L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

Voilà quelque temps déjà que je cherchais le prétexte de signaler ici le blog de Francis Pisani, journaliste indépendant, installé depuis 1996 près de San Francisco et de la Silicon Valley, passionné par tout ce qui touche aux technologies de l'information et de la communication telles qu'on les comprend et les perçoit en Californie, selon ses propres termes. Pour qui n'est pas informaticien mais entend suivre l'actualité de la société de l'information, ses nouveaux outils, ses tendances, Francis Pisani propose des pistes précises et documentées, dont il résume en quelques mots l'intérêt. Il vous donne les clés, quelques mots de passe, et à vous de jouer : vulgarisateur et pédagogue comme les Anglo-Saxons seuls, d'ordinaire, savent l'être. Une exception, dont il faut savoir profiter.
Francis Pisani a publié, lundi, le cinquième billet d'une série qu'il a intitulée Le futur du livre. Il sera bon de contrarier la logique du blog, qui veut que le visiteur lise à rebours de la chronologie, et de commencer par la première livraison de cet ensemble prodigieusement tonique.
Cela se lit comme une sorte de petite parabole à deux personnages – ou se suit comme une partie de tennis : Kevin Kelly – journaliste, écrivain, dont l'itinéraire et la production évoquent le touche-à-tout à large spectre – et Bob Stein, directeur de l'Institut pour le futur du livre, sont dans un bateau… la barque de Francis Pisani, justement. En pleine tempête cérébrale. La numérisation des millions de volumes qui dorment dans les bibliothèques du monde entier (à commencer toutefois par celles des États-Unis), la mise en réseau des contenus, le pouvoir et l'argent qui sont en jeu dans ce travail pour titans du scanner font souffler des vents contraires qui donnent de l'effet aux balles qu'échangent les deux joueurs sur le court de Francis Pisani. L'arbitre a déjà rendu le propos si dense et lumineux que je me garderai bien de la moindre paraphrase. Tout juste une ou deux réflexions off, lorsque vous aurez lu ces cinq billets.
Stimulant, non ? Je fais toutefois un saut en régie pour suggérer un petit aménagement au montage. Il concerne essentiellement le titre que Francis Pisani a choisi pour lier les cinq épisodes de sa chronique, sur quoi je m'interroge : du futur de quels livres s'agit-il ici ? et tant Kevin Kelly que Bob Stein parlent-ils bien, d'ailleurs, du livre et de son avenir ?
À la première question, je répondrais volontiers que l'enjeu du débat concerne seulement ce qu'il adviendra des contenus de millions de volumes, anciens et récents, dès lors que la numérisation rendra possible la diffusion, l'exploration, la commercialisation – mais aussi et surtout la mise en perspective par l'activation hypertextuelle – desdits contenus. J'ajoute que cette masse extraordinaire d'information se trouve, depuis cinq siècles, disponible dans des codex dupliqués mécaniquement grâce au caractère mobile. Dans son principe, le débat serait strictement le même si ces contenus avaient été conservés, en un seul exemplaire original, gravés, ou peints – voire enregistrés sous forme de sons ! – sur des galets, de l'écorce végétale ou sur des milliers de kilomètres de bande magnétique analogique.
Pas plus que n'est envisagé le destin des contenants (ces livres du passé, en tant qu'objets), n'est discutée la production éditoriale à venir : comment intégrera-t-elle l'immense acquis quantitatif et qualitatif de la mise en réseau des contenus antérieurement publiés sur support papier ? comment cette production prendra-t-elle en compte désormais les potentialités de l'hypertexte ? comment, enfin, les éditeurs légitimeront-ils le choix d'une impression traditionnelle sur papier (même si celle-ci ne devait précéder que de quelques mois l'accès numérique aux contenus – une sorte de délai de carence semblable à celui, de plus en plus court, qui sépare la sortie d'un film en salles et sa commercialisation sur DVD). Ces précisions ne sont pas un reproche adressé aux intervenants conviés par Francis Pisani, qui traitent d'un sujet passionnant dans leur champ de compétences. C'est le titre, Le futur du livre, qui me paraît ambigu.
De rares allusions, au fil de la dispute orchestrée par Francis Pisani, laissent entendre que les livres de demain pourraient être les mêmes que ceux d'aujourd'hui, que des éditeurs entêtés continueraient de faire paraître au même rythme effréné, dans des formats immuables et des collections conçues en abyme ; porteurs de contenus qui imposeraient que l'on ferraille pour pouvoir les numériser en raison d'auteurs frileux ou résolument hostiles à toute mise en jeu – et, finalement, à tout partage – de leur œuvre.
D'un point de vue d'éditeur (en référence à l'exercice traditionnel de ce métier, tel que je le pratique depuis un peu plus d'un quart de siècle), ce scénario n'est pas plausible.
De cette fuite en avant faite de surproduction et de soins intensifs pour maintenir un chiffre d'affaires constant et des marges à la hausse, le terme se profile déjà. D'autant plus nettement que, contrairement aux énergies de substitution du pétrole quand il viendra à manquer, les supports du futurs sont connus, d'ores et déjà largement maîtrisés et en essor constant : que les pratiques de lecture documentaire continuent d'évoluer – et l'on ne voit pas comment elles ne tendraient pas à user des facilités de l'hypertexte –, que l'informatique domestique poursuive ses conquêtes, et je ne donne pas cher du millésime 2010 du Petit Larousse ni, d'ailleurs, du vingtième roman d'Amélie Nothomb à paraître la même année. Et qu'on ne vienne surtout pas me dire que le seul attachement sentimental, sensuel, proustien – que sais-je encore – à l'odeur de l'encre d'imprimerie précipitera le moindre lecteur dans une librairie. Il faut chercher autre chose, qui est de l'ordre d'un anthropologie de la chose imprimée, du codex, de l'écrit – qui en appelle à l'histoire de la lecture, du texte déclamé à la méditation tacite en passant par la lecture marmottante du Moyen Âge. Ivan Illich, entre autres, a écrit des pages nourricières pour une telle approche [1].
En 1991, quand j'ai dû réorganiser ma table de travail pour y installer mon premier Mac, j'ai conçu et fabriqué de mes mains, peu de jours après, un lutrin en bois, sur pied, à juste hauteur pour consulter sans effort mes dictionnaires d'usage courant. Aujourd'hui, la toute dernière version numérique de l'Encyclopædia Universalis et Le Littré veillent dans le disque dur de ma machine. Un clic de souris est moins coûteux pour mes vieux os qu'un quart de tour vers le lutrin, qui trône toujours à ma gauche.
Je me souviendrai longtemps du jour de 1998 où Sylvie Astorg et moi avons vu, sur l'écran du PC de son frère, apparaître un mystérieux schéma en couleur sous forme d'un arbre, à partir duquel François Astorg nous raconta la vie de Jean Henri Fabre… Il travaillait à l'époque au sein de Trivium, l'entreprise fondée par Michel Authier et Pierre Lévy pour développer des outils d'analyse et de gestion des ressources humaines issus de leurs recherches sur les arbres de connaissance [2]. Nous avions juste introduit dans l'ordinateur le fichier Word de l'essai que Sylvie et moi venions de consacrer à l'entomologiste. Le livre était sous presse chez l'éditeur.
François avançait en aveugle dans cette expérience, avec un logiciel Trivium en phase expérimentale. Il ignorait tout du fichier que nous avions choisi pour test, et tout de la biographie de Fabre. Il trouva qu'il était beaucoup question d'insectes, mais aussi d'architecture dans ce texte d'environ 350 000 signes. Notre livre s'intitulait Jean Henri Fabre – Maisons, chemin faisant, il prenait effectivement pour fil rouge les demeures où le naturaliste avait vécu et produit son œuvre magistrale, depuis l'Aveyron, où il est né, jusqu'à Sérignan en Vaucluse où il passa la seconde partie de sa vie. François interpréta comme une anomalie une partie de l'arborescence, qui semblait vraiment une pièce rapportée : il s'agissait, en fait, du tout dernier chapitre, dans lequel nous traitions de la renommée de Fabre au Japon. Le logiciel avait éprouvé quelque difficulté à « raccrocher ce wagon-là » et l'avait isolé. Pas une remarque tirée des informations analysées par le programme qui ne fût pertinente – et jusqu'à notre style (la longueur de nos phrases, leur complexité syntaxique et lexicale) fut décrit avec une finesse certaine.
On imagine encore mal, il me semble, quelles découvertes attendent les chercheurs qui exploreront après numérisation, avec de telles intelligences expertes, des travées entières de livres, mais aussi de documents d'archives les plus divers qui dorment depuis des décennies, voire des siècles. Des trésors vont surgir, dont seul l'hypertexte révélera (tel un bain chimique dans la chambre noire) le prix insoupçonné. Voilà ce dont nous parlent, quelques années plus tard, Kevin Kelly et Bob Stein chez Francis Pisani. Et cela est exaltant, bien entendu, et n'a que très peu à voir avec les nouveautés qui s'empilent aujourd'hui chez les quelques libraires qui continuent à exercer leur profession et, plus efficacement pour leurs promoteurs, se contestent les têtes de gondole dans les grandes surfaces de l'Occident. Ces livres-là sont, pour une énorme part excédentaire – surnuméraire conviendrait mieux –, des livres morts : comme des immeubles que l'on construirait aujourd'hui sans l'eau, le gaz ni l'électricité, sans conduits pour acheminer la fibre optique chez ceux qui les habiteront – ou conçus dans des matériaux opaques aux ondes du Wi-Fi.
Les évolutions économiques, les exigences des consommateurs, la concurrence avec d'autres médias ne laisseront d'ailleurs survivre que des livres de qualité, affirmait déjà Jean Lissarrague en 1997, dans un texte dont le propos était bien d'interroger les lendemains du livre : je fais commenter ces quelques pages depuis bientôt dix ans à mes étudiants en formation à l'édition (même si – ou justement parce que – je n'en partage pas toutes les conclusions), tant leur rigueur d'analyse conserve à la réflexion de Jean Lissarrague toute sa fécondité [3]. Car je pense que la réponse est là, dans une nécessité qui rendra irréductible la chose imprimée.
Les chapitres que je déroule lentement pour former L'ordinaire et le propre des livres ne partagent pas d'autre finalité commune : cerner peu à peu, souvent de façon passablement impressionniste, l'irréductible du livre, le cœur vivant d'un objet, d'un support singulier à partir duquel les éditeurs de demain pourront œuvrer à sa renaissance. J'y crois. Les lecteurs familiers de ces pages le savent. C'est aux professionnels du livre de conduire cette réflexion. Notre tâche sera d'autant plus aisée que le thésaurus numérique des savoirs sera constitué et sa mise en pratique (plus encore que sa consultation) devenue une routine.
[1] Ivan Illich, Du lisible au visible : la naissance du texte. Un commentaire du Didascalicon de Hugues de Saint-Victor, traduit par Jacques Mignon, Le Cerf, 1991.
[2] Michel Authier et Pierre Lévy, Les Arbres de connaissance, La Découverte, 1992. L'Intelligence collective – Pour une anthropologie du cyberspace, que Pierre Lévy a signé seul (La Découverte, 1994), reste l'ouvrage qui m'a ouvert à une curiosité active pour les technologies de l'information et les potentialités des réseaux.
[3] Jean Lissarrague, « Quels lendemains pour le livre ? », Esprit, octobre 1997, pp. 212-222. Jean Lissarrague est gérant du Centre français du droit de copie (CFC). Il a été notamment président-directeur général des éditions Bordas-Dunod et vice-président du Syndicat national de l'édition.
Mounir Fatmi, Les Connexions, 2004.
Francis Pisani a choisi cette œuvre pour illustrer son deuxième billet de la série Le futur du livre. Source : artkrush.com.
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Dominique Autié
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