blog dominique autie

 

Vendredi 12 mai 2006

09: 01

 

La grande bibliothèque d'Alang

 

 

alang

 

 

L'un des rares mérites de la fatigue est de faire fonctionner l'esprit comme un chalut. Parmi l'hétéroclite qu'il exonde à grand-peine, se trouvent un fer à repasser et un parapluie : de guerre lasse, vous reprenez votre scalpel.

7 h 30. Sur le site du Nouvel Observateur : L'ancien paquebot France, devenu Norway puis Blue Lady, est en route pour le chantier naval d'Alang, en Inde, pour y être démantelé, a affirmé Greenpeace mardi 9 mai. Selon l'organisation écologiste, il porterait plus de 900 tonnes d'amiante, d'autres matériaux cancérigènes et de métaux lourds, présentant « un grand danger pour la santé des ouvriers ».

7 h 35. La revue de presse expédiée, vérification de l'échéance d'une enchère à ne pas manquer sur eBay, dans l'après-midi : l'album que l'imprimerie Draeger a diffusé en 1950 pour présenter à ses clients son « Procédé 301 » – une technique d'impression en couleur, alliant le savoir-faire des chromistes de la maison (un véritable atelier d'artistes médiévaux qui corrigeaient directement les plaques avec les mêmes outils que des aquafortistes, qu'ils étaient pour la plupart) et une utilisation tout aussi singulière de l'héliogravure. Je me suis étonné, dans un premier temps, de n'avoir pas mémoire de ce document dans la bibliothèque de mon père, dont les quarante-cinq ans de carrière se firent dans cette imprimerie ; jusqu'à ce que j'en reconstitue la raison : à l'époque où fut réalisé l'ouvrage, je venais de naître, mon père était en longue maladie depuis le printemps 1949 dans un sanatorium des Vosges en raison d'une phtisie assez précocement diagnostiquée pour qu'il s'en remît, il ne tiendrait son premier fils dans ses bras que fin 1950 – l'édition de cette plaquette de prestige s'était faite sans lui, il n'avait peut-être pas songé à s'en procurer une, ou le tirage en était épuisé. Je dispose de nombre d'autres documents que l'entreprise a conçus pour sa promotion (Draeger était le fleuron de l'imprimerie d'art et de luxe en Europe), mais celui-là manquait à l'appel.

7 h 36. Il n'y a toujours pas d'enchérisseur, il se peut que je sois seul, le doigt sur la souris, dans les dix dernières secondes – on ne sait jamais, c'est cela qui est excitant, cette présence muette de l'autre, peut-être plus riche ou plus flambeur que toi, que tu détestes alors qu'il n'existe peut-être pas –, la vente prend fin dans l'après-midi, je mettrai tous les dispositifs d'alarme en place pour ne pas laisser passer l'heure, absorbé que je serai, dans ces eaux-là, par mon travail professionnel.

7 h 36, toujours. Quelques photographies terrifiantes, trouvées sur la Toile, du site d'Alang – Géhenne des Torrey Canyon et des palaces flottants, haut fourneau inverti, poubelle métaphysique de nos civilisations – se superposent aux rayonnages qui tapissent le mur qui me fait face, sur lequel se découpe le rectangle de l'écran : Encore un livre ! qui va rejoindre ceux qui sommeillent ici, qui attendent ta mort, Autié. Tout comme on savait, depuis les premières décennies du vingtième siècle, que l'amiante est un poison, tu sais depuis longtemps, Autié, que les livres en sont un, et qu'il faudra plomber ce cercueil gigantesque que tu te prépares, vaniteux que tu es, et que ta descendance devra même, le moment venu, vendre quelques-uns de ces livres pour financer la traversée, afin d'acheminer ce cargo de papier vers un Alang problématique. Tu le sais, tout cela, et tu continues à acheter des livres ?

Yes, I know. Mais les bibliothèques ont, en regard des porte-avions et des Titanic de tout tonnage, un privilège considérable : elles brûlent.

 

 

Le chantier d'Alang, en Inde. D.R.

 


livre_feuillete

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Commentaires:

Commentaire de: Papageno [Visiteur]
"Phénix: Oiseau fabuleux consacré au Soleil. Les Egyptiens feignoient que cet oiseau étoit rouge, qu'il étoit unique dans le monde,& que tous les cent ans il venoit dans la ville du Soleil, où il se fabriquoit un tombeau d'aromates, y mettoit le feu,& renaissoit de ces cendres. Le Phénix n'est autre que le rouge des Philosophes."

Permalien Vendredi 12 mai 2006 @ 10:42
Commentaire de: oliviermb [Visiteur] · http://oliviermb.hautetfort.com/index.html
Jusqu'à présent, je me représentais les pans de ma (modeste) bibliotèque (qui est encore largement à bâtir) comme les véritables murs de ma demeure, voire comme un autre corps, à l'intérieur duquel je me trouverais encore, en esprit, même quand je suis physiquement dans un autre endroit. Je n'avais par contre jamais pensé à un cercueil. Peut-être parce que je n'ai pas encore l'âge de penser souvent à ma tombe. Depuis plus d'un an que j'ai emménagé dans mon nouvel appartement, je me suis mis dans la tête de trouver une espèce de classement idéal de mes livres, dont je voudrais dresser le catalogue. Evidemment, je n'y arrive pas, et me heurte constamment à des problèmes qui me paraissent insolubles. Finalement, dans des moments de lucidité ou de désespoir, je me dis que cette impossibilité de construire quelque chose qui tienne, c'est la vie même. On se tue à bâtir quelque chose qui ne tiendra jamais debout. Et finalement, c'est bien sa tombe qu'on creuse.
Permalien Samedi 13 mai 2006 @ 03:28
Commentaire de: Feuilly [Visiteur]
Pourtant, rien de plus triste qu’une bibliothèque qui brûle. Sans doute le souvenir de la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie demeure-t-il inconsciemment en nous. Tous ces livres entreposés là, rassemblant la totalité de la pensée humaine de l’Antiquité et de l’époque hellénistique sont partis en fumée pour notre plus grand malheur. Furent alors détruits des documents inestimables, dont nous n’avons au mieux conservés que le souvenir du titre. Quelle mine inépuisable c’eût été, pour les historiens et les amateurs de littérature, que cette confrontation avec les textes antiques.

On retrouve dans le roman d’Umberto Ecco, « Au nom de la rose », comme une allusion à cet incendie, quand à la fin du livre brûle le monastère avec tous les manuscrits médiévaux qu’il contient.

Perte irréparable que cette destruction des traces de la pensée humaine. Sans parler de ces temps barbares, pas si éloignés de nous, où les partisans de Hitler brûlaient les livres mis à l’index. Assassinat organisé de la liberté et de la civilisation, la fumée de ce premier brasier allait bientôt se transformer et devenir celle des crématoires. C’est le livre détruit qui renvoie donc à la mort et non les rayons vivants d’une bibliothèque.

Encore que je me demande moi aussi parfois ce qu’il adviendra plus tard de tous ces volumes que j’entasse patiemment. Notre démarche est-elle plus raisonnable que celle de ces enfants qui érigent des châteaux de sable ? Mais c’est la vie elle-même qui est déraisonnable, parce qu’elle a une fin et qu’elle voue à l’échec toute tentative d’ériger une pensée durable.
Permalien Lundi 15 mai 2006 @ 09:32
Commentaire de: Regina coeli [Visiteur]
Pas d'autre issue pour vous, Dominique, que d'offrir aux flammes les livres de votre bibliothèque. "Le livre ne se prête pas, pas plus qu'il ne se donne"... de cela même feu votre chat, Freud, en était convaincu.
Permalien Lundi 15 mai 2006 @ 12:09
Commentaire de: Louis-Paul [Visiteur] · http://leblogdelouis-paul.hautetfort.com/
Le livre a sa propre vie et nous survit
S’il ne subit pas les foudres d’un dictateur
Il fera souvent la joie du chineur,
Qui, d’une brocante à un vide grenier
Ramènera l’objet, pour deux sous ou une fortune
De collection ou de poche
Relié ou abîmé
Son nouveau propriétaire
Essaiera de percer son histoire
Dans un fragment écrit de page de garde
Et se laissera aller à son imaginaire.

Louis-Paul
Permalien Mardi 16 mai 2006 @ 05:14
Commentaire de: Louis-Paul [Visiteur]
Humeur- mauvaise- du matin.
Après les déjections pétrolières, Amoco et autres, voilà un concentré d’amiante qui arrive aujourd’hui.

Ma Bretagne natale ne mérite pas cela.
Les discours sur « l’avenir de notre terre », sur le développement durable…ou sont ils ?

Mais l’actu sans doute ce matin, c’est Cannes…

Allez, il fait beau ...bonne journée.


Permalien Mercredi 17 mai 2006 @ 07:45
Commentaire de: clin d'oeil incognito [Visiteur]
"à grand-peine"

Le Petit Robert me dit qu'il y faut un tiret. Mais est-il le seul à parler? A voir...
Permalien Samedi 20 mai 2006 @ 11:18

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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