blog dominique autie

 

Vendredi 19 mai 2006

06: 59

 

La première semence perdue

 

 

babouin

 

 

Les sites des quotidiens français et étrangers font état, aujourd'hui, d'une récente publication scientifique : Selon une étude publiée mercredi 17 mai par la revue Nature, les ancêtres de l'homme et du chimpanzé se seraient croisés pendant des millénaires avant de se séparer. Des chercheurs américains ont mené une étude sous la direction de David Reich, de la Harvard Medical School à Boston (Massachusetts), qui a révélé que les deux lignées se sont séparées dans un premier temps il y a 6,3 millions d'années au maximum, et peut-être il y a moins de 5,4 millions d'années, sans que cela ne les empêche de procéder à des échanges de gènes. Les scientifiques soulignent que cette constation se précise en observant les chromosomes X (chromosomes sexuels femelles) dont les similitudes révèlent une longue « ré-hybridation » entre les deux lignées. La rupture finale ne serait intervenue qu'à la suite d'une longue période de « métissage » qui a duré peut-être 4 millions d'années [1].

Je lis, ces jours-ci, un essai dans lequel Jacques Maritain, dans la nausée de l'avant-guerre, s'interroge sur la nature et la portée de l'humanisme [2]. Il propose que l'humanisme tend essentiellement à rendre l'homme plus vraiment humain et à manifester sa grandeur originelle en le faisant participer à tout ce qui peut l'enrichir dans la nature et dans l'histoire (en « concentrant le monde en l'homme », comme disait à peu près [Max] Scheler, et en « dilatant l'homme au monde »). Il consacre d'emblée des pages saisissantes à « l'humanisme classique et [au] double problème de l'homme et de la liberté », mettant en regard le protestantisme, fondé sur une théologie de la grâce sans la liberté, et ce qu'il nomme la théologie humaniste absolue, issue du rationalisme de la Renaissance et de l'âge classique, qui aboutit à une théologie ou une métaphysique de la liberté sans la grâce [3].

Comme pour mieux assurer chacun de ses pas sur un chemin de haut péril, Jacques Maritain pose et repose les questions selon différentes perspectives, comme un peintre ou un photographe tournant autour de son modèle : en 1936, ce modèle est celui du communisme soviétique, que l'auteur n'entend pas biffer de son champ spirituel d'un simple credo ; son analyse passe et repasse au fil de sa réflexion devant l'image de l'homme qui fonde le marxisme. Et il en vient à pouvoir lire celui-ci, clairement, comme l'aboutissement logique d'une erreur qui s'est exprimée dans les temps modernes à partir de la Renaissance. Elle consiste à voir dans le monde et dans la cité terrestre purement et simplement le règne de l'homme et de la pure nature, sans rapport ni au sacré, ni à une destinée surnaturelle, ni à Dieu, ni au diable. C'est ce qu'on peut appeler l'humanisme séparé ou anthropocentrique, ou encore le libéralisme (j'entends ce mot au sens qu'il a dans le vocabulaire théologique, il désigne alors la doctrine pour laquelle la liberté humaine n'a d'autre règle ou mesure qu'elle-même) [4]. Nous ne sommes plus guère accoutumés à ces pensées qui, dans leur fermeté, témoignent d'un soin scrupuleux à cerner leur objet, à traquer jusqu'au moindre doute. Leur patience est limpide : ces cent pages, qu'on expédierait aujourd'hui d'un raccourci – pour faire vite, obtempérer aux injonctions de l'époque –, vous rincent l'esprit de tous les dépôts, des sédiments, des limons de la pensée stagnante où vous fait baigner l'air du temps. Car, depuis que ces pages ont été écrites, on a mis en œuvre bien pire collectivisme que celui qu'elles auscultaient avec tant d'exigence.

Je songe à cette longue « ré-hybridation » entre le chimpanzé et l'homme, cette incertitude interminable : elle est le prix d'une première pensée. [Comment imaginer ce moment, le trouble de cette émission de pensée ? Me vient ce souvenir : la première semence jaillie, un matin, dans la demi-conscience du réveil – l'absence de tout repère pour en comprendre l'origine et la signification, mais la certitude organique de m'être accru soudain, de n'être plus l'enfant que j'avais été jusqu'alors, que ce qui m'advenait toujours, désormais, m'excéderait. L'absence de toute éducation sexuelle nous tenait dans cette disposition originaire, purement réceptive. Il dut en être ainsi pour notre espèce, au moment de cette  «rupture » génétique qu'évoquent les scientifiques dans l'article de Nature. L'idée de Dieu a dû s'imposer à ce moment-là, elle fut ce trouble du premier épanchement de notre semence spirituelle. Celui qui refuse le trouble de sa première semence perdue, qui n'en éprouve qu'un effroi mortel, ou le nie, celui-là reste en enfance. Nous serions restés des singes.]

 

 

[1] Je reprends les termes de la dépêche publiée en ligne ce jeudi par Le Nouvel Observateur.
[2] Jacques Maritain, Humanisme intégral, Fernand Aubier, 1936. Cette lecture fait suite à celle, il y a quelque temps, du livre du père Henri de Lubac, Le Drame de l'humanisme athée, Éditions Spes, 1945.
[3] Op. cit., pp 10, puis 25-28.
[4] Op. cit., p. 118.

Babouin hamadryas (Papio hamadryas).
Cette espèce, différente du chimpanzé, était sacrée chez les anciens Égyptiens : l'une des représentations du dieu Thot était l'hamadryas. Le babouin est cynocéphale – il a une tête de chien. (© www.primates.com)

 

 

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……………………………singe

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Commentaires:

Commentaire de: P.D [Visiteur]
Je suis très content, je vais pouvoir rallonger mes généalogies !
Permalien Vendredi 19 mai 2006 @ 15:29

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