blog dominique autie

 

Vendredi 30 juin 2006

07: 32

Statuaire

 

 

VI
blanc
Vierge navrée
statuaire gothique
[ Nostre Dame de Grasse – Les Augustins de Toulouse ]

 

nd_grasse
Pour découvrir cette statue de la Vierge à l'Enfant
sur le site du musée des Augustins de Toulouse, cliquez ici.


Pour découvrir le dossier consacré à cette œuvre sur ce même site, cliquez ici.

 

 

Je souffre [en réalité, c'est tout le contraire – souffrir est, ici, une figure de style, une concession inaugurale et provisoire] d'une relation particulièrement non instruite à tout ce qui est exposé dans les musées. Pour le dire autrement : je manque d'éducation en présence d'une œuvre d'art. Devant un Picasso, je mets mes doigts dans mon nez, croyant me gratter l'oreille. Sans doute en va-t-il de même pour la littérature, mais cela jure moins. Et certains lecteurs attentifs, à qui je sais gré, ont pointé mon inadvertance dès que je me mêle d'évoquer mes goûts en matière de musique.

L'unique fois où, il y a une vingtaine d'années, je l'ai visitée, la petite Vierge à l'Enfant des Augustins a provoqué en moi un léger trouble physique. Je n'avais eu qu'à changer de trottoir : les fenêtres de mon bureau d'éditeur, rue des Arts, donnaient sur celles du musée. De sorte que pendant dix-neuf ans, addictif en diable comme je le suis, j'aurais pu profiter presque chaque jour d'une pause entre deux rendez-vous avec des auteurs pour accroître et perpétuer mon plaisir. Comme pour la corrida, l'opéra et le jeu d'échecs, j'eus le cran de m'interdire de Nostre Dame de Grasse, ainsi que certains joueurs se font volontairement refuser l'accès aux abords du tapis vert. [Comme je l'écrivais ces jours-ci, hors de ces pages, à propos de tout autre chose, je suis une sorte de G.I. ou de marine – en cette occurrence, comme en d'autres, un G.I. de l'abstinence –, j'ai mon Viêt Nam intérieur, je suis un miraculé.]

Je l'ai connue en noir et blanc, dans une étude savante aux clichés exécrables [1]. Au début des années 1980, elle ne bénéficiait que d'une muséographie rudimentaire, telle qu'elle était encore de mise. Elle accusait son grand âge – son demi-millénaire. Restaurée, scénographiée selon les codes en vigueur, sous un éclairage ajusté, je suppose, avec bien plus de sophistication que n'en avait requis Jean Dieuzaide lui-même, quand il la portraitura. Son repeint d'aujourd'hui ne me la rend pas plus désirable – je suis ainsi, je ne saurais m'en excuser.

On a beaucoup écrit sur cette disjonction des postures de la femme et de l'enfant, pour n'en rien dire. Les historiens de l'art de grande instance et de cassation ne sont pas payés pour risquer un orteil hors du champ strictement borné de leurs compétences, moins encore pour mettre en cause ce qu'indique le supposé cartel qu'aurait lui-même posé tout artiste contre le socle ou le cadre de son œuvre. Ceci est une Vierge à l'Enfant, indique le registre d'inventaire. C'est dans ce contexte convenu et convenable que nous sera asséné tout nouveau sous-titrage.

Si, à peine entrevue, Nostre Dame de Grasse a transgressé le respect qu'a toujours forcé en moi la figure mariale, c'est que cette statue de la Vierge à l'Enfant est la moins investie de sens religieux que je connaisse. En cela, je la qualifierais volontiers de pré-sulpicienne, ou relevant, pour mieux dire, d'un style sulpicien ancien : la fascination qu'exercent sur moi les Mater Dolorosa et les Christ au myocarde piqué d'églantines, indigestes, congestionnés, décadents – qui sont à l'histoire de l'art occidental ce que les bonbons de l'entracte sont au cinéma – emprunte cette même stratégie. Celle-ci consiste en un défaut – plus qu'un retrait – du religieux dans des circonstances où sa présence active, son ferment, s'imposeraient. Une sorte d'infirmité. [On sait que certaines difformités, comme le nanisme, la claudication, un pied bot, peuvent faire l'objet d'une attirance sexuelle chez certains individus que, dans la cosmogonie qu'elle a tenté de me léguer, ma mère qualifiait de détraqués.]

Il est une autre explication possible.

Au propos de Gabriel, cette bouche n'a acquiescé que du bout des lèvres. Nous sommes en terre cathare – cette absence d'empathie (un presque dégoût) pour la chair de son enfant le rappelle ; et calviniste – ces lèvres étroitement mesurées l'anticipent. La petite vierge occitane en paraît navrée. Tout comme je le déplore, depuis un quart de siècle que j'y réside.

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali

 

À suivre.

 

 

[1] Marguerite de Bévotte, La « Nostre Dame de Grasse » du musée des Augustins de Toulouse et le rayonnement de son art dans les régions voisines à la fin de l'ère gothique, Imprimerie P. Carrère, Rodez, 1982.

Nostre Dame de Grasse, pierre et polychromie, ca. seconde moitié du XV° siècle, musée des Augustins, Toulouse.
D'après cliché du musée des Augustins.

 

index_manusc

 

Mercredi 28 juin 2006

07: 22

 

Notre-Dame des Grâces


par Marc Briand

 

nd_victoires_toulouse

 

 

À l'angle des allées Jean-Jaurès et de la rue Dalayrac, en étage, se situe cette petite église de Notre-Dame des Grâces. Non loin de là, place Belfort, à l'angle des rues de Belfort et Cafarelli, se trouve une autre église, Notre-Dame des Victoires. Cette dernière est désaffectée et semble sauvée de la démolition puisqu'une crèche doit y être installée.

Deux églises dans le même quartier, un quartier chaud, faisaient probablement double emploi. On a gardé Notre-Dame des Grâces, grande et lumineuse à laquelle on accède par un escalier donnant rue Dalayrac. Dans l'autre, Notre-Dame des Victoires, je ne suis rentré qu'une fois, il y a longtemps, et je garde le souvenir d'une chapelle obscure où priaient quelques ombres silencieuses.

Si les grâces restent opérantes, il semble que les victoires soient désactivées. Du moins pour l'instant. Cette présence mariale dans ce quartier voué à la prostitution fait écho au message évangélique de pardon, de rachat, de rédemption. Je ne connais pas les dessous de l'immobilier dans le cas présent mais, si la crèche voit le jour, ce sera sûrement une victoire pour ces petits que de jouer dans ce havre de tranquillité pendant que leurs mamans travaillent.

Bien sûr, il ne faut pas confondre avec Notre-Dame de Grasse, statue du quinzième siècle, qui vient d'être restaurée et restituée au musée des Augustins. On constate seulement que le culte de la Vierge est très à l'honneur à Toulouse.

 

© Marc Briand.

 

 

Notre-Dame des Victoires, Toulouse. Cliché Marc Briand.

 

 

Lire un autre texte de Marc Briand
publié sur Le blog deDominique Autié

blanc_mince
Découvrir le site de Catherine et Marc Briand

 

 

livre_index
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc

Cliquez ici

Lundi 26 juin 2006

06: 28

 

Taille de l'Homme

 

roi_de_rats

 

 

J'ai cette chance, que je tiens pour plus rare qu'elle ne paraît, de poursuivre une vie professionnelle qui exige que je m'informe dans des domaines – la médecine, les sciences du vivant, notamment – où il m'est offert de rencontrer chercheurs et praticiens afin de médiatiser (dans un cadre éditorial et, depuis plusieurs années désormais, muséographique) leurs travaux, à les mettre en perspective avec l'état de nos sociétés : c'est le cas en médecine et en santé publique, l'un des grands secteurs de l'économie en forte et constante évolution ; dans une perspective à peine prospective touchant au devenir de la planète, mes missions de médiation muséographique pour le nouveau muséum d'histoire naturelle de Toulouse, qui ouvrira ses portes l'an prochain, sont l'occasion d'une passionnante mise à jour, permanente, de mes quelques connaissances de non-spécialiste dans des domaines où se croisent et se recroisent à peu près toutes les disciplines possibles. Je mesure un peu mieux, à chaque pas, ma dette à l'égard de Roger Caillois. Son cheminement, qu'il disait lui-même diagonal, a formé ma curiosité et ma langue ; comment m'orienterais-je, sans abdiquer ma lecture et mes propres intuitions quant à l'itinéraire à suivre pour simplement m'informer, si je ne disposais des repères qu'offre sa méthode, audacieuse autant que sévère ?

En quelques années, qui se comptent sur les doigts d'une main, je me suis ainsi efforcé de suivre l'émergence dans le domaine public (car les présupposés et les travaux qui les préparent remontent toujours bien en amont, dans le secret des laboratoires et des centres de recherche) de quelques interrogations appelées à occuper les esprits dans les décennies à venir (sur fond d'épuisement des ressources pétrolières et de brutale mutation, prédictible, des sociétés occidentales) : l'allongement exponentiel de l'espérance de vie, qu'accompagnent les perspectives vertigineuses du génie génétique et de la bionique [1] ; la remise en cause de la classification traditionnelle du vivant au profit de la cladistique, qui sous-tend un débat en passe d'investir le devant de la scène médiatique, à savoir notre statut d'êtres humains en regard du monde animal.

C'est pourquoi je viens d'acquérir, pour en faire une lecture devenue urgente, l'ouvrage de Philippe Descola, Par-delà nature et culture [2]. L'auteur occupe la chaire d'anthropologie de la nature au Collège de France, son parcours d'ethnologue en a fait un spécialiste de l'Amazonie. Je me sais promis à des heures de pur régal et de qui-vive au fil des quelque six cents pages de ce livre.

*

Le débat est, en fait, largement introduit depuis quelque temps. Je m'en suis fait l'écho à deux reprises, à propos du projet d'élargissement du genre Homo au chimpanzé commun et au chimpanzé bonobo et, plus récemment, à la lecture du compte rendu d'un article de la revue scientifique Nature concernant la longue hésitation des deux lignées conduisant à l'homme et au chimpanzé. Mes interlocuteurs du muséum m'ont remis, la semaine dernière, copie d'un dossier intitulé « Homme et animal : la frontière disparaît », que publie ces jours-ci un nouveau périodique destiné au grand public, Philosophie magazine. Un bref entretien avec Philippe Descola convainc de se plonger dans son livre. Toutefois, les gens de presse responsables de la publication n'ont pu s'empêcher d'encadrer ce dossier par deux articles signés d'un philosophe, Élisabeth de Fontenay : le lecteur se trouve ainsi informé d'entrée de jeu de la lecture à laquelle il doit procéder, des a priori qui lui permettront, sinon de comprendre, du moins de retenir ce qui va lui être enseigné ; en fin de parcours, pour s'assurer du bon formatage du lecteur, Mme de Fontenay est invitée à tirer les conclusions de la maigre dizaine de pages que verrouillent ainsi son propre discours. Et quel discours !

Pour Mme de Fontenay, la théorie synthétique de l'évolution […] ne peut que ruiner, dans ses fondements implicites et bien-pensants, la sacro-sainte foi humaniste et toujours quelque peu créationniste que nous avons dans l'unicité et la prééminence de notre espèce. Ces disciplines achèvent de faire déroger l'homme [3], mettant fin à une arrogance occidentale presque immémoriale. Le caractère immémorial de la domination de l'Occident, affirmé ici, laisse perplexe. Mme de Fontenay précise bien que toute réflexion philosophique doit maintenir fermement disjointes deux interrogations hétérogènes : celle de l'origine de l'homme (scientifique) et celle de la signification de l'humain (philosophique, politique). Plus loin, elle rétrécit encore, s'il se peut, la marge de manœuvre de toute pensée avant qu'elle ne se confronte aux propos des scientifiques, que le dossier présente : On se gardera bien de définir l'humain. On sait depuis longtemps qu'il n'y a pas d'essence de l'homme.

Surtout, ne pas envisager l'homme, dans sa singularité ! Voilà précisément circonscrit le rôle du philosophe – tel qu'en tout cas nos médias l'entendent, quand ils le convoquent et lui prêtent leur porte-voix : c'est-à-dire réduit au rôle de petit pontonnier de main courante entre l'Éducation nationale et le JT de 20 heures, érigé à l'occasion au rang de journaliste de luxe commis à cautionner le dernier état de la doxa, à étayer les règles pour le parc humain dans leur plus récente mise à jour.

Dans son texte de clôture du dossier, Mme de Fontenay consent à l'honnête homme cette seule complaisance : Maintenant, si l'on voulait à tout prix sauver une caractéristique de l'humanité, dont nous puissions encore nous enorgueillir, je ne verrais guère que la responsabilité envers tous les vivants qui puisse remplir cette fonction. En clair, ce qui nous singularise et nous fait honneur se résume, aujourd'hui, à notre sage décision d'accueillir nos frères bonobos dans la grande famille humaine.

La lecture de ces deux pages est proprement effrayante. Mais qu'a-t-on fait à cette femme pour qu'elle se disqualifie de la sorte et veuille précipiter son prochain dans sa dégringolade [4] ? Et qu'est-ce qui aveugle à ce point un rédacteur en chef pour ne pas mesurer – outre l'inculture notoire, tant historique, scientifique que, tout simplement, anthropologique sur laquelle repose le prône fragile de Mme de Fontenay – combien de telles objurgations outrepassent en brutalité, en ridicule et en haine de soi les thèses assénées par le matérialisme dialectique quand il prospérait comme religion d'État, ou la libre-pensée aux épisodes les plus obscurs de l'anticléricalisme primaire ? Deux réponses possibles me viennent à l'esprit.

Fin du pétrole, manque d'eau (susceptible à terme d'entraîner, plus que les intégrismes religieux, des conflits planétaires), effet de serre, épée de Damoclès d'une pandémie incontrôlable… Sans doute l'échéance est-elle bien plus proche qu'on ne juge bon de nous en informer. Si ce n'est, pour l'Occident, une apocalypse économique, sociale et technologique (l'évidence soudaine de l'étroitesse de nos choix industriels et, plus largement, opérationnels : manger, se protéger, se déplacer, occuper notre désœuvrement…), du moins peut-on augurer une apocalypse psychologique, intérieure : la prise de conscience, non préparée, de l'inanité de notre présence au monde en tant que modèle dominant au sein de l'espèce [5].

Inverser soudain le mouvement qui occupe Homo sapiens [6] depuis tant de millénaires, à savoir prendre ses distances avec l'animalité, peut donc revêtir deux significations, pour partie seulement contradictoires.

Soit que l'homme occidental (tel un grand malade qui se saurait condamné mais dispose encore des moyens d'en finir lui-même) se prépare à signer, dans une sorte de suicide intellectuel dérisoire et pathétique, le constat d'échec de ses embardées au sein de l'espèce. Ce qui consisterait à reconnaître l'imprescriptible gâchis qui, en vingt mille ans – pour cette seule séquence somme toute très brève du processus d'hominisation –, aura fait du peintre de Lascaux et d'Altamira un patineur à roulettes et un hooligan apte à dégoupiller canette sur canette avant d'émettre des hurlements de singe à l'apparition de Zinedine Zidane sur l'écran du home cinema devant lequel il est vautré.

Soit, dans une intuition inavouable mais salutaire, qu'il table sur cette hypothèse inédite : que l'animal, selon des modalités dont Homo sapiens occidentalis – l'homme du couchant – n'a justement pas idée (parce qu'il est entré dans une ère où il se trouve dramatiquement à court d'idées), que l'animal, donc, constituera son seul et unique recours. Ou (à peine moins plausible) le maître qui, demain, le réduira en esclavage. Cela pourrait consister – ce sont de pures conjectures, qu'ont déjà proposées des auteurs de science-fiction – à emprunter à l'animal quelque modèle d'organisation économique et sociale dont nous n'aurions, jusqu'alors, pas imaginé la pertinence pour survivre en milieu hostile ; ou encore à conclure quelque traité de libre échange avec telle espèce d'oiseaux, de poissons (plus probablement d'insectes) dont les termes nous accorderaient au moins le délai d'un moratoire avant notre extinction ; ou – comment l'exclure ? – à nous en remettre sans condition aux rats, ou aux termites, ou à quelque classe de virus qui auront dès lors toute autorité sur le Vivant : une nouvelle configuration du pouvoir sur la planète, qu'il serait habile de préparer, s'il en est encore temps. Mme de Fontenay nous suggère qu'une première autoflagellation témoignera sans doute de notre bonne volonté et sera portée à notre crédit, le moment venu.

*

Qu'il soit clair que l'angle selon lequel les médias semblent s'apprêter à aborder ces questions ne préjuge évidemment en rien du fond du dossier. La lecture de l'ouvrage de Philippe Descola constitue, pour moi, la nouvelle étape d'un itinéraire que balisent, dans ma bibliothèque, quelques volumes de l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien, les Souvenirs entomologiques de Jean Henri Fabre, La Pieuvre [7] et tant d'autres pages de Caillois, La Chasse à l'âme de Roberte Hamayon [8] ou encore Le Bestiaire du Christ de Louis Charbonneau-Lassay, récemment réédité (serait-ce un signe ?), dont je viens de faire l'acquisition. Les trente premières pages de Par-delà nature et culture me confirment que l'auteur nous convie à distance raisonnable du désert spirituel auquel prétend nous condamner le Magazine philosophique.

Quant à Mme de Fontenay et à ceux qui craindraient de perdre de vue, comme elle, toute mesure, toute idée de la taille de l'homme [9], me vient soudain de leur offrir ces Signes pour voyageurs du poète Jean Follain [10] (un ami de l'Homme) :

parangonnage2

Voyageurs des grands espaces
lorsque vous verrez une fille
tordant dans ses mains de splendeur
une chevelure immense et noire
et que par surcroît
vous verrez
près d'une boulangerie sombre
un cheval couché dans la mort
à ces signes vous reconnaîtrez
que vous êtes parmi les hommes
.

 

 

 

 

[1] Ce lien vaut pour les trois articles de presse (Le Monde et Libération) qu'il reproduit, qui datent tous trois de 2001. La bionique s'appuie toutefois sur une démarche bien plus ancienne, dont on peut sans doute trouver les indices dès les premières tentatives de l'homme pour concevoir des outils et gérer son propre rapport à l'environnement.
[2] Collection « Bibliothèque des sciences humaines », Gallimard, août 2005 ; 624 p., 35 €.
[3] Les italiques sont de l'auteur. Je m'y suis moi-même repris pour comprendre cette phrase qui, dans son contexte, signifie bien que les découvertes récentes en paléo-anthropologie, primatologie, zoologie, éthologie et génétique font qu'on ne peut plus estimer que l'homme (Homo sapiensvoir note 5, ci-dessous) déroge, fait exception d'aucune façon parmi le Vivant.
[4] La réponse – qui laisse tout aussi interdit – se trouve peut-être dans la réplique que Mme de Fontenay adresse à son interlocuteur, au début d'un long et édifiant entretien publié en ligne sur le site philagora.net : [Question :] Pour ma part, j'associerais volontiers votre travail à une lecture en termes de « devenir-animal » au sens deleuzien du terme. Pensez-vous l'animal comme un devenir, comme on a pu penser le devenir-femme, le devenir-philosophe [note : Gil1es Deleuze et Claire Pamet, Dialogues, Paris, Flammarion, 1977, p. 8: « Il y a un devenir-philosophe qui n'a rien à voir avec l'histoire de la philosophie, et qui passe plutôt par ceux que l'histoire de la philosophie n'arrive pas à classer. »] ou le devenir-minoritaire ? – [Réponse de Mme de Fontenay :] Cette analogie animal/femme/minoritaire est féconde, et il est probable qu'elle a joué un rôle dans mon parcours.
[5] J'emprunte ce terme d'apocalypse aux échanges que Jérôme Pin Simonet et moi-même avons noués ces temps-ci, sur ces questions. Je trouvais quelque peu excessive sa prédiction d'une apocalypse (j'entendais économique, géopolitique, géostratégique) qu'engendrerait la seule reconversion hâtive de nos sources d'énergie ; il a précisé sa pensée, et j'ai compris qu'il évoquait essentiellement, d'abord, une désagrégation de l'homme occidental, non seulement dans ses modes de vie mais aussi dans ses ressorts les plus profonds, affectifs, imaginaires, libidinaux.
[6] Jusqu'à une période récente, la classification séparait l'espèce Homo sapiens en deux sous-espèces, Homo sapiens neanderthalensis et Homo sapiens sapiens. On sait désormais qu'il n'y a pas de rapport de descendance entre les Néanderthaliens (désormais qualifiés d'Homo neanderthalensis) et nous. Se trouve ainsi libérée à notre seul usage la sobre appellation d'Homo sapiens. Les plus anciens ossements d'Homo sapiens connus à ce jour, retrouvés en 2003 en Éthiopie, datent de 160 000 ans ; les paléontologues s'accordent à situer, a minima, entre 200 000 et 300 000 ans l'apparition d'Homo sapiens. Toutefois, l'émergence du genre Homo date d'entre 2,5 à 1,6 millions d'années avec l'apparition d'Homo habilis, son premier représentant.
[7] La Pieuvre – Essai sur la logique de l'imaginaire, collection « La Mémoire » La Table ronde, 1973.
[8] La Chasse à l'âme – Esquisse d'une théorie du chamanisme sibérien, Société d'ethnologie, service du publication de l'Université Paris X, Nanterre, 1990.
[9] L'expression est de Charles Ferdinand Ramuz : Taille de l'Homme (1933), repris dans La Pensée remonte les fleuves, Essais et réflexions, collection « Terre humaine », Plon, 1979.
[10] Jean Follain, « Signes pour voyageurs », Usage du Temps, Gallimard, 1943. On doit également à Jean Follain une Célébration de la pomme de terre, aux éditions Robert Morel, en 1966.

*

En ouverture :
Roi-de-rats (Rattenkönig), muséum d'histoire naturelle de Nantes. Le musée « Mauritanium » d'Altenburg (Thuringe) expose le roi-de-rats le plus nombreux que l'on connaisse : découvert en 1828, il comporte trente-deux individus.

evolution


……………………CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
……………………Retrouvez une chronique ancienne
……………………Naviguez par thèmes…
blanc
…………………………………………………Cliquez ici

Jeudi 22 juin 2006

06: 41

 

Clôture

 

 

cloture

 

J'écris ces lignes alors que, par la fenêtre ouverte (nécessairement ouverte : 24 °C seulement, mais cette hygrométrie de bidet propre à cette ville – un poids volumique de l'air à vous plomber le souffle), me parviennent les échos superposés, asynchrones, de plusieurs sources de bruits. Homo festivus, roi de paille sourd-bègue, pétarade. Je guette le gros orage qui pourrait provoquer un arc électrique.

Benoît, Bernard, Dominique, François, Thérèse, Jean [1]…, dès le glissement de l'Antiquité vers le haut Moyen Âge, transcrivent l'hésychasme du désert aux mesure de l'Occident bien tempéré. Il n'y a pas rupture : Benoît se serait volontiers contenté de sa grotte esseulée ; ce sont ses futurs moines qui l'adjurent d'inventer autre chose – il était temps. D'autres, subodorant la nécessité de l'entreprise, ont tenté de l'éliminer. C'est un corbeau qui s'est emparé in extremis de la boule de pain empoisonnée. Benoît gravit le mont Cassin. La suite est mieux connue.

La clôture est le désert d'une civilisation plus avancée, déjà (comme on le dit des fruits). Elle est la partie du monastère interdite aux profanes. Les moines ne peuvent s'en absenter sans permission. Dans l'agencement bénédictin, l’église abbatiale et le cloître en constituent le centre irréductible : le chœur pour la communauté de prière, le déambulatoire pour la rumination taciturne et singulière. À proximité, le scriptorium – la seule pièce chauffée, jadis, afin d'éviter que l’encre ne gelât – pour la lectio divina.

Je songe que nous nous trouvons dans une nécessité comparable : il est temps de doter la clôture de contours et d'une règle à la mesure d'une ère d'effet de serre, que ceux qui en éprouvent l'urgence vitale s'ouvrent à un temps de repli. Refermer ce qui, indûment, a été ouvert. Couper le son dans l'image. Se remémorer les rythmes enfouis d'une pensée anaérobie.

Telle Règle ne saurait être laïque. Religieuse, elle introduirait encore le loup confessionnel : le marketing dans l'oraison. Et quid de la langue, qu'a gangrenée la force de vente du light, du soft, du droit à – qu'une éthique immorale rend obscène jusqu'au vomissement (cette odeur de vomi de la langue de bois) ?

Le mot philocalie semble indiquer une direction. Rien de plus, à cette heure.

D'aucuns entendront fermeture (pardon : exclusion) quand il est écrit clôture, élite pour communauté ; renoncement – non repli, qui est efflorescence intérieure, épanouissement involuté ; et retourneront contre l'idée même de prière le discours de la surdité volontaire.

Surtout ne pas ferrailler en bas de page, s'abstenir d'un sous-titrage Antiope ! Car ce peut être ainsi, tout simplement – sans violence et sans dialogue qu'on sait vain –, à compter de cette surdité, de cette opacité consenties que se dessinera la partition, que les limites invisibles, impalpables, de la clôture fixeront leur tracé.

 

 

[1] Saint Benoît (490-547) fonde un monastère en 534 (d'autres sources retiennent 529 – l'âge exact de Benoît n'est pas sûr non plus) au mont Cassin, entre Rome et Naples, et rédige la Règle monastique qui porte son nom. Le pape Grégoire le Grand (590-604) diffuse cette règle et contribue au développement des abbayes bénédictines dans toute l'Europe. – Bernard de Clairvaux (1090-1153) réforme l'ordre de Cîteaux (Cisterciens) fondé en 1098 par saint Robert de Molesmes, en réaction au laisser-aller des monastères clunisiens vis-à-vis de la règle de saint Benoît (source : Encyclopédie de l'Agora). – Saint Dominique (ca 1170-1221) fonde l'ordre des Frères prêcheurs (Dominicains). – Saint François (1182-1226) fonde l'ordre des Frères mineurs (Franciscains) – Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582) réforme en 1564, avec l'aide de saint Jean de la Croix (1542-1591), l'ordre contemplatif des Carmes fondé en Syrie au XII° siècle. Sur l'histoire du monachisme, le livre de Jean Decarreaux, Les Moines et la Civilisation (Arthaud, 1962) reste une référence d'une lumineuse clarté – seule la première partie, « Des invasions à Charlemagne » a été publiée.

Cloître de l'abbaye bénédictine de Charlieu (Loire). D.R.

 

 

index_garamond

 

Mardi 20 juin 2006

06: 53

 

L'art d'un visage

 

 

vilhonneur

 

 

Je croyais la journée terminée. Elle se perdait, une fois de plus dans la fatigue comme l'embarcation dans la brume – ou la nuit opaque.

Et j'ai reçu ce très beau texte de Juan Asensio, à propos d'un visage inattendu.

Penser, rêver ce temps de notre naissance improbable d'Homo sapiens – quand le trajet était le plus court d'une pensée spirituelle aux mains qui lui donnent forme [ces mains qui s'offrent au pochoir, sur la paroi], penser cela, toujours, me recharge.

 

 

 

 

 

CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
hand

 

Jeudi 15 juin 2006

10: 18

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
blanc_mince

 

21 – Livres reliés

 

 

livre_electronique

 

 

Voilà quelque temps déjà que je cherchais le prétexte de signaler ici le blog de Francis Pisani, journaliste indépendant, installé depuis 1996 près de San Francisco et de la Silicon Valley, passionné par tout ce qui touche aux technologies de l'information et de la communication telles qu'on les comprend et les perçoit en Californie, selon ses propres termes. Pour qui n'est pas informaticien mais entend suivre l'actualité de la société de l'information, ses nouveaux outils, ses tendances, Francis Pisani propose des pistes précises et documentées, dont il résume en quelques mots l'intérêt. Il vous donne les clés, quelques mots de passe, et à vous de jouer : vulgarisateur et pédagogue comme les Anglo-Saxons seuls, d'ordinaire, savent l'être. Une exception, dont il faut savoir profiter.

Francis Pisani a publié, lundi, le cinquième billet d'une série qu'il a intitulée Le futur du livre. Il sera bon de contrarier la logique du blog, qui veut que le visiteur lise à rebours de la chronologie, et de commencer par la première livraison de cet ensemble prodigieusement tonique.

Cela se lit comme une sorte de petite parabole à deux personnages – ou se suit comme une partie de tennis : Kevin Kelly – journaliste, écrivain, dont l'itinéraire et la production évoquent le touche-à-tout à large spectre – et Bob Stein, directeur de l'Institut pour le futur du livre, sont dans un bateau… la barque de Francis Pisani, justement. En pleine tempête cérébrale. La numérisation des millions de volumes qui dorment dans les bibliothèques du monde entier (à commencer toutefois par celles des États-Unis), la mise en réseau des contenus, le pouvoir et l'argent qui sont en jeu dans ce travail pour titans du scanner font souffler des vents contraires qui donnent de l'effet aux balles qu'échangent les deux joueurs sur le court de Francis Pisani. L'arbitre a déjà rendu le propos si dense et lumineux que je me garderai bien de la moindre paraphrase. Tout juste une ou deux réflexions off, lorsque vous aurez lu ces cinq billets.

blanc
1interlettre 2 interlettre3interlettre 4interlettre 5

 

*

Stimulant, non ? Je fais toutefois un saut en régie pour suggérer un petit aménagement au montage. Il concerne essentiellement le titre que Francis Pisani a choisi pour lier les cinq épisodes de sa chronique, sur quoi je m'interroge : du futur de quels livres s'agit-il ici ? et tant Kevin Kelly que Bob Stein parlent-ils bien, d'ailleurs, du livre et de son avenir ?

À la première question, je répondrais volontiers que l'enjeu du débat concerne seulement ce qu'il adviendra des contenus de millions de volumes, anciens et récents, dès lors que la numérisation rendra possible la diffusion, l'exploration, la commercialisation – mais aussi et surtout la mise en perspective par l'activation hypertextuelle – desdits contenus. J'ajoute que cette masse extraordinaire d'information se trouve, depuis cinq siècles, disponible dans des codex dupliqués mécaniquement grâce au caractère mobile. Dans son principe, le débat serait strictement le même si ces contenus avaient été conservés, en un seul exemplaire original, gravés, ou peints – voire enregistrés sous forme de sons ! – sur des galets, de l'écorce végétale ou sur des milliers de kilomètres de bande magnétique analogique.

Pas plus que n'est envisagé le destin des contenants (ces livres du passé, en tant qu'objets), n'est discutée la production éditoriale à venir : comment intégrera-t-elle l'immense acquis quantitatif et qualitatif de la mise en réseau des contenus antérieurement publiés sur support papier ? comment cette production prendra-t-elle en compte désormais les potentialités de l'hypertexte ? comment, enfin, les éditeurs légitimeront-ils le choix d'une impression traditionnelle sur papier (même si celle-ci ne devait précéder que de quelques mois l'accès numérique aux contenus – une sorte de délai de carence semblable à celui, de plus en plus court, qui sépare la sortie d'un film en salles et sa commercialisation sur DVD). Ces précisions ne sont pas un reproche adressé aux intervenants conviés par Francis Pisani, qui traitent d'un sujet passionnant dans leur champ de compétences. C'est le titre, Le futur du livre, qui me paraît ambigu.

De rares allusions, au fil de la dispute orchestrée par Francis Pisani, laissent entendre que les livres de demain pourraient être les mêmes que ceux d'aujourd'hui, que des éditeurs entêtés continueraient de faire paraître au même rythme effréné, dans des formats immuables et des collections conçues en abyme ; porteurs de contenus qui imposeraient que l'on ferraille pour pouvoir les numériser en raison d'auteurs frileux ou résolument hostiles à toute mise en jeu – et, finalement, à tout partage – de leur œuvre.

D'un point de vue d'éditeur (en référence à l'exercice traditionnel de ce métier, tel que je le pratique depuis un peu plus d'un quart de siècle), ce scénario n'est pas plausible.

De cette fuite en avant faite de surproduction et de soins intensifs pour maintenir un chiffre d'affaires constant et des marges à la hausse, le terme se profile déjà. D'autant plus nettement que, contrairement aux énergies de substitution du pétrole quand il viendra à manquer, les supports du futurs sont connus, d'ores et déjà largement maîtrisés et en essor constant : que les pratiques de lecture documentaire continuent d'évoluer – et l'on ne voit pas comment elles ne tendraient pas à user des facilités de l'hypertexte –, que l'informatique domestique poursuive ses conquêtes, et je ne donne pas cher du millésime 2010 du Petit Larousse ni, d'ailleurs, du vingtième roman d'Amélie Nothomb à paraître la même année. Et qu'on ne vienne surtout pas me dire que le seul attachement sentimental, sensuel, proustien – que sais-je encore – à l'odeur de l'encre d'imprimerie précipitera le moindre lecteur dans une librairie. Il faut chercher autre chose, qui est de l'ordre d'un anthropologie de la chose imprimée, du codex, de l'écrit – qui en appelle à l'histoire de la lecture, du texte déclamé à la méditation tacite en passant par la lecture marmottante du Moyen Âge. Ivan Illich, entre autres, a écrit des pages nourricières pour une telle approche [1].

En 1991, quand j'ai dû réorganiser ma table de travail pour y installer mon premier Mac, j'ai conçu et fabriqué de mes mains, peu de jours après, un lutrin en bois, sur pied, à juste hauteur pour consulter sans effort mes dictionnaires d'usage courant. Aujourd'hui, la toute dernière version numérique de l'Encyclopædia Universalis et Le Littré veillent dans le disque dur de ma machine. Un clic de souris est moins coûteux pour mes vieux os qu'un quart de tour vers le lutrin, qui trône toujours à ma gauche.

Je me souviendrai longtemps du jour de 1998 où Sylvie Astorg et moi avons vu, sur l'écran du PC de son frère, apparaître un mystérieux schéma en couleur sous forme d'un arbre, à partir duquel François Astorg nous raconta la vie de Jean Henri Fabre… Il travaillait à l'époque au sein de Trivium, l'entreprise fondée par Michel Authier et Pierre Lévy pour développer des outils d'analyse et de gestion des ressources humaines issus de leurs recherches sur les arbres de connaissance [2]. Nous avions juste introduit dans l'ordinateur le fichier Word de l'essai que Sylvie et moi venions de consacrer à l'entomologiste. Le livre était sous presse chez l'éditeur.

François avançait en aveugle dans cette expérience, avec un logiciel Trivium en phase expérimentale. Il ignorait tout du fichier que nous avions choisi pour test, et tout de la biographie de Fabre. Il trouva qu'il était beaucoup question d'insectes, mais aussi d'architecture dans ce texte d'environ 350 000 signes. Notre livre s'intitulait Jean Henri Fabre – Maisons, chemin faisant, il prenait effectivement pour fil rouge les demeures où le naturaliste avait vécu et produit son œuvre magistrale, depuis l'Aveyron, où il est né, jusqu'à Sérignan en Vaucluse où il passa la seconde partie de sa vie. François interpréta comme une anomalie une partie de l'arborescence, qui semblait vraiment une pièce rapportée : il s'agissait, en fait, du tout dernier chapitre, dans lequel nous traitions de la renommée de Fabre au Japon. Le logiciel avait éprouvé quelque difficulté à « raccrocher ce wagon-là » et l'avait isolé. Pas une remarque tirée des informations analysées par le programme qui ne fût pertinente – et jusqu'à notre style (la longueur de nos phrases, leur complexité syntaxique et lexicale) fut décrit avec une finesse certaine.

On imagine encore mal, il me semble, quelles découvertes attendent les chercheurs qui exploreront après numérisation, avec de telles intelligences expertes, des travées entières de livres, mais aussi de documents d'archives les plus divers qui dorment depuis des décennies, voire des siècles. Des trésors vont surgir, dont seul l'hypertexte révélera (tel un bain chimique dans la chambre noire) le prix insoupçonné. Voilà ce dont nous parlent, quelques années plus tard, Kevin Kelly et Bob Stein chez Francis Pisani. Et cela est exaltant, bien entendu, et n'a que très peu à voir avec les nouveautés qui s'empilent aujourd'hui chez les quelques libraires qui continuent à exercer leur profession et, plus efficacement pour leurs promoteurs, se contestent les têtes de gondole dans les grandes surfaces de l'Occident. Ces livres-là sont, pour une énorme part excédentaire – surnuméraire conviendrait mieux –, des livres morts : comme des immeubles que l'on construirait aujourd'hui sans l'eau, le gaz ni l'électricité, sans conduits pour acheminer la fibre optique chez ceux qui les habiteront – ou conçus dans des matériaux opaques aux ondes du Wi-Fi.

Les évolutions économiques, les exigences des consommateurs, la concurrence avec d'autres médias ne laisseront d'ailleurs survivre que des livres de qualité, affirmait déjà Jean Lissarrague en 1997, dans un texte dont le propos était bien d'interroger les lendemains du livre : je fais commenter ces quelques pages depuis bientôt dix ans à mes étudiants en formation à l'édition (même si – ou justement parce que – je n'en partage pas toutes les conclusions), tant leur rigueur d'analyse conserve à la réflexion de Jean Lissarrague toute sa fécondité [3]. Car je pense que la réponse est là, dans une nécessité qui rendra irréductible la chose imprimée.

Les chapitres que je déroule lentement pour former L'ordinaire et le propre des livres ne partagent pas d'autre finalité commune : cerner peu à peu, souvent de façon passablement impressionniste, l'irréductible du livre, le cœur vivant d'un objet, d'un support singulier à partir duquel les éditeurs de demain pourront œuvrer à sa renaissance. J'y crois. Les lecteurs familiers de ces pages le savent. C'est aux professionnels du livre de conduire cette réflexion. Notre tâche sera d'autant plus aisée que le thésaurus numérique des savoirs sera constitué et sa mise en pratique (plus encore que sa consultation) devenue une routine.

 

À suivre.

 

[1] Ivan Illich, Du lisible au visible : la naissance du texte. Un commentaire du Didascalicon de Hugues de Saint-Victor, traduit par Jacques Mignon, Le Cerf, 1991.
[2] Michel Authier et Pierre Lévy, Les Arbres de connaissance, La Découverte, 1992. L'Intelligence collective – Pour une anthropologie du cyberspace, que Pierre Lévy a signé seul (La Découverte, 1994), reste l'ouvrage qui m'a ouvert à une curiosité active pour les technologies de l'information et les potentialités des réseaux.
[3] Jean Lissarrague, « Quels lendemains pour le livre ? », Esprit, octobre 1997, pp. 212-222. Jean Lissarrague est gérant du Centre français du droit de copie (CFC). Il a été notamment président-directeur général des éditions Bordas-Dunod et vice-président du Syndicat national de l'édition.

Mounir Fatmi, Les Connexions, 2004.
Francis Pisani a choisi cette œuvre pour illustrer son deuxième billet de la série Le futur du livre. Source : artkrush.com.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_manusc

 

Mardi 13 juin 2006

06: 54

 

De l'insulte,

comme l'une des techniques,
non des beaux-arts,
mais du marketing

De la survie en milieux hostiles [XV]
(Courts manuels portatifs – 17)

 

 

bridelice
Pour lire l'offre de remboursement grossie 12 fois,
cliquez dessus.

 

 

J'avais d'ultimes naïvetés, je le constate. Celle, par exemple, qui créditait le marketing d'une once d'inventivité (innovation, flexibilité, excellence, éthique – choucroute, aurait rajouté Jean Yanne).

Comme le coup du relevé d'identité bancaire est un vieil oripeau – une sorte de Tautavel du mass market –, on innove par l'insulte : il m'a fallu, cette fois, recourir à mon compte-fils de typographe pour décrypter le texte imprimé en corps 6, sans interlignage, au dos de la jolie vignette rose fluo qui m'a un instant, devant le linéaire, rempli d'une joie simple de bonne ménagère économe.

Toutefois, la technique qui consiste à insulter le client n'a elle-même rien de très nouveau. Elle est, pour tout dire, passablement fripée : dans les années 1980, Mme Sonia Rykiel formait les vendeuses des magasins ouverts à son enseigne à conspuer d'entrée de jeu toute cliente qui franchissait leur porte [l'information me fut donnée, peu après qu'elle inaugura celui qui fait l'angle du boulevard Saint-Germain et de la rue des Saints-Pères, par l'hôtelier voisin chez qui je descendais lors de mes séjours professionnels dans la capitale dans les années 1980]. Arborer la griffe en lamé de Mme Rykiel sur un tee-shirt vendu au prix du caviar, payer pour devenir sa femme-sandwich, cela se méritait. Bridélice innove : l'insulte est, si j'ose dire, gratuite. C'est son seul mérite dans le registre de la flexibilité.

Vivement la fin du pétrole, que l'Occident recycle ses doctorants force de vente en porteurs de palanquins, tireurs de rickshaws et pédaleurs de cyclopousses. Ce jour-là, je crois même que je saisirai la première promo sur les fouets – un euro remboursé dès votre passage en caisse.

[À leur décharge, cependant, il semblerait qu'ils s'y préparent dès à présent : je me suis laissé dire que la dernière tendance branchouille, chez les sicaires de l'économie mondialiste, consiste à inonder la planète de yaourts aux OGM onze mois de l'année et, le douzième, à sauter dans le premier vol charter d'une ONG pour aller se livrer à l'étude compassée de quelque population dénutrie. Ça donne bonne conscience, et c'est éthique.]

 

 

 

trophy

Bravo à Édouard Puginier pour l'Award que vient de lui attribuer CGTalk, le site culte de tous les fous d'infographie et de création 3D. Édouard Puginier assure, je le rappelle, l'interface graphique de mon site personnel et des deux sites professionnels d'InTexte.

 

 

 

……………………gateau_cremanglaise
sur l'alexithymie
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
Cliquez ici

Vendredi 9 juin 2006

05: 56

Célébrations

 

X

 

L'abstinence

 

 

pygargue

 

Appelons, cette fois, un chat un chat. La page que voici ne redouble pas cette autre-là. Je m'avance à mains nues, je renonce à situer mon propos entre la définition du dictionnaire et je ne sais quelle thèse officielle, nécessairement bourrée de bons sentiments. [J'ai entré le mot dans la recherche d'images de Google, pour voir : je suis tombé sur tous les sites américains qui prônent l'abstinence sexuelle jusqu'au mariage. C'est à hurler. À fuir – d'autres diront : à se prendre une bonne cuite, illico.

Le mot paraît hors d'usage. Au premier pas, la langue ferait-elle défaut ? C'est partir du plus loin. Du fond du trou.]

*

L'évidence est telle qu'on doit la rencontrer formulée ici ou là, peut-être même dans les lieux nauséabonds que j'évoquais il y a un instant : elle est le contraire du manque. C'est d'ailleurs pour cette raison que le mot existe. On dispose, sinon, de renoncement, privation, refus, déni. Ou encore de : morale, dogme, interdit (volontairement, je laisse à part règle, qui peut servir, et Loi, avec sa capitale, qui nous surplombe).

[J'oubliais : peur.]

*

L'alcoolique abstinent n'a pas peur. Juste froid aux yeux.

*

Au début, l'abstinence de l'alcoolique est un fragile équilibre entre d'immenses bénéfices qui ne sont encore qu'entrevus et un manque que la cure a déporté vers une forme très étrange de faim : une salivation parfois intempestive, toujours réglée sur l'heure des repas. Hors de question de ne pas répondre par retour à ce message enzymatique. Entre les repas, c'est le quartier de pomme salvateur. Et un rigorisme étroit – qui donne le ton à l'entourage – quant au moment de passer à table. Une négligence domestique peut vous faire rechuter. Au point qu'être seul signifie être maître de ses heures (il ne doit plus exister, peu s'en faut, que les moines et les militaires encasernés pour se plier collectivement à l'horaire immuable, pour l'ingérer comme modus vivendi).

Heures [qui signifie office dans le vocabulaire liturgique, et prière par ellipse puis métonymie], grandes et petites. La sonnerie du réveil, la perfusion de café fort, la gamelle des chats, la grande gorgée d'eau du milieu de la matinée (au goulot) : je prie, sans savoir que je prie. La prière – l'heure – me prend en charge. Me porte, me déleste et m'allège d'une ancienne angoisse qui rôde encore [je parle des premiers temps de l'abstinence, qui peuvent durer de six à douze mois]. C'est la seule chose – cette dimension primale mais essentielle de la prière – qu'il serait inutile d'enseigner à l'alcoolique abstinent novice d'un ordre régulier.

*

[Vous trouvez que tout cela n'est pas très vendeur ?
À la bonne heure ! – aurait dit ma grand-mère maternelle.]

Il n'y a rien à vendre au candidat à l'abstinence, et l'alcoolique abstinent n'a rien à revendre à personne. Une forme de tyrannie, du moins les premiers mois, préside à ses rapports avec ce et ceux qui l'environnent.

Il me faut, sur ce qu'on nomme la postcure, être aussi clair et rigoureux que possible : cette période n'est pas de tout repos pour l'alcoolique ; elle est désespérante pour l'entourage, contrairement à toutes les idées reçues par angélisme et bien-pensance ; dans le couple, notamment, l'alternative se profile très souvent : ou bien l'horreur de la rechute, ou bien l'explosion [provisoire ? il y faudrait un talent peu commun] du couple – ce n'est pas mon sujet d'aujourd'hui, mais il conviendra d'y venir, car la discrétion et la pudeur qui incitent les professionnels de la prise en charge à contourner ce versant de la postcure laisse l'alcoolique démuni devant l'épreuve du retour, de la sortie de cure.

Il a déjà perdu quelques kilos et il va continuer à maigrir pendant plusieurs semaines. Cet allègement de lui-même en vient à dessiner l'ascèse sur ses traits (le spectre d'une longue maladie pour ceux qui ne sont pas informés de ce qui lui advient, son entourage professionnel par exemple). Alors qu'intérieurement, ce déficit énergétique – compensé par un traitement de vitamines B1, B6, B12 –, correspond à une véritable recomposition du métabolisme, à la mise au point définitive d'un pacte biologique avec son corps, que l'alcool ne suralimentera plus. Il lui faut désormais apprendre à se nourrir. Il a faim, je l'ai dit. Son corps, pendant ces mois, devient une sorte d'alambic, de laboratoire où se concoctent des recettes dont il n'a pas le temps ni l'énergie de parler, c'est sa seule affaire du moment, qui le concentre, le recueille, le ferme en quelque sorte. C'est son grand œuvre : il est en train de transmuer de la lie en or. Il demande qu'on lui foute la paix – simplement, que le dîner soit prêt à 19 h 40 (à 45, il ne répond plus de rien).

C'est, ordinairement, invivable pour le proche témoin tant impliqué dans le processus alcoolique. Je ne jette aucune pierre. Je ne suis pas loin de penser que, dans cette phase-là, c'est l'autre (le conjoint, ou le plus proche interlocuteur de l'abstinent, s'il vit seul) qui devrait bénéficier de toute la compassion de l'entourage et de la société. Il ne suffit pas d'informer les familles et d'ouvrir à leur usage quelque vague groupe de parole ; c'est une véritable prise en charge qu'il conviendrait de prévoir pour ce traumatisme profond asséné par celui qui revient de la mort, qu'on ne reconnaît plus.

*

Je continue (il va sans dire que nous avons de la suite dans les idées, c'est d'ailleurs ce qui sauve l'addictif, le moment venu).

Comment, donc, évoquer toutefois de quelle sérénité se trouve comptable l'abstinence ? Comment rendre sensible ce point d'ancrage qu'elle scelle dans nos vies d'addictifs ? Je cherche une image, ce sont des sensations tactiles et des sons – des musiques – qui me viennent.

Une piste, peut-être. L'abstinence dériverait – comme on détourne le cours d'un torrent – notre sensualité liquide de la gorge vers la peau et l'oreille interne. [Je n'ai aucune certitude, je m'interroge à haute voix.]

Le résultat, quel qu'en soit le processus profond, est d'un absolu confort (je ne pense pas [à] mon abstinence, la façon dont je cherche mes mots pour en parler en est la preuve).

*

J'aurai encore à méditer ici sur deux points, au moins.

D'une part, la survenue dans ces lignes – dans ma langue organique pour écrire l'abstinence – d'images qui renvoient à une certaine forme de vie religieuse, celle des ordres réguliers notamment (questions subsidiaires : l'abstinence serait-elle un intégrisme ? existe-t-il quelque rapport entre la règle d'abstinence de l'alcoolique et la chasteté du religieux ?)

Cette forme étrange de dissidence, d'autre part, qu'instaure l'abstinence dans une vie : ce principe dérogatoire que le corps-esprit de l'alcoolique abstinent reconnaît, plus qu'il ne le revendique, dans son commerce avec le monde et ses lieux communs, ses évidences bon marché, ses injonctions à obtempérer. Jusque dans son imaginaire – la photographie qui illustre cette page en fournit un exemple : les métaphores qui me viennent ont partie liée avec le froid, la glace, l'air raréfié d'altitude – et non avec la chaleur de la commensalité, d'un cocooning intellectuel et moral.

Roger Caillois a vingt-cinq ans lorsqu'il écrit ce texte [1] :

Alors parfois, comme l'ombre d'une aile froide, un souffle aigu, descendant du glacier, transit soudain le passant, l'arrache à la tiédeur qui l'endort, raidit ses muscles, coupe ses nerfs. L'homme aspire malgré lui l'air glacial et raréfié des cimes et s'en trouve lavé, puissant et comme neuf, inquiet de ce frisson qu'il sent implacable et séduit par cette pureté, cette noblesse, ce vertige – le froid.
Au point extrême où se fondent les sens et la volonté, il est ainsi une lucidité, une ivresse qui balaie d'un souffle scrupules et incertitudes. Elle ne laisse subsister que les dures aiguilles et la glace d'une rigueur sereine et délibérée. C'est cette brûlure froide qui trempe l'être et lui confère l'investiture royale des élus qui, au plus creux de l'amour et jusque dans les bras de l'amante, ne sont jamais ce que les femmes les plus amoureuses tentent toujours de faire des hommes qu'elles aiment : des enfants.

 

*interlettreinterlettre*

*
À suivre.

 

[1] Roger Caillois, L'Aile froide, Fata Morgana, 1989, pp. 12-13. Ce titre est emprunté au nom du glacier (dont la graphie est aujourd'hui : Ailefroide) qui descend de la Barre des Écrins. Caillois renonça, au dernier moment, à la publication de ce texte – l'un des tout premiers qu'il écrivit – dans la Nouvelle Revue française, au printemps 1939, le jugeant trop lyrique en en relisant les épreuves. Il fallut attendre 1989 pour le découvrir. Roger Caillois est mort en décembre 1978. Il me reçut à quelques reprises cette année-là, la dernière fois moins d'un mois avant son décès. Odile Felgine ayant explicitement évoqué la dipsomanie de Caillois dans la magnifique biographie qu'elle lui a consacrée (Stock, 1994), je m'estime autorisé à mentionner ici combien l'alcoolisme du maître, partagé durant ces heures, servit de troublante et perverse caution au mien. Relisant les lignes d'une terrible beauté qui s'imposent, comme une sorte d'envoi, au texte d'aujourd'hui, il me vient soudain que l'auteur donne ici l'indice irrecevable – mais cohérent avec le reste de son œuvre – d'un alcoolisme abstinent qui aurait précédé l'expérience active de l'alcool. L'hypothèse paraîtra d'emblée évidente, je suppose, aux lecteurs du Fleuve Alphée. Il est probable que cette intuition, qui m'a saisi à l'instant tandis que je rédigeais cette note en bas de page, appelle quelque développement ultérieur. Ne serait-ce que par égard pour mon visiteur d'aujourd'hui à qui l'œuvre de Roger Caillois n'est pas familière. Je déteste assez moi-même ces clins d'yeux entendus entre spécialistes pour ne pas en insulter ceux qui me font l'honneur de me lire.

Pygargue à tête blanche (Haliaeetus leucocephalus).
Cet oiseau de proie nord-américain vit au bord des lacs et des rivières, sur les lagunes côtières, dans les estuaires, sur les côtes escarpées et les îles. Il se reproduit en l'Alaska et au Canada. Il hiverne sur les côtes du Canada et de l'Alaska, et dans quarante-huit États des U.S.A., jusqu'en basse Californie et depuis le Maine jusqu'à la Floride. Il est commun en hiver le long du Mississipi et du Missouri. Cliché D.R. (proposé en téléchargement gratuit comme fond d'écran).

 

Plusieurs autres chroniques ont été consacrées, sur ce site,
à l'alcoolisme abstinent :

blanc
1interlettre 2 interlettre3interlettre 4interlettre 5interlettre 6interlettre 7interlettre8interlettre9

 

*

 

Célébrations

de la gomme du fond de robe de l'eau minérale
des myopes de la pistache de la vapeur
de l'œuf à la coque de la machine à écrire
de la paternité

 

souris_index
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici

Mardi 6 juin 2006

06: 20

 

Cesser de boire
blanc_mince
pour retrouver l'amour de mon nom

 

 

vierge_inconnue

 

blanc_marge3


Qui donc (pouf… pouf…) va bien finir par poser la question ? C’est vous qui vous jetez à l’eau, si j’ose dire ? C’est méritoire. Eh bien non, je n’adhère pas aux A.A., car j’ai toujours été persuadé que, dans mon cas, tout recours à une communauté artificiellement constituée d’alcooliques qui tentent de s’en sortir — prônant de surcroît l’anonymat jusque dans sa raison sociale — aurait procédé d’un double contresens : abstinent, j’ai commencé par retrouver une expérience vivable de la solitude. Et le goût des mots, l’amour de mon nom.

Le Bec dans l'eau, Phébus, 1998, p. 138.

 

La jeune femme dont Albert Rudomine a photographié le masque mortuaire en 1927 est la Vierge non pas anonyme, mais inconnue, du canal de l'Ourcq. Elle avait un nom, quand elle vivait. Peut-être le donnait-elle avec quelque fierté quand on le lui demandait. Si l'on avait intitulé cette œuvre La Vierge anonyme du canal de l'Ourcq, une part essentielle de la grâce qui nous touche dans ce visage et son mystère aurait aurait été réduite à rien. La vie qui s'éternise sur les traits de l'inconnue nous fascine ; anonyme, la jeune fille serait à jamais morte.

Aux diverses définitions qui ont été données de l'alcoolique, j'ajoute celle-ci : l'alcoolique est celle ou celui qui a perdu l'amour de son nom. Toute cure, toute prise en charge devraient s'assigner comme priorité première de restituer cet amour à qui l'a – notamment – noyé dans l'alcool. Il me semble que l'abstinence (que je préfère à la sobriété, pour plus de clarté) lui serait offerte par surcroît.

Récemment encore, Les Alcooliques anonymes ont rappelé avec fermeté ce qui fonde leur principe d'anonymat. Ce texte, destiné aux médias, est consultable sur la version française du site des AA. On y lit ceci : Plusieurs [membres de notre association] s’empressent de souligner que le rétablissement individuel chez les AA devrait venir en premier lieu ; la tradition d’anonymat, souvent appelée le battement du coeur des AA, est destinée à garder l’ego sous contrôle, à fournir aux membres une façon de résister à l’envie de rechercher le prestige et le pouvoir personnel, bref, à rester abstinents.

Je ne comprends décidément pas en quoi l'abstinence est liée au renoncement à tout prestige et pouvoirs personnels. Je crois avoir l'honneur et le pouvoir de ne pas être inutile, en certaines circonstances, à l'homme ou à la femme en difficulté avec l'alcool : j'ai peine à imaginer m'adresser à eux singulièrement après leur avoir dit, d'emblée, Je dis que je m'appelle Jacques, mais c'est faux. Volta Faraday, Tiny Sémaphore et Baba Moleskine pratiquèrent, jadis, l'art du nu au Crazy Horse Saloon, mais nous voulions bien qu'elles nous jettent aux yeux ces sobriquets poudreux. Et toute l'ambiguité repose, justement, sur le fait que cet anonymat n'est qu'un « pseudonymat » dans le cadre fermé des réunions des AA – pratique désormais banalisée par Internet, sur les forums, les sites d'enchères…

Or, avec l'anonymat, c'est bien l'irréductible singularité de chaque homme et de chaque femme alcooliques qu'il s'agit de brider, de mettre sous le boisseau : comme une sorte de vague punition, comme le prix d'un étrange péché originel – et Dieu sait, justement, si le discours des AA n'est pas libre, loin de là, du moule judéo-chrétien de la culpabilité.

Sur un plan politique, cet anonymat fait le jeu, me semble-t-il, des lobbies et conforte la frilosité des pouvoirs publics : il est finalement pratique de choisir pour interlocuteur une association américaine, dont la délégation française prend ses ordres loin de la France viticole, et qui interdit de surcroît à ses membres de se présenter au grand jour, à visage et nom découverts. Il suffit d'ailleurs de chercher (en vain) la moindre allusion désobligeante aux AA dans les publications corporatistes qui, officiellement, ne font que défendre l'économie de l'alcool. Et de jauger ce silence bienveillant à l'aune des bordées d'insultes qu'a essuyées Hervé Chabalier après la publication de son rapport [1] – même si je tiens que dénoncer les pratiques pour partie occultes qui consistent à initier le jeune consommateur à la dépendance alcoolique (car Hervé Chabalier a rappelé qu'il ne s'agit de rien de moins que de cela !) est une cause perdue d'avance. Il n'y a pas à craindre de tels désagréments avec les AA, qui se contentent de faire l'appel de ces malades insupportables que nous sommes et de les réduire au silence public. Je force à peine le trait.

J'ai conscience d'aborder l'un des aspects les plus problématiques de la prise en charge des alcooliques dans nos sociétés. Ne serait-ce qu'en raison du nombre de ceux qui doivent aux AA la pérennité de leur abstinence, toujours si cher payée quel que soit le cheminement suivi jusqu'à la libération, jamais définitive (elle ne doit jamais, en tout cas, être tenue pour telle par l'alcoolique : on ne guérit pas de l'alcool, lui seul le sait). Mais il existe, en matière d'alcoologie, une forme de pensée unique, qui a pour nom les Alcooliques anonymes. Que cette thèse officielle comprenne ce coup de gomme sur ce que nous avons de plus singulier – notre nom – ne laisse de me gêner. Pour mes frères dans l'alcool.

J'ai évoqué cette conscience latente du péché, qu'on retrouve dans la profession de foi de l'AA, quand il prend la parole en réunion. À mes frères et mes sœurs alcooliques, déjà abstinents ou encore désespérés, qui côtoient ou côtoieront cette sorte de malédiction (que ce mot est riche, ici ! je m'en aperçois, l'écrivant) de leur nom, j'offre ces versets de Nezamî de Gandjeh [2] :

Le Nom de Dieu est le début de la pensée
et la fin du discours.


[…]

C'est Lui qui, sur la joue d'Adam,
a posé le grain de beauté du péché.

 

 

[1] Parmi bien d'autres pages qu'on pourra lire en ligne, celle des vignerons de l'Hérault, ou encore du portail vitisphere.com.
[2] Poète soufi persan du douzième siècle. Ces lignes sont tirées du distique initial et du distique 38 du Trésor des Secrets, traduit du persan par Djamchid Mortazavi, Desclée de Brouwer, 1987. Je propose ici une formulation personnelle du second passage, pour des raisons d'harmonie, le sens étant strictement préservé.

 

*

 

Plusieurs autres chroniques ont été consacrées, sur ce site,
à l'alcoolisme abstinent :

blanc
1interlettre 2 interlettre3interlettre 4interlettre 5interlettre 6interlettre 7interlettre8

 

La Vierge inconnue du canal de l'Ourcq, photographie d'Albert Rudomine, 1927. D.R.

 

 


pack1
…………

 

 

Lundi 5 juin 2006

06: 47

 

une_liberation

 

… la journée nationale de l'immoralité, plutôt ?

 

 

Je ressasse, depuis samedi, cette une de Libération.

Je suis allé sur le site du quotidien lire quel contenu illustre cette formule à l'emporte-pièce. Et j'ai compris, très vite, que le message tenait en deux lignes : la première pour stigmatiser la décision d'interdire la route, ce lundi, aux transporteurs professionnels ; la seconde, plus labile dans sa formulation, pour insulter ceux qui, en ce lundi, travailleront. Pas un mot des motifs pour lesquels, d'une seule voix, les salariés du service public ont conspué, en son temps, cette initiative d'une journée de travail offerte aux personnes âgées. Pas un mot des plus roués, qui ont demandé et obtenu de travailler une minute et quarante-six secondes de plus chaque jour ouvré de l'année (la farce comme l'un des modes de l'insulte…).

Un simple détour dans le premier traité d'anthropologie, un seul regard vers les vitraux de nos cathédrales suffiront aux plus incultes à découvrir – d'abord ahuris, puis méprisants à l'égard d'un tel état d'arriération syndicale – que les hommes ont longtemps tenu le fruit de leur travail comme ce qu'ils avaient de plus noble à offrir : à la terre nourricière, aux dieux, à Dieu, à leurs semblables.

Pour une fois, un contenu de quelque valeur pouvait être donné à cette sacro-sainte solidarité qu'on ânonne aux quatre vents, l'un de ces concepts dont l'usage inconsidéré – tel le mot éthique – nous a fait perdre tout sens moral.

L'immobilisation réglementaire des poids lourds n'a, dès lors, rien de choquant : elle procède de la même logique veule : les salariés du service public qui profiteront d'un week-end prolongé de plus, après la débauche de jours fériés du mois de mai, doivent circuler en toute sécurité. Cette mesure est citoyenne. Et tant mieux si elle insulte l'autre moitié de la France active – clou que Libération a cru devoir enfoncer – pour ces cons donc, qui s'obstinent à ne pas obtempérer.

Tel était le sens de la leçon d'immoralité politique – d'immoralité, tout court – que nous administrait Libération dans son édition du samedi de Pentecôte.

Aujourd'hui, à InTexte, nous travaillons. Sylvie Astorg a eu raison d'en indiquer clairement les motifs à nos collaborateurs : moraux, tout d'abord, parce que nous donnons la tête haute cette journée de l'entreprise pour ceux à qui, dès aujourd'hui et demain moins encore, les générations actives ne pourront garantir, comme c'est encore le cas pour très peu de temps, un grand âge tous frais payés ; pour des raisons de pure gestion, en outre, car cette journée, nous en versons concrètement la valeur à l'État, elle s'inscrit dans les charges de l'entreprise. De même que nos cotisations à l'Urssaf contribuent à financer le salaire des employés du service public. Nous donnerons n'importe quelle journée à celle ou celui qui en aura besoin pour des raisons personnelles, mais pas celle-là. C'est ainsi. C'est un principe. La morale est faite de principes.

Nous réalisons les trois quarts de notre chiffre d'affaires auprès de clients anglais, allemands, italiens. Cette journée d'aujourd'hui n'est pas con, messieurs les donneurs d'ordres ! Elle nous fait honte, tout simplement.

Comme nous met la honte au front – Juan Asensio a le courage de nous le rappeler – le sort fait à Peter Handke. Cette chronique-là est écrite, sur la Zone ; une sorte de sens de l'honneur me poussait à me charger de l'autre, en miroir. Voilà qui est fait. Qu'on n'attende de moi aucune repentance pour cette page, qui n'est sans doute pas du goût unique (comme la pensée du même qualificatif), unanimiste et mièvre qui sied, paraît-il, pour évoquer ces questions. Il est même inutile de me le faire observer.

 

 

marteau
…………………
………………………………CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
………………………………Retrouvez une chronique ancienne
………………………………Naviguez par thèmes…

Cliquez ici

Vendredi 2 juin 2006

06: 44

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
blanc_mince

 

20 – Livres d'angles

 

 

livres_angle

 

 

 

J'aurais pu écrire : Livres d'intérieur. C'était prendre le risque qu'on entendît coffee table books. Que vînt à l'esprit – par tyrannie vibratoire de l'air du temps – cet adjectif anglais, odieux dans le ânonnement de mes compatriotes : cosy.

*

J'ai longtemps cru que les livres, ici, c'étaient les rayonnages (ce qui en impose, me vaut la question [Et vous avez lu tout ça ?]), les livres debout, dans la seule posture qui ne les gauchisse pas, irrémédiablement. Éventuellement, classés. Je vais chercher une encyclopédie au salon, tirer un paquet de cigarillos de la cartouche qui trône sur mon ancienne table de travail, juste derrière moi, je soustrais mon regard un instant à l'hypnose de l'écran : ils sont partout, en attente, en souffrance d'être lus – ou classés pour plus tard, pour jamais. Posés à plat, en courtes piles, sur les enceintes, sur le moindre meuble, à même le sol.

Eux me disent qu'il y a urgence. Que je mourrai.

*

J'aurais pu écrire : Vanités.

*

Il y a les dix Guibert que j'ai acquis l'an dernier, et lus d'un seul tenant. Impossible de leur faire une place auprès de ceux que je possédais déjà sans devoir bousculer la moitié des rayonnages de la bibliothèque de survie [1] ; pour, quoi qu'il en soit, finir par devoir en exclure dix volumes autres. Cette bibliothèque – la première que j'ai construite, j'habitais encore chez mes parents – comporte une avancée dans sa partie basse. Donc un rebord, de la largeur d'un volume de la collection blanche. Je passe devant dix fois par jour. Dix fois, j'ai une pensée pour cet excédent de Guibert.

*

Expression toujours singulière, le livre de chevet : nous serions les gens d'un seul livre, celui que nous disons être en train de lire, le livre somnifère. Nous serions formatés pour être des lecteurs oublieux – ce qui fait les beaux jours de l'industrie cinématographique, qui recycle le texte en images sonnantes et trébuchantes. C'est pourquoi j'ai toujours plusieurs livres près de moi, quand je m'allonge : celui qui conviendra, ce soir, à ma fatigue ; les autres pour me tenir éveillé et me prémunir contre le syndrome d'apnée du sommeil.

*

Livres d'angles m'est venu : Quignard – in angulo. Rarement, plus courte sentence m'aura profité. Il n'est presque plus un jour qui se termine sans que mon corps ne se soit éprouvé, dans l'une des pièces où il se déplace (travaille, se livre au sommeil) dans l'un de ces angles par lequel le visible cesse d'être visible à la vue. Toujours, dans le champ qu'ouvre l'angle, il y a des livres.

*

C'est le chat qui a réalisé le casting. Toujours, elle se précipite [même de dehors, quant elle est à vaguer sur le toit] si je monte à l'étage. Elle demande à boire au robinet du lavabo de la salle de bain. De même, qu'elle fait irruption dans le champ de l'appareil, dès le deuxième déclic.

*

Pascal Quignard, dans un entretien filmé, dit (je restitue de mémoire) qu'il n'accumule pas les livres, qu'il ne les possède pas. Qu'il n'existe pas, socialement, par les livres qu'il possède. Les angles lui sont plus nus qu'à moi. Il est plus avancé que moi dans la vie profonde des angles morts.

*

[Ce soir, je couvrais les deux tomes d'une étude d'Henri Massé, parue en 1938, Croyances et coutumes persanes. Je suis monté les poser au pied de ma table de chevet – ils sont d'un format ample, avec des marges superbes. J'ai constaté que l'éditeur avait ménagé un feuillet vierge avant la page de faux titre, que j'ai pu prendre sous le rabat du cristal avec la couverture, d'un papier trop léger, en revanche, pour la surface et la masse des volumes. (Sur le fond, ceci n'a qu'un rapport bien ténu avec ce qui précède et suit. Mais je crains d'égarer une note griffonnée à la diable, le temps m'est compté ces jours-ci, plus que jamais, et je ne voudrais pas perdre cette image, qui en vaut d'autres.) Le grand titre est en page six, un autre feuillet blanc le sépare de la préface, qui débute en belle page. J'ai songé à cette solennité qui marque l'ouverture d'un livre, que les collections de poche n'ont pas congédiée. Quant à cette pratique du faux titre : dans les soirées huppées, quand l'étiquette prévalait, un aboyeur posté près de la porte prononçait à forte voix les nom et qualité des arrivants. La page de faux titre, c'est l'aboyeur du volume – non de l'auteur, qui n'y figure pas, mais du contenu, du titre (la place, la terre, la province du savoir que ce livre régente, sur laquelle il fait autorité. La profération suffisait à suspendre un instant le babil, les crinolines frémissaient.]

*

J'ai pris ces clichés un dimanche matin. Dans la soirée, je suis monté à l'étage préparer la cafetière pour le réveil du lendemain. J'ai été frappé par la beauté de la lumière qui venait fondre sur les livres posés devant le meuble bas de la chambre. Je suis allé chercher l'appareil. J'ai pris une vingtaine de clichés. Les couleurs étaient épouvantables – la moquette pistache virée au bleu pétrole. Rien de la lumière qui, entre-temps, avait disparu, supposai-je. J'eus l'idée de supprimer les couleurs sur l'un d'eux, d'un coup de souris. L'émotion du jour tombant sur la tranche des livres était intacte.

Le chat ne m'a pas vu faire.

 

 

Story-board

(Galerie – cliquez ici.)

 

À suivre.

 

[1] Je le redis pour les nouveaux venus ou les hôtes de passage : l'expression est de Maurice G. Dantec.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_manusc

 

:: Page suivante >>

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

juin 2006
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML