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Mardi 30 mai 2006

06: 58

 

 

Saïd Mohamed

 


said_mohamed
……………………Cliché Bénédicte Mercier

 

 

 

«………………………………
La poésie
est une parole
d'urgence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

parrangonnage

On pourra chanter les pays
Rivages où poser ses bagages
Il n'en est que dans la magie des mots



Saisir le fil et glisser ses mains
Dans le soleil des pages qui
Sous les ongles laissent les traces d'un sang noir.



Montrer ses terres être de quelque part.
Dans les livres s'ouvre un territoire nouveau
Qui guérit le mal de nous.

[…]

Dictée par la nécessité, dans la beauté ou la laideur
Quand se pose la question de la durée
S'y découvre le bonheur de l'inutile.



Le parfum du néant répond en écho
Et tout donne cette impression de rétrécir.
Fasciné par les mailles du filet
On finit par croire qu'on ne pourra
Échapper à la raison qui vient à nous.

Extrait de Souffles.

 

 

 

souffles

 

 

 

 

À propos de Souffles
de Saïd Mohamed,
préface de James Sacré,
couverture illustrée par Anto.
Paru fin mai 2006 aux éditions
Les Carnets du Dessert de Lune [1],
collection « Pleine Lune ».

70 pages – ISBN 2-930235-69-1 - 10,50 €.

Présentation et vente en ligne
sur le réseau alternatif Rezolibre.

 

 

 

Entretien

Saïd Mohamed, poète et romancier, est chef de fabrication dans le secteur éditorial. Nous avons enseigné ensemble en BTS édition, à Toulouse. Il poursuit desormais son enseignement à Paris, dans le cadre de la prestigieuse École Estienne. Je suis heureux de saluer par l'entretien que voici la publication de son nouveau recueil, Souffles.

 

Dominique Autié : Dans la préface qu’il a rédigée pour ton nouveau recueil de poèmes, Souffles, James Sacré dit ceci : L’écriture des poèmes de Saïd Mohamed s’est-elle assagie ? La colère y est moins criée […], les mots s’y emportent moins vers les couleurs déchirées […]. C’est peut-être, écrit-il, parce que la phrase et les rythmes de cette écriture sont passés par le filtre d’une prose (plusieurs romans picaresques qu’a publiés Saïd) qui a retenu leur trop plein d’impatience empêtrée dans un bariolage de vie difficile et dérisoire. La langue a-t-elle modifié, ainsi, ses « biorythmes » ?

Saïd Mohamed : Oui, au même titre qu’un fleuve en amont est plus fougueux qu’en aval. S’il n’en perd pas son débit, le bouillonnement s’estompant au profit d’un écoulement plus régulier, la force perdure. Au théâtre, il ne sert à rien de crier pour faire passer la force, le murmure est souvent plus efficace. J’aime aussi l’image des arts martiaux. Ce qu’un maître de combat perd en force brute et en rapidité il le gagne en souplesse par la pratique du tao. J’étais probablement plus dans l’urgence que maintenant. Le taux d’hormones baissant, la perception des choses change et je deviens plus aquoiboniste…

La poésie est un laboratoire du langage où le brassage est plus violent que dans la prose. Si on ose poser une différenciation entre prose et poésie, pour ma part j’ignore où se situe la frontière. La poésie est une parole d’urgence, qui n’a pas besoin d’un laps de temps aussi important que le récit pour être écrite. Le récit accapare l’être totalement pendant plusieurs semaines, même si la poésie est travaillée ensuite pendant des années, son jaillissement est plus soudain.

D. A. : Tes romans – Un enfant de cœur, La Honte sur nous, Le Soleil des fous, Putain d’étoile [voir encadré ci-dessous] – te font compter aujourd’hui parmi les écrivains du Maghreb dont Mustapha Harzoune dit qu’ils marquent les « années de réappropriation » : Ce n'est pas comme « produit » de la migration, écrit-il, qu'ils entendent voir aborder leurs livres mais selon les critères communs au commun des écrivains. La poésie joue-t-elle un rôle spécifique dans cette distanciation ?

S. M. : Peut-être qu’on touche plus à l’universel dans la poésie. Immanquablement on est moins dans l’anecdote de la temporalité, et de fait on échappe à l’enfermement du marché. Même si je ne renie en rien mes origines – et porter ce nom est un sacerdoce je t’assure qui nourrit bien mon moteur d’écrivant –, je ne suis pas qu’un produit de la migration. Si cela contribue pour une part à mon travail – les thématiques abordées –, le style n’en demeure pas moins « un style ». Ce qui fait la différence c’est le style, non ? Donc c’est sur le style que j’entends être jugé.

J’ai commencé par la poésie, et j’ai ensuite appris à écrire de la prose. J’avais déjà acquis un certain-savoir faire en poésie avant de me mettre à la prose. Et en revenant à la poésie, je réinjecte la technique de la prose, ce qui donne maintenant ce style à la poésie. La distanciation, je l’ai donc eue en premier, puisque ce que j’ai appris en poésie je l’ai réinjecté dans le récit pour travailler le style.

D. A. : James Sacré dit aussi que ta poésie pose des questions quant à ce que pourrait être une poésie « populaire ». La dimension du populaire me semble, a priori, moins problématique que le fantasme d’un « grand public » introuvable, quoiqu’en disent les fonctionnaires de la culture et les Sup’ de Co du marketing éditorial. Comment le poète gère-t-il, intimement, la problématique de ses lecteurs ?

S. M. : Paradoxalement, je dois t’avouer que je n’ai jamais pensé un seul instant à mes lecteurs. Je n’ai jamais publié de la poésie dans l’idée d’être lu… La prose, oui. Cela peut paraître fou, mais c’est ainsi. Je l’ai fait par nécessité d’écrire mais pas par celle d’être lu, encore moins de plaire. « Cela doit-il être ? Cela est ! ».

Mon rapport aux êtres et aux événements est plus instinctif qu’intellectuel. Donc je fais, sans réfléchir… Voilà comment je gère. Je ne me suis jamais préoccupé de plaire au lecteur… Ni de savoir combien je vais vendre, ce n’est pas mon rôle.

D’abord ne pas se faire plaisir en écrivant, c’est ainsi. Quand je me fais plaisir, le texte ne me plait pas ensuite. Par contre, plus un texte me donne de fil à retordre, meilleur il sera… C’est vraiment étrange ce travail de la matière. Et ce qui plait aux autres ne me plait pas forcément.

D. A. : Tu sais que nous travaillons, ces temps-ci, à la création d’une collection intitulée « D’Orient et d’Occident ». Jean Moncelon, qui la dirige, a dit ici même que, pour un Occidental, il ne peut y avoir d’initiation à sa propre tradition spirituelle, depuis longtemps inaccessible, sans passer par une initiation à la spiritualité orientale. Il entend par là, notamment, tout un versant de cette tradition que la mystique de l’islam a recueilli, enrichi, acheminé jusqu’au seuil de notre modernité – et qui continue de cheminer, en dépit des apparences, des radicalisations, des enjeux planétaires qui font table rase de l’esprit. Quel regard portes-tu sur l’étouffement spirituel qui caractérise ce qu’on va appeler, pour faire court, la mondialisation ?

S. M. : Depuis que j’ai vécu en Inde, je demande toujours quelle réalité le mot Orient recouvre afin d’avoir la même définition géographique que mon interlocuteur… Il est probable que la mondialisation porte en elle, tous les germes des calamités de l’humanité : assujettissement à un ordre moral dominant, appauvrissement des références spirituelles, des espèces vivantes, standardisation des comportements des normes. Bref, Le Cauchemar de Darwin [2].

Mais n’est-ce pas là la limite de l’évolution d’une espèce qui est prédatrice de toutes les autres et qui n’a pas d’autre prédateur qu’elle même ? Celle qui arrive au summum de l’évolution périclite ensuite, comme n’importe quel organisme vivant donne ses fruits et meurt pour renaître dans un autre cycle… Comme un programme génétique de l’espèce. La spiritualité n’est-elle pas de regarder, comme cet homme au temple de Tanjore, cette fin avec détachement ? Et de léguer ses atomes au ferment de l’humanité avec fatalité…

tanjore

Cliché Bénédicte Mercier

 

L’anecdote de la prise de vue de cette photo au temple de Tanjore en dit long sur le détachement de cet homme face aux choses terrestres. Un homme d'une cinquantaine d’années, peut-être plus, était assis, impassible. Ses longs cheveux blancs, son sarong bleu et sa chemise blanche le mettaient en valeur car la couleur de sa peau ne se détachait pas de celle de la pierre à laquelle il s’était adossé. Contemplatif, il ne regardait rien ni personne, ses yeux semblaient absents. Le temple, une construction du douzième siècle qui a traversé les âges et pris cette teinte si particulière de terre de sienne cuivrée, presque brûlée, était imprégné de cette tranquillité.

Les traits de son visage pouvaient laisser croire que l’homme faisait la sieste. Pourtant ses lèvres remuaient un peu. Cela ne le dérangeait pas que l’on puisse l’observer de façon impudique. Personne d’autre ne semblait le remarquer. D’ailleurs, trois mois plus tard lorsque vous reviendrez dans ce temple, il sera au même endroit, dans la même position : impassible, face à la beauté du temple. Si l’homme avait été nu, et s’il avait pris la posture gymnique d’un de ces dieux représentés en sculpture, il aurait été totalement absorbé par le décor. Dans un proche avenir, il aurait été impossible de distinguer s’il était humain avant d’avoir été statufié à son tour, ainsi que tous les autres personnages de ces bas-reliefs. Troublant ces paisibles instants, des cris sont parvenus du fond de la grande cour. Quelqu'un hurlait, des gens s’échappaient comme ils pouvaient en courant. La foule, peu dense encore de si bonne heure, refluait. Un homme gesticulait et tentait de se défendre en moulinant l’air avec un morceau de tissu. La panique gagnait ses voisins. Un homme s’adressa à nous en anglais, en ,ous disant de fuir. « Que se passe t’il ?
Bee, bee, Sir, bee, bee. Get out ! Get out !
– Des abeilles ?
Bee, bee, Sir ! Bee, bee ! » Les gens qui couraient se frappaient la tête. L’homme se roulait par terre. Certains tentaient de lui porter un impossible secours. Les enfants pleuraient, les mères inquiètes criaient après leur progéniture. L’endroit si paisible s’était en quelques instants transformé en champ de bataille. Des êtres humains s’affrontaient à des ennemis qui semblaient invisibles. Plus nombreux encore, les gens gesticulaient et tentaient de se défendre. Ils couraient partout maintenant, en tous sens poursuivis, par des abeilles dont nous commencions à entendre le bourdonnement. La masse noire s’était dissoute et l’essaim attaquait tout le monde. La panique générale avait fait se vider la grande cour du temple en quelques minutes. Seul le méditatif, plongé dans ses pensées et ses exercices de respiration, n’avait pas esquissé le moindre mouvement de recul ou de panique. Le monde des hommes et ses contingences lui semblaient si loin. Il demeura impassible et les abeilles ne le virent pas, préférant se ruer sur la foule bruyante et grotesque.

»

 

 

[1] 30 rue Longue-Vie, 1050 Bruxelles, Belgique. Téléphone et télécopie : 00 32 (2) 511 57 51. Adresse électronique : dessertdelune@skynet.beSite Internet : www.dessertdelune.be
[2] Allusion au film documentaire de Hubert Sauper.

 

L'œuvre
de Saïd Mohamed

Romans
Un enfant de cœur, Éditions EDDIF, Casablanca, 1997.
La Honte sur nous, Éditions Paris Méditerranée, 2000. Éditions EDDIF, Casablanca, 2000.
Le Soleil des fous, Éditions Paris Méditerranée, 2001.
Putain d’étoile, Éditions Paris Méditerranée, 2003.

Poésie
Terre d’Afrique, S’éditions, 1986.
Mots d’absence, Le Dé Bleu, 1987.
Délits de faciès, Le Dé Bleu, 1989.
Femme d’eau, Polder, 1990.
Le Vin des crapauds, Polder, 1995.
Jours de pluie à New York, de cendres à Paris et de neige à Istanbul, Encres Vives, 1995. Réédition 2001.
Lettres mortes, Poésimage, 1995.
Chaos, Éditions Ecbolade, 1997.
Point de fuite, Propos de Campagne, 1998.
Instants fragiles, Le Maghreb Littéraire, Toronto, 1999.
Liesse à Marrakech, Encres vivres, 2001.

À découvrir en ligne, les textes poétiques de Saîd Mohamed sur son site Ressacs.

Bourse d’encouragement du Centre national des lettres en 1991 Bourse de création du Centre national des lettres en 1998 et 2002 Prix Poésimage 1995 pour Lettres Mortes Prix Beur FM Méditerranée 2000 pour La Honte sur nous

 

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Commentaires:

Commentaire de: claude Vercey [Visiteur] · http://www.dechargelarevue.com
Je passerai sous huitaine un poème de Saïd sur notre site. M'autorisez-vous à reproduire la photographie de ce poète en regard du texte?

Bien cordialement

Permalien Mardi 19 décembre 2006 @ 17:59
Commentaire de: sawé [Visiteur]
J'ai connu Saïd il y a plus de 20 ans maintenant et il m'avait dédicacé "mots d'absence" et "terre d'afrique", au coin d'une table au Helder. Il travaillait encore pour un imprimeur Tarbais et j'ai tout de suite adoré sa poésie qui n'a d'ailleurs jamais cessé de m'émouvoir. Je suis donc heureuse de découvrir au hasard d'une recherche sur le web que son talent est largement apprécié... Salutations trés sincères.
Permalien Jeudi 8 février 2007 @ 17:04

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