blog dominique autie

 

Vendredi 2 juin 2006

06: 44

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
blanc_mince

 

20 – Livres d'angles

 

 

livres_angle

 

 

 

J'aurais pu écrire : Livres d'intérieur. C'était prendre le risque qu'on entendît coffee table books. Que vînt à l'esprit – par tyrannie vibratoire de l'air du temps – cet adjectif anglais, odieux dans le ânonnement de mes compatriotes : cosy.

*

J'ai longtemps cru que les livres, ici, c'étaient les rayonnages (ce qui en impose, me vaut la question [Et vous avez lu tout ça ?]), les livres debout, dans la seule posture qui ne les gauchisse pas, irrémédiablement. Éventuellement, classés. Je vais chercher une encyclopédie au salon, tirer un paquet de cigarillos de la cartouche qui trône sur mon ancienne table de travail, juste derrière moi, je soustrais mon regard un instant à l'hypnose de l'écran : ils sont partout, en attente, en souffrance d'être lus – ou classés pour plus tard, pour jamais. Posés à plat, en courtes piles, sur les enceintes, sur le moindre meuble, à même le sol.

Eux me disent qu'il y a urgence. Que je mourrai.

*

J'aurais pu écrire : Vanités.

*

Il y a les dix Guibert que j'ai acquis l'an dernier, et lus d'un seul tenant. Impossible de leur faire une place auprès de ceux que je possédais déjà sans devoir bousculer la moitié des rayonnages de la bibliothèque de survie [1] ; pour, quoi qu'il en soit, finir par devoir en exclure dix volumes autres. Cette bibliothèque – la première que j'ai construite, j'habitais encore chez mes parents – comporte une avancée dans sa partie basse. Donc un rebord, de la largeur d'un volume de la collection blanche. Je passe devant dix fois par jour. Dix fois, j'ai une pensée pour cet excédent de Guibert.

*

Expression toujours singulière, le livre de chevet : nous serions les gens d'un seul livre, celui que nous disons être en train de lire, le livre somnifère. Nous serions formatés pour être des lecteurs oublieux – ce qui fait les beaux jours de l'industrie cinématographique, qui recycle le texte en images sonnantes et trébuchantes. C'est pourquoi j'ai toujours plusieurs livres près de moi, quand je m'allonge : celui qui conviendra, ce soir, à ma fatigue ; les autres pour me tenir éveillé et me prémunir contre le syndrome d'apnée du sommeil.

*

Livres d'angles m'est venu : Quignard – in angulo. Rarement, plus courte sentence m'aura profité. Il n'est presque plus un jour qui se termine sans que mon corps ne se soit éprouvé, dans l'une des pièces où il se déplace (travaille, se livre au sommeil) dans l'un de ces angles par lequel le visible cesse d'être visible à la vue. Toujours, dans le champ qu'ouvre l'angle, il y a des livres.

*

C'est le chat qui a réalisé le casting. Toujours, elle se précipite [même de dehors, quant elle est à vaguer sur le toit] si je monte à l'étage. Elle demande à boire au robinet du lavabo de la salle de bain. De même, qu'elle fait irruption dans le champ de l'appareil, dès le deuxième déclic.

*

Pascal Quignard, dans un entretien filmé, dit (je restitue de mémoire) qu'il n'accumule pas les livres, qu'il ne les possède pas. Qu'il n'existe pas, socialement, par les livres qu'il possède. Les angles lui sont plus nus qu'à moi. Il est plus avancé que moi dans la vie profonde des angles morts.

*

[Ce soir, je couvrais les deux tomes d'une étude d'Henri Massé, parue en 1938, Croyances et coutumes persanes. Je suis monté les poser au pied de ma table de chevet – ils sont d'un format ample, avec des marges superbes. J'ai constaté que l'éditeur avait ménagé un feuillet vierge avant la page de faux titre, que j'ai pu prendre sous le rabat du cristal avec la couverture, d'un papier trop léger, en revanche, pour la surface et la masse des volumes. (Sur le fond, ceci n'a qu'un rapport bien ténu avec ce qui précède et suit. Mais je crains d'égarer une note griffonnée à la diable, le temps m'est compté ces jours-ci, plus que jamais, et je ne voudrais pas perdre cette image, qui en vaut d'autres.) Le grand titre est en page six, un autre feuillet blanc le sépare de la préface, qui débute en belle page. J'ai songé à cette solennité qui marque l'ouverture d'un livre, que les collections de poche n'ont pas congédiée. Quant à cette pratique du faux titre : dans les soirées huppées, quand l'étiquette prévalait, un aboyeur posté près de la porte prononçait à forte voix les nom et qualité des arrivants. La page de faux titre, c'est l'aboyeur du volume – non de l'auteur, qui n'y figure pas, mais du contenu, du titre (la place, la terre, la province du savoir que ce livre régente, sur laquelle il fait autorité. La profération suffisait à suspendre un instant le babil, les crinolines frémissaient.]

*

J'ai pris ces clichés un dimanche matin. Dans la soirée, je suis monté à l'étage préparer la cafetière pour le réveil du lendemain. J'ai été frappé par la beauté de la lumière qui venait fondre sur les livres posés devant le meuble bas de la chambre. Je suis allé chercher l'appareil. J'ai pris une vingtaine de clichés. Les couleurs étaient épouvantables – la moquette pistache virée au bleu pétrole. Rien de la lumière qui, entre-temps, avait disparu, supposai-je. J'eus l'idée de supprimer les couleurs sur l'un d'eux, d'un coup de souris. L'émotion du jour tombant sur la tranche des livres était intacte.

Le chat ne m'a pas vu faire.

 

 

Story-board

(Galerie – cliquez ici.)

 

À suivre.

 

[1] Je le redis pour les nouveaux venus ou les hôtes de passage : l'expression est de Maurice G. Dantec.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Commentaires:

Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Voilà une des plus belles chroniques de cette série. Parfaite joie de lecture, au matin.

Ce n'est pas la première fois que vous associez les livres et la mort. Cela fait même deux fois, à bref intervalle.

"Cette solennité qui marque l'ouverture d'un livre" : oui... Et quelquefois, hélas trop souvent, une banalité sans nom, sans fond, succède à la solennité. Moi aussi, j'aime l'entrée, le couloir, l'antichambre qui ouvrent sur le salon de réception (bravo pour cette image d'aboyeur) mais comme c'est triste, lorsque la soirée est minable, le champagne tiédasse, la compagnie vulgaroïde.



Permalien Vendredi 2 juin 2006 @ 09:29
Commentaire de: Olivier Bruley [Visiteur] · http://www.hautetfort.com/oliviermb/
Je vous avais parlé un jour, devant votre tombeau de Guibert, du désir, et même de l'espèce d'excitation que me causait la perspective de recevoir bientôt les livres que j'avais commandés de cet auteur. Et je comparais cette excitation à celle qu'on peut ressentir à la pensée de rencontrer physiquement un garçon contacté grâce au réseau téléphonique ou grâce à Internet. Mais les images de votre bibliothèque (déjà lors de votre chronique consacrée à la chaleur des livres, et encore aujourd'hui) font naître en moi une autre sorte de désir, plus proche du phantasme sans doute, car bien sûr, je n'envisage pas réellement de posséder un jour vos livres. Mais comme Renaud Camus a souvent ses ''rêveries immobilières'', j'ai des rêves de bibliothèque. Il m'arrive de passer une heure ou deux, sur un site de livres anciens, que vous pratiquez aussi, je crois, à ne faire que rêver à des milliers de titres. Et souvent, je me surprends à littéralement saliver d'envie devant ces titres de livres plus anciens que moi et que je m'imagine posséder. Eh bien, je ressens la même chose devant les photos de votre bibliothèque, que je me plais à imaginer mienne, comme il arrive à Camus de s'imaginer habitant un château qui n'est pas même à vendre. La chaleur des livres est aussi excitante que celle des garçons, pas de tel garçon en particulier, mais de la masse de tous les garçons qu'on ne connaît pas encore. Il y a là dedans quelque chose qui n'est pas loin d'être sexuel. Et comme tous les matins (je reprends votre image), notre brosse à dents nous voit nus, nos livres tous les jours nous voient dans notre nudité intérieure. Je vous laisse imaginer le trouble que m'ont causé, sur l'une des photos du story board, le reflet du lit défait dans le miroir et la toute dernière image, le Malraux sur une couche qu'on croirait encore chaude. C'est vraiment quelque chose de très intime que vous nous montrez là.
Permalien Samedi 3 juin 2006 @ 19:37
Commentaire de: Kate [Visiteur]
Ce sont les livres qui nous possèdent, nous tiennent entre leurs pages.
J'aime bien le chat perché sur les livres; il a l'air si grave et songeur, à l'aise avec et sur les bouquins.
Permalien Jeudi 8 juin 2006 @ 19:07

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