blog dominique autie

 

Vendredi 30 juin 2006

07: 32

Statuaire

 

 

VI
blanc
Vierge navrée
statuaire gothique
[ Nostre Dame de Grasse – Les Augustins de Toulouse ]

 

nd_grasse
Pour découvrir cette statue de la Vierge à l'Enfant
sur le site du musée des Augustins de Toulouse, cliquez ici.


Pour découvrir le dossier consacré à cette œuvre sur ce même site, cliquez ici.

 

 

Je souffre [en réalité, c'est tout le contraire – souffrir est, ici, une figure de style, une concession inaugurale et provisoire] d'une relation particulièrement non instruite à tout ce qui est exposé dans les musées. Pour le dire autrement : je manque d'éducation en présence d'une œuvre d'art. Devant un Picasso, je mets mes doigts dans mon nez, croyant me gratter l'oreille. Sans doute en va-t-il de même pour la littérature, mais cela jure moins. Et certains lecteurs attentifs, à qui je sais gré, ont pointé mon inadvertance dès que je me mêle d'évoquer mes goûts en matière de musique.

L'unique fois où, il y a une vingtaine d'années, je l'ai visitée, la petite Vierge à l'Enfant des Augustins a provoqué en moi un léger trouble physique. Je n'avais eu qu'à changer de trottoir : les fenêtres de mon bureau d'éditeur, rue des Arts, donnaient sur celles du musée. De sorte que pendant dix-neuf ans, addictif en diable comme je le suis, j'aurais pu profiter presque chaque jour d'une pause entre deux rendez-vous avec des auteurs pour accroître et perpétuer mon plaisir. Comme pour la corrida, l'opéra et le jeu d'échecs, j'eus le cran de m'interdire de Nostre Dame de Grasse, ainsi que certains joueurs se font volontairement refuser l'accès aux abords du tapis vert. [Comme je l'écrivais ces jours-ci, hors de ces pages, à propos de tout autre chose, je suis une sorte de G.I. ou de marine – en cette occurrence, comme en d'autres, un G.I. de l'abstinence –, j'ai mon Viêt Nam intérieur, je suis un miraculé.]

Je l'ai connue en noir et blanc, dans une étude savante aux clichés exécrables [1]. Au début des années 1980, elle ne bénéficiait que d'une muséographie rudimentaire, telle qu'elle était encore de mise. Elle accusait son grand âge – son demi-millénaire. Restaurée, scénographiée selon les codes en vigueur, sous un éclairage ajusté, je suppose, avec bien plus de sophistication que n'en avait requis Jean Dieuzaide lui-même, quand il la portraitura. Son repeint d'aujourd'hui ne me la rend pas plus désirable – je suis ainsi, je ne saurais m'en excuser.

On a beaucoup écrit sur cette disjonction des postures de la femme et de l'enfant, pour n'en rien dire. Les historiens de l'art de grande instance et de cassation ne sont pas payés pour risquer un orteil hors du champ strictement borné de leurs compétences, moins encore pour mettre en cause ce qu'indique le supposé cartel qu'aurait lui-même posé tout artiste contre le socle ou le cadre de son œuvre. Ceci est une Vierge à l'Enfant, indique le registre d'inventaire. C'est dans ce contexte convenu et convenable que nous sera asséné tout nouveau sous-titrage.

Si, à peine entrevue, Nostre Dame de Grasse a transgressé le respect qu'a toujours forcé en moi la figure mariale, c'est que cette statue de la Vierge à l'Enfant est la moins investie de sens religieux que je connaisse. En cela, je la qualifierais volontiers de pré-sulpicienne, ou relevant, pour mieux dire, d'un style sulpicien ancien : la fascination qu'exercent sur moi les Mater Dolorosa et les Christ au myocarde piqué d'églantines, indigestes, congestionnés, décadents – qui sont à l'histoire de l'art occidental ce que les bonbons de l'entracte sont au cinéma – emprunte cette même stratégie. Celle-ci consiste en un défaut – plus qu'un retrait – du religieux dans des circonstances où sa présence active, son ferment, s'imposeraient. Une sorte d'infirmité. [On sait que certaines difformités, comme le nanisme, la claudication, un pied bot, peuvent faire l'objet d'une attirance sexuelle chez certains individus que, dans la cosmogonie qu'elle a tenté de me léguer, ma mère qualifiait de détraqués.]

Il est une autre explication possible.

Au propos de Gabriel, cette bouche n'a acquiescé que du bout des lèvres. Nous sommes en terre cathare – cette absence d'empathie (un presque dégoût) pour la chair de son enfant le rappelle ; et calviniste – ces lèvres étroitement mesurées l'anticipent. La petite vierge occitane en paraît navrée. Tout comme je le déplore, depuis un quart de siècle que j'y réside.

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali

 

À suivre.

 

 

[1] Marguerite de Bévotte, La « Nostre Dame de Grasse » du musée des Augustins de Toulouse et le rayonnement de son art dans les régions voisines à la fin de l'ère gothique, Imprimerie P. Carrère, Rodez, 1982.

Nostre Dame de Grasse, pierre et polychromie, ca. seconde moitié du XV° siècle, musée des Augustins, Toulouse.
D'après cliché du musée des Augustins.

 

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Commentaires:

Commentaire de: Danielle [Visiteur]
Ne serait ce pas plutôt sa main droite qui se confond avec les griffes de l'étoffe ?

Pour diriger et dominer le magnétisme du bien, il faut être le meilleur des hommes. Pour activer et précipiter le tourbillon du mal, il faut être le plus méchant. Les sincères catholiques ne doutent pas que les prières d'une pauvre recluse puissent changer le cœur des rois et balancer les destinées des empires. Nous sommes loin de dédaigner cette croyance, nous qui admettons la vie collective, les courants magnétiques et la toute puissance relative de la volonté...
Permalien Vendredi 30 juin 2006 @ 21:22
Commentaire de: P.D [Visiteur]
L'explication classique, c'est la parole du Christ "Mon père, éloignez de moi ce calice !"

La Vierge pressent le destin de son fils qui lui a été annoncé par les anges et elle connaît un moment de refus ... c'est une humaine faiblesse, non ?

La chair blessée de son fils lui fait peur.
Permalien Samedi 1 juillet 2006 @ 12:02
Commentaire de: admin [Membre]
Vous avez parfaitement raison. C'est même, sans doute, la plus belle interprétation qui nous est proposée dans le registre chrétien où cette œuvre, quoi qu'il en soit, a trouvé sa raison d'être et, pour partie, sa forme.
Quand je suggère que les historiens de l'art (qui ne sont pas les exégètes) ne disent rien de cette œuvre, j'entends qu'à aucun moment ils n'ouvrent le regard qui se pose cette œuvre, regard le plus souvent contraint, si ce n'est par le culte marial du moins par un respect diffus pour l'art sacré. D.A.
Permalien Samedi 1 juillet 2006 @ 12:58
Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur] · http://l-esprit-de-l-escalier.hautetfort.com/
J'aime beaucoup votre "m'interdire Nostre Dame de Grasse" ! Je sens que je devrais m'interdire de cathédrale de Chartres, tant l'addiction guette...
Permalien Dimanche 2 juillet 2006 @ 12:12

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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