blog dominique autie

 

Jeudi 22 juin 2006

06: 41

 

Clôture

 

 

cloture

 

J'écris ces lignes alors que, par la fenêtre ouverte (nécessairement ouverte : 24 °C seulement, mais cette hygrométrie de bidet propre à cette ville – un poids volumique de l'air à vous plomber le souffle), me parviennent les échos superposés, asynchrones, de plusieurs sources de bruits. Homo festivus, roi de paille sourd-bègue, pétarade. Je guette le gros orage qui pourrait provoquer un arc électrique.

Benoît, Bernard, Dominique, François, Thérèse, Jean [1]…, dès le glissement de l'Antiquité vers le haut Moyen Âge, transcrivent l'hésychasme du désert aux mesure de l'Occident bien tempéré. Il n'y a pas rupture : Benoît se serait volontiers contenté de sa grotte esseulée ; ce sont ses futurs moines qui l'adjurent d'inventer autre chose – il était temps. D'autres, subodorant la nécessité de l'entreprise, ont tenté de l'éliminer. C'est un corbeau qui s'est emparé in extremis de la boule de pain empoisonnée. Benoît gravit le mont Cassin. La suite est mieux connue.

La clôture est le désert d'une civilisation plus avancée, déjà (comme on le dit des fruits). Elle est la partie du monastère interdite aux profanes. Les moines ne peuvent s'en absenter sans permission. Dans l'agencement bénédictin, l’église abbatiale et le cloître en constituent le centre irréductible : le chœur pour la communauté de prière, le déambulatoire pour la rumination taciturne et singulière. À proximité, le scriptorium – la seule pièce chauffée, jadis, afin d'éviter que l’encre ne gelât – pour la lectio divina.

Je songe que nous nous trouvons dans une nécessité comparable : il est temps de doter la clôture de contours et d'une règle à la mesure d'une ère d'effet de serre, que ceux qui en éprouvent l'urgence vitale s'ouvrent à un temps de repli. Refermer ce qui, indûment, a été ouvert. Couper le son dans l'image. Se remémorer les rythmes enfouis d'une pensée anaérobie.

Telle Règle ne saurait être laïque. Religieuse, elle introduirait encore le loup confessionnel : le marketing dans l'oraison. Et quid de la langue, qu'a gangrenée la force de vente du light, du soft, du droit à – qu'une éthique immorale rend obscène jusqu'au vomissement (cette odeur de vomi de la langue de bois) ?

Le mot philocalie semble indiquer une direction. Rien de plus, à cette heure.

D'aucuns entendront fermeture (pardon : exclusion) quand il est écrit clôture, élite pour communauté ; renoncement – non repli, qui est efflorescence intérieure, épanouissement involuté ; et retourneront contre l'idée même de prière le discours de la surdité volontaire.

Surtout ne pas ferrailler en bas de page, s'abstenir d'un sous-titrage Antiope ! Car ce peut être ainsi, tout simplement – sans violence et sans dialogue qu'on sait vain –, à compter de cette surdité, de cette opacité consenties que se dessinera la partition, que les limites invisibles, impalpables, de la clôture fixeront leur tracé.

 

 

[1] Saint Benoît (490-547) fonde un monastère en 534 (d'autres sources retiennent 529 – l'âge exact de Benoît n'est pas sûr non plus) au mont Cassin, entre Rome et Naples, et rédige la Règle monastique qui porte son nom. Le pape Grégoire le Grand (590-604) diffuse cette règle et contribue au développement des abbayes bénédictines dans toute l'Europe. – Bernard de Clairvaux (1090-1153) réforme l'ordre de Cîteaux (Cisterciens) fondé en 1098 par saint Robert de Molesmes, en réaction au laisser-aller des monastères clunisiens vis-à-vis de la règle de saint Benoît (source : Encyclopédie de l'Agora). – Saint Dominique (ca 1170-1221) fonde l'ordre des Frères prêcheurs (Dominicains). – Saint François (1182-1226) fonde l'ordre des Frères mineurs (Franciscains) – Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582) réforme en 1564, avec l'aide de saint Jean de la Croix (1542-1591), l'ordre contemplatif des Carmes fondé en Syrie au XII° siècle. Sur l'histoire du monachisme, le livre de Jean Decarreaux, Les Moines et la Civilisation (Arthaud, 1962) reste une référence d'une lumineuse clarté – seule la première partie, « Des invasions à Charlemagne » a été publiée.

Cloître de l'abbaye bénédictine de Charlieu (Loire). D.R.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
La vie très réglée des moines fait de la clôture un lieu très ouvert, ouvert sur le temps dont la perception change radicalement. Je parle par expérience: j'allais, autrefois, réviser mes examens à l'abbaye d'En Calcat où la musique était plus douce que le miel.
Permalien Jeudi 22 juin 2006 @ 13:45
Commentaire de: Claude [Visiteur] · http://leseauxvives.blogspirit.com/
Recueillement, introspection, expérience intérieure propice à la création.
Le mystère existe en soi et prend son fondement et sa racine au cœur de l’âme humaine, au sein de la collectivité lorsque ces mêmes cœurs chantent à l’unisson.

Mais c’est de l’action que naîtra cette nouvelle ère, comme elle le fût pour St Benoît ouvrant la marche d'un Ordre Clérical nouveau.
De cette économie monacale que vous décrivez si bien fleurira: le chant du choeur, harmonie, miroir pénétrable de l’âme, la biophilie amour de toute forme de vie, corymbe de la spiritualité, et la philocalie amour du beau, périanthe de l’esprit et du sens, qui s’expriment dans les abbayes au coeur des jardins et des manuscrits dont il est difficile d’ignorer la lénifiante beauté, l’enseignement pérenne et la force communautaire.
Je reprendrais à ce titre la merveilleuse citation de Kali Gibran Mille et une nuit, renouvelée récemment à ma mémoire par une amie et qui qualifie ma pensée lorsque vous dites :
« Le mot philocalie semble indiquer une direction. Rien de plus, à cette heure... » D Autié

Pour moi, elle ne semble pas, elle est la direction en compagnie de sa sœur biophilie vers un avenir meilleur:

« Quand vous atteindrez le cœur de la vie, vous trouverez la beauté en toutes choses, même dans les yeux aveugles à la beauté » Kali Gibran Le sable et l'écume


La clôture comme le reste demande l'intervention de l'équilibriste et du chef d'orchestre comme Benoît, car s'est t on penché sur les "éphémères du bâtiment" pour réguler l'harmonie des chorégraphies et des sonorités au fil des partitions et du temps qui passe ?
Permalien Jeudi 22 juin 2006 @ 17:22
Commentaire de: Danielle [Visiteur]
Apocalypse Chapitre 22

1

Et il me montra un fleuve d'eau de la vie, limpide comme du cristal, qui sortait du trône de Dieu et de l'agneau.

2 Au milieu de la place de la ville et sur les deux bords du fleuve, il y avait un arbre de vie, produisant douze fois des fruits, rendant son fruit chaque mois, et dont les feuilles servaient à la guérison des nations.

3 Il n'y aura plus d'anathème. Le trône de Dieu et de l'agneau sera dans la ville ; ses serviteurs le serviront et verront sa face,
4 et son nom sera sur leurs fronts.
5 Il n'y aura plus de nuit ; et ils n'auront besoin ni de lampe ni de lumière, parce que le Seigneur Dieu les éclairera. Et ils régneront aux siècles des siècles.
Permalien Vendredi 23 juin 2006 @ 05:43
Commentaire de: Feuilly [Visiteur]

Cette clôture qui permet « l’efflorescence intérieure » et qui vise l’épanouissement est également indispensable à tout travail d’écriture. La création littéraire, en effet, ne peut surgir qu’au plus profond du moi intime. Elle n’implique pas un renoncement au monde, bien au contraire, mais un nécessaire et temporaire recul, afin de tenter de capter les reflets changeants et éphémères de ce monde.

Ce « repli » s’apparente-t-il à la religion ? Pas vraiment, car la religion est avant tout dogme et donc combat d’idées. Je dirais plutôt qu’il s’apparente au sacré, comme ces mains de Gargas qui continuent, dans le silence des grottes, à nous parler des hommes qui se recueillirent là et qui nous laissèrent leurs empreintes sans même savoir qu’ils avaient inventé l’art.
Permalien Vendredi 23 juin 2006 @ 10:57

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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