L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
J'aurais pu écrire : Livres d'intérieur. C'était prendre le risque qu'on entendît coffee table books. Que vînt à l'esprit – par tyrannie vibratoire de l'air du temps – cet adjectif anglais, odieux dans le ânonnement de mes compatriotes : cosy.
J'ai longtemps cru que les livres, ici, c'étaient les rayonnages (ce qui en impose, me vaut la question [Et vous avez lu tout ça ?]), les livres debout, dans la seule posture qui ne les gauchisse pas, irrémédiablement. Éventuellement, classés. Je vais chercher une encyclopédie au salon, tirer un paquet de cigarillos de la cartouche qui trône sur mon ancienne table de travail, juste derrière moi, je soustrais mon regard un instant à l'hypnose de l'écran : ils sont partout, en attente, en souffrance d'être lus – ou classés pour plus tard, pour jamais. Posés à plat, en courtes piles, sur les enceintes, sur le moindre meuble, à même le sol.
Eux me disent qu'il y a urgence. Que je mourrai.
J'aurais pu écrire : Vanités.
Il y a les dix Guibert que j'ai acquis l'an dernier, et lus d'un seul tenant. Impossible de leur faire une place auprès de ceux que je possédais déjà sans devoir bousculer la moitié des rayonnages de la bibliothèque de survie [1] ; pour, quoi qu'il en soit, finir par devoir en exclure dix volumes autres. Cette bibliothèque – la première que j'ai construite, j'habitais encore chez mes parents – comporte une avancée dans sa partie basse. Donc un rebord, de la largeur d'un volume de la collection blanche. Je passe devant dix fois par jour. Dix fois, j'ai une pensée pour cet excédent de Guibert.
Expression toujours singulière, le livre de chevet : nous serions les gens d'un seul livre, celui que nous disons être en train de lire, le livre somnifère. Nous serions formatés pour être des lecteurs oublieux – ce qui fait les beaux jours de l'industrie cinématographique, qui recycle le texte en images sonnantes et trébuchantes. C'est pourquoi j'ai toujours plusieurs livres près de moi, quand je m'allonge : celui qui conviendra, ce soir, à ma fatigue ; les autres pour me tenir éveillé et me prémunir contre le syndrome d'apnée du sommeil.
Livres d'angles m'est venu : Quignard – in angulo. Rarement, plus courte sentence m'aura profité. Il n'est presque plus un jour qui se termine sans que mon corps ne se soit éprouvé, dans l'une des pièces où il se déplace (travaille, se livre au sommeil) dans l'un de ces angles par lequel le visible cesse d'être visible à la vue. Toujours, dans le champ qu'ouvre l'angle, il y a des livres.
C'est le chat qui a réalisé le casting. Toujours, elle se précipite [même de dehors, quant elle est à vaguer sur le toit] si je monte à l'étage. Elle demande à boire au robinet du lavabo de la salle de bain. De même, qu'elle fait irruption dans le champ de l'appareil, dès le deuxième déclic.
Pascal Quignard, dans un entretien filmé, dit (je restitue de mémoire) qu'il n'accumule pas les livres, qu'il ne les possède pas. Qu'il n'existe pas, socialement, par les livres qu'il possède. Les angles lui sont plus nus qu'à moi. Il est plus avancé que moi dans la vie profonde des angles morts.
[Ce soir, je couvrais les deux tomes d'une étude d'Henri Massé, parue en 1938, Croyances et coutumes persanes. Je suis monté les poser au pied de ma table de chevet – ils sont d'un format ample, avec des marges superbes. J'ai constaté que l'éditeur avait ménagé un feuillet vierge avant la page de faux titre, que j'ai pu prendre sous le rabat du cristal avec la couverture, d'un papier trop léger, en revanche, pour la surface et la masse des volumes. (Sur le fond, ceci n'a qu'un rapport bien ténu avec ce qui précède et suit. Mais je crains d'égarer une note griffonnée à la diable, le temps m'est compté ces jours-ci, plus que jamais, et je ne voudrais pas perdre cette image, qui en vaut d'autres.) Le grand titre est en page six, un autre feuillet blanc le sépare de la préface, qui débute en belle page. J'ai songé à cette solennité qui marque l'ouverture d'un livre, que les collections de poche n'ont pas congédiée. Quant à cette pratique du faux titre : dans les soirées huppées, quand l'étiquette prévalait, un aboyeur posté près de la porte prononçait à forte voix les nom et qualité des arrivants. La page de faux titre, c'est l'aboyeur du volume – non de l'auteur, qui n'y figure pas, mais du contenu, du titre (la place, la terre, la province du savoir que ce livre régente, sur laquelle il fait autorité. La profération suffisait à suspendre un instant le babil, les crinolines frémissaient.]
J'ai pris ces clichés un dimanche matin. Dans la soirée, je suis monté à l'étage préparer la cafetière pour le réveil du lendemain. J'ai été frappé par la beauté de la lumière qui venait fondre sur les livres posés devant le meuble bas de la chambre. Je suis allé chercher l'appareil. J'ai pris une vingtaine de clichés. Les couleurs étaient épouvantables – la moquette pistache virée au bleu pétrole. Rien de la lumière qui, entre-temps, avait disparu, supposai-je. J'eus l'idée de supprimer les couleurs sur l'un d'eux, d'un coup de souris. L'émotion du jour tombant sur la tranche des livres était intacte.
Le chat ne m'a pas vu faire.
[1] Je le redis pour les nouveaux venus ou les hôtes de passage : l'expression est de Maurice G. Dantec.
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Dominique Autié
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