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La jeune femme dont Albert Rudomine a photographié le masque mortuaire en 1927 est la Vierge non pas anonyme, mais inconnue, du canal de l'Ourcq. Elle avait un nom, quand elle vivait. Peut-être le donnait-elle avec quelque fierté quand on le lui demandait. Si l'on avait intitulé cette œuvre La Vierge anonyme du canal de l'Ourcq, une part essentielle de la grâce qui nous touche dans ce visage et son mystère aurait aurait été réduite à rien. La vie qui s'éternise sur les traits de l'inconnue nous fascine ; anonyme, la jeune fille serait à jamais morte.
Aux diverses définitions qui ont été données de l'alcoolique, j'ajoute celle-ci : l'alcoolique est celle ou celui qui a perdu l'amour de son nom. Toute cure, toute prise en charge devraient s'assigner comme priorité première de restituer cet amour à qui l'a – notamment – noyé dans l'alcool. Il me semble que l'abstinence (que je préfère à la sobriété, pour plus de clarté) lui serait offerte par surcroît.
Récemment encore, Les Alcooliques anonymes ont rappelé avec fermeté ce qui fonde leur principe d'anonymat. Ce texte, destiné aux médias, est consultable sur la version française du site des AA. On y lit ceci : Plusieurs [membres de notre association] s’empressent de souligner que le rétablissement individuel chez les AA devrait venir en premier lieu ; la tradition d’anonymat, souvent appelée le battement du coeur des AA, est destinée à garder l’ego sous contrôle, à fournir aux membres une façon de résister à l’envie de rechercher le prestige et le pouvoir personnel, bref, à rester abstinents.
Je ne comprends décidément pas en quoi l'abstinence est liée au renoncement à tout prestige et pouvoirs personnels. Je crois avoir l'honneur et le pouvoir de ne pas être inutile, en certaines circonstances, à l'homme ou à la femme en difficulté avec l'alcool : j'ai peine à imaginer m'adresser à eux singulièrement après leur avoir dit, d'emblée, Je dis que je m'appelle Jacques, mais c'est faux. Volta Faraday, Tiny Sémaphore et Baba Moleskine pratiquèrent, jadis, l'art du nu au Crazy Horse Saloon, mais nous voulions bien qu'elles nous jettent aux yeux ces sobriquets poudreux. Et toute l'ambiguité repose, justement, sur le fait que cet anonymat n'est qu'un « pseudonymat » dans le cadre fermé des réunions des AA – pratique désormais banalisée par Internet, sur les forums, les sites d'enchères…
Or, avec l'anonymat, c'est bien l'irréductible singularité de chaque homme et de chaque femme alcooliques qu'il s'agit de brider, de mettre sous le boisseau : comme une sorte de vague punition, comme le prix d'un étrange péché originel – et Dieu sait, justement, si le discours des AA n'est pas libre, loin de là, du moule judéo-chrétien de la culpabilité.
Sur un plan politique, cet anonymat fait le jeu, me semble-t-il, des lobbies et conforte la frilosité des pouvoirs publics : il est finalement pratique de choisir pour interlocuteur une association américaine, dont la délégation française prend ses ordres loin de la France viticole, et qui interdit de surcroît à ses membres de se présenter au grand jour, à visage et nom découverts. Il suffit d'ailleurs de chercher (en vain) la moindre allusion désobligeante aux AA dans les publications corporatistes qui, officiellement, ne font que défendre l'économie de l'alcool. Et de jauger ce silence bienveillant à l'aune des bordées d'insultes qu'a essuyées Hervé Chabalier après la publication de son rapport [1] – même si je tiens que dénoncer les pratiques pour partie occultes qui consistent à initier le jeune consommateur à la dépendance alcoolique (car Hervé Chabalier a rappelé qu'il ne s'agit de rien de moins que de cela !) est une cause perdue d'avance. Il n'y a pas à craindre de tels désagréments avec les AA, qui se contentent de faire l'appel de ces malades insupportables que nous sommes et de les réduire au silence public. Je force à peine le trait.
J'ai conscience d'aborder l'un des aspects les plus problématiques de la prise en charge des alcooliques dans nos sociétés. Ne serait-ce qu'en raison du nombre de ceux qui doivent aux AA la pérennité de leur abstinence, toujours si cher payée quel que soit le cheminement suivi jusqu'à la libération, jamais définitive (elle ne doit jamais, en tout cas, être tenue pour telle par l'alcoolique : on ne guérit pas de l'alcool, lui seul le sait). Mais il existe, en matière d'alcoologie, une forme de pensée unique, qui a pour nom les Alcooliques anonymes. Que cette thèse officielle comprenne ce coup de gomme sur ce que nous avons de plus singulier – notre nom – ne laisse de me gêner. Pour mes frères dans l'alcool.
J'ai évoqué cette conscience latente du péché, qu'on retrouve dans la profession de foi de l'AA, quand il prend la parole en réunion. À mes frères et mes sœurs alcooliques, déjà abstinents ou encore désespérés, qui côtoient ou côtoieront cette sorte de malédiction (que ce mot est riche, ici ! je m'en aperçois, l'écrivant) de leur nom, j'offre ces versets de Nezamî de Gandjeh [2] :
[1] Parmi bien d'autres pages qu'on pourra lire en ligne, celle des vignerons de l'Hérault, ou encore du portail vitisphere.com.
[2] Poète soufi persan du douzième siècle. Ces lignes sont tirées du distique initial et du distique 38 du Trésor des Secrets, traduit du persan par Djamchid Mortazavi, Desclée de Brouwer, 1987. Je propose ici une formulation personnelle du second passage, pour des raisons d'harmonie, le sens étant strictement préservé.

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La Vierge inconnue du canal de l'Ourcq, photographie d'Albert Rudomine, 1927. D.R.
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Merci à vous, Louis-Paul. Votre œuvre photographique compte aussi, désormais, ici, dans ces pages (je renvoie les visiteurs à votre site, dans les Liens connivents), qu'il vous découvre dans la beauté de la terre que vous habitez, désormais avec bonheur.
Je me rends compte que j'ai, à ce jour, « tourné autour » de cette réalité de l'abstinence, sans l'avoir vraiment abordée pour elle-même. Il est important, je crois, que nous la montrions sous son visage heureux, avenant, aimable, enviable. Sans angélisme, non plus. Surtout pas ! Je songe qu'il ne me faut plus retarder trop le moment de le faire. Je vais m'y atteler…
Toutefois, d'autres que moi peuvent ouvrir le ban, ici même. Ce site accueille ceux et celles que je nomme mes hôtes de passage. Ce portrait de l'abstinence gagnerait à être tenté à plusieurs voix, à plusieurs regards, à plusieurs souffles. L'abstinence le mérite.
D.A.
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Dominique Autié
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