveaux venus : cela changerait une quinzaine d’années plus tard.

Aujourd’hui, il y a foule et c’est probablement mieux : la génération des 30-40 ans me parait particulièrement intéressante, avec de nombreux confrères moins autodidactes que nous ne l’étions, ayant souvent appris le métier chez un ancien. Je crains que l’on ne puisse en dire autant de la clientèle : le notable cultivé semble moins répandu, mais il y a toujours des gens sensibles au livre ancien. Internet fait apparaître des acheteurs occasionnels que l’on ne sait trop comment classer.

D. A. : Le Syndicat de la librairie ancienne et moderne, le Slam, auquel vous adhérez, semble regrouper « l’aristocratie » de votre profession. Est-ce également un lieu d’analyse, de réflexion quelque peu prospective sur l’avenir du commerce du livre ? En clair, avez-vous le sentiment que votre profession est consciente et fière du rôle qu’elle tient – et qu’elle doit continuer à tenir – dans un environnement culturel qui privilégie de façon à ce point tyrannique la nouveauté, le livre jetable assimilé à un support de presse, le livre pratique… ?

G. L. : Le Syndicat de la librairie ancienne et moderne, à travers les us et coutumes de la librairie ancienne a toujours souhaité une certaine qualité de rapports entre membres de la profession et avec le public. Depuis quelque temps, il apparaît nécessaire d’avoir davantage de contacts avec les institutions (services d'archives, bibliothèques, douanes). La nouvelle génération s’y emploie avec efficacité. Le Slam n’a jamais basé ses critères d’accueil sur le chiffre d’affaires des candidats. Ayant toujours été provincial, je n’ai pas fréquenté ses réunions ou participé à ses assemblées générales, mais je l’aurais fait très volontiers si j’avais été à Paris. Le côté guilde d’Ancien Régime me plaisait. Son appartenance à la Ligue internationale de la librairie ancienne met le Slam en rapport avec les différents syndicats nationaux du monde entier. On est entre gens de bonne compagnie…

D. A. : Les portails de vente en ligne (livre-rare-book.com, abebooks.fr, le site du Slam) permettent de trouver un livre recherché d’un coup de souris, mais aussi de comparer les prix, l’état des exemplaires proposés. Comment jugez-vous cette nouvelle façon d’acquérir des livres anciens ?

G. L. : C’est la fin de beaucoup de petits et grands mystères ! Je ne suis pas certain que le livre ancien en soit pour autant sur la place publique. Tous les éléments ne sont pas donnés et tous ne peuvent pas l’être mais c’est à coup sûr un outil merveilleux pour le client et le libraire. Il y aura des déconvenues diverses, de belles découvertes, des rencontres heureuses. Le marché va s’organiser mais je suis bien incapable d’en deviner la forme future. Une façon de travailler sur le Net pouvait paraître la meilleure il y a dix ans et ne plus être pratiquée aujourd’hui. Qui aurait deviné ce que les bases de données nous permettent de faire en une fraction de seconde ?

Je crois qu’il faut garder la prudence de l’économiste qui n’est à l’abri de l’erreur que lorsqu'il traite du passé. Et encore…

D. A. : Avez-vous un domaine de prédilection – une époque, un genre d’ouvrages, un thème, un auteur… –, non seulement dans la tenue de votre fonds destiné à la vente, mais aussi en tant qu’homme du livre et lecteur ?

G. L. : Il y a des domaines qui me sont restés, professionnellement parlant, étrangers par manque d’attirance. D’autres que j’aime bien tout en leur étant intellectuellement fermé… J’essaye de ne pas aimer au point de vouloir garder ce que je vends. Peut-être faut-il que les vierges du marchand d’esclaves ne lui soient pas trop proches… J’ai gardé quelques livres pour des raisons qui n’en sont pas : souvenir d’une bibliothèque particulièrement attachante, accord profond entre tous les éléments d’un livre, incunable à l’état de neuf, petit ouvrage broché qui m’amuse, papier dominoté… cela finit par faire une bibliothèque mais sans sérieux.

À côté de cela, il y a ce que je lis, relis et re-relis. S’il faut vous donner un nom ou deux : après de longues années avec Queneau, je suis fidèle à Paul-Jean Toulet, que je relis en boucle, en prenant soin d’espacer suffisamment mes lectures pour ne pas l’user.

D. A. : Avez-vous un souvenir particulièrement heureux, ou insolite, ou emblématique (une petite parabole ? une scène de genre ? un apologue ?…) lié à l’acquisition ou la vente d’un exemplaire de votre fonds ?

G. L. : Il y a dans tout libraire le pécheur à la ligne qui sommeille, mais le récit de la prise du plus beau *** reste un genre ennuyeux pour les auditeurs. Je préfère me souvenir de certaines bibliothèques et de leur physionomie. Tout ce que l’on pouvait percevoir de leurs possesseurs passés, de leurs goûts, manies, choix, des modes de leurs époques respectives. Le moment où l’on vous laisse seul et que, juché sur une échelle, on prend connaissance des rayonnages. La lumière est souvent insuffisante, l’escabeau branlant, mais un voyage commence. Ou encore, à l’autre bout de la ligne, quand une personne qui ne nous connaît pas, pousse la porte de la boutique, trouve de façon quasi médiumnique le livre inhabituel, hors normes, celui justement à propos duquel le libraire se disait : C’est un bon livre, mais qui, diable !, pourra s’y intéresser ? En général, on ne revoit jamais le visiteur… Mais les livres sont là où il faut qu’ils soient !

 

 

Galerie

Cliquez ici

 

 

[1] Sur le site du Syndicat de la librairie ancienne et moderne (Slam), notamment. En outre, la description de cinq mille ouvrages de son fonds est accessible sur le site portail livre-rare-book.com, en appelant cette liste dans la zone Choisir la librairie sur le formulaire (voir capture d'écran en cliquant ici) qui s'affiche sur la page de recherche avancée.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Commentaires:

Commentaire de: Louis-Paul [Visiteur]
J'aime beaucoup la photo.
Le livre, les livres...tout un monde.
(je ne conçois pas une maison, un appart,un bureau...sans ces pages reliées)
Bon WE à vous.
Louis-Paul
Permalien Samedi 29 avril 2006 @ 10:35
Commentaire de: Patatras [Visiteur]
Un texte de POL pour vous :

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-766170,0.html
Permalien Samedi 29 avril 2006 @ 16:31
Commentaire de: Isabelle des Charbinières [Visiteur] · http://isabelledescharbinieres.hautetfort.com
N’étant pas une colombe, je tiens à vous dire avec simplicité toutes mes félicitations pour votre travail! Tout d’abord la beauté… avec cette douceur incomparable des couleurs. Le soin dans les détails. Et bien sûr la profondeur des choix. Chez vous il ne manque rien, tout est passionnant. Avec un peu d’imagination nous respirons l’odeur de l’encre, le plancher de l'officine craque sous nos semelles… et surtout nous entendons les voix des êtres qui nous sont chers. Merci.
Permalien Samedi 29 avril 2006 @ 23:37

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
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