blog dominique autie

 

Dimanche 30 juillet 2006

10: 26

 

De la survie en milieux hostiles [XVII]
(Courts manuels portatifs – 19)

 



panetiere

 


Rester en ville durant la vacance générale est un privilège qui se paie toutefois de quelques humiliations collatérales. Celle d'être privé du pain quotidien n'est pas la moindre.

Depuis deux semaines, les boulangers de l'hypercentre de Toulouse – qui se comptent désormais sur les doigts d'une seule main – étaient tous fermés. Comment leur en tenir rigueur ?

Je sens les habitués de ce site fébriles : Aura-t-il craqué ? Sera-t-il allé, en douce, acheter nuitamment un simulacre de baguette (pliable, nouable, extensible, biodégradée) chez son voisin à la Jaguar, décongeleur à succursales multiples ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre à l'enseigne du Pain occitan ? Ce n'est pas mon genre de céder pour si peu. De l'autre côté de la place Jeanne-d'Arc, comme pour narguer mon nabab de la ficelle lyophilisée, une Mie câline débite, outre ses croissants et autres viennoiseries en élastomère, les mêmes bâtards livides issus de la même matière première surcongelée produite à la mégatonne dans une seule usine de la Communauté européenne qui s'en est acquis le monopole (dont une filiale inonde le continent d'une pâte à pizza normalisée, à laquelle – me suis-je laissé dire – à peu près tous les restaurants recourent désormais). Mais à la Mie câline, pas de câlin : la seule fois où j'y ai risqué un pas parmi les effluves de brumisateur à parfum de croissant chaud, qui infestent le trottoir une bonne trentaine de mètres en amont comme en aval (on voit les plus vulnérables revenir sur leurs pas), j'ai conspué la vendeuse. Car les mêmes, cela va sans dire, comptent parmi les acteurs innovants du marché de l'alimentaire solide qui ont haussé le caoutchouc mousse au rang d'une spécialité pâtissière.

Il y a une dizaine de jours, je me suis donc résolu à traverser le boulevard et suis entré à La Panetière, fraîchement ouverte en bordure du chantier du métro.

Il s'agit d'un concept, qui s'auto-commente à n'en plus finir sur le moindre centimètre carré de vitrine, de papier d'emballage, de sac en plastique ; et jusque sur le petit tablier rouge sombre dont le personnel est affublé : Aux Saveurs d'Antan (avec une capitale à Saveurs et une autre à Antan, s'il vous plaît, comme le titre d'une œuvre), Le goût du pain retrouvé (cette surcharge correspondrait au texte de page quatre de couverture).

Car cette chaîne de boutiques franchisées [1], à qui une juste loi interdit de confisquer à son profit la noblesse du mot boulangerie, est contrainte de recourir à tout un bavardage pour vanter l'excellence et la flexibilité de son offre. Les boulangers sont, à de nombreux égards, gens estimables : ils ont obtenu – on n'ose imaginer au terme de quel parcours du combattant – que l'État les prémunisse contre l'usurpation de leur qualité, de leur métier et de leur enseigne. Il est utile de lire la loi n° 98-405 du 25 mai 1998 avant d'aller acheter son pain. Le texte dit clairement – en des termes certes plus abstraitement juridiques – qu'un boulanger se lève à quatre heures, chaque matin, pour pétrir sa pâte. Voilà le seul critère retenu, et c'est le bon : cuire en accéléré des blocs de pâte surgelée est un emploi. La boulange voue le mitron aux règles du strict artisanat, qui ignore les RTT, le blister et la tête de gondole.

J'aurais, pour ma part, volontiers franchi le nécessaire pas de plus : purement et simplement interdire l'abus du mot pain à des BTS décongélation qu'un marketing aux petits pieds tente de déguiser en ce qu'ils ne seront, heureusement, jamais. Car si ce n'est pas le même métier, ce n'est pas non plus le même produit que les uns et les autres commercialisent. Loin s'en faut.

Ce qui est vendu là, sous des appellations extravagantes et des formes ludico-traditionnelles, cesse de croustiller dans l'heure qui suit la sortie du micro-ondes géant (le seul matériel que pratique cette engeance), n'a pas d'odeur et pas de goût. On pourrait, jusque-là, mettre en doute la bonne foi de mes papilles. L'indubitable, cependant, caractérise la fraude : l'amalgame cryogénisé à partir duquel le produit est finalisé sur site [j'entends d'ici les ingénieurs R&D (comprenenez : recherche et développement) se rengorger de la trouvaille] ne lève pas ; la masse reste compacte, forme une mie lourde (comme les scientifiques parlent d'eau lourde). De sorte que l'habitué du pain de boulanger choisit un produit de même volume, qui se révèle peser le double du poids d'un pain – et coûter, en conséquence, le double du prix qu'on a l'habitude d'acquitter pour sa consommation domestique. Un procédé malin qui multiplie par deux le budget de pain des ménages (comme le portable a multiplié par dix leur budget de téléphonie).

Il faut, j'en conviens, un caractère trempé pour persécuter la vendeuse, autiste comme sont insipides ses miches, le temps qu'il convient pour aboutir à un compromis : un modèle de taille réduite, qui ne semblera toutefois pas ridicule à vos commensaux, habitués à savourer le pain à votre table : une transaction qui ne vous gruge que d'une demi-fois en regard du juste prix.

S'il s'agissait de n'importe quel autre bien de consommation courante, ce commerce scélérat ferait bonne figure dans le paysage ordinaire du mass market. Parce que c'est le pain (symbole que la pensée laïque partage à son corps défendant avec l'imaginaire judéo-chrétien), la roublardise a rang d'incivilité – je suis pudique, je pense délit, blasphème, fatwa.

Voler sur le pain, c'est comme détrousser un vieux.

Dévoyer ainsi, jusqu'à l'écœurement, le désir et la proximité tout humaine du pain, voilà l'une des plus obscènes performances à mettre au crédit de la réactivité des doctorants force de vente qui nous gouvernent.

J'imagine Jean Follain pénétrant dans l'un de ces fast-bread – et je relis Le Pain et la Boulange, les dernières lignes [2] :

Les grandes miches attendent toujours dans la huche les mains des femmes amoureuses qui se réveillent parfois la nuit pour donner à manger à quelque gars. Le pain apparaît alors d'une blancheur irréelle. Il cale la joue, emporte l'adhésion à la meilleure pensée qui s'inscrit doucement dans l'être et son sel tonifie. Puis la mastication s'arrête, le corps s'apaise et le sommeil vient, peuplé par les rêves.

J'imagine un hindou mordant dans cet avatar mou, qui n'a du pain que l'arrogance du sup' de co de service à le nommer tel : Vous voyez bien, dirait-il, que nous sommes en plein Kali-yuga.

 

[1] Sans la moindre vergogne, la chaîne racole : Si le concept de cette boutique vous séduit, nous pouvons vous aider à créer la même. Suit un numéro de téléphone mobile – celui du commercial régional, qui veille au grain. On ne saurait se montrer plus éhontément à visage découvert ! Pourtant, le client affiche le sourire imbécile du citadin qui n'a pas vu une vache de près depuis trente ans.
[2] Atelier de la FeuGraie, 1977.

 

 

croissants
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Jeudi 27 juillet 2006

07: 29

 

Qu'est-ce qu'une défaite ?

 

 

gericault

 

 

Le lendemain de la finale de la Coupe du monde de football, j'ai été frappé par la décision de l'entraîneur de l'équipe de France d'annuler le défilé des joueurs prévu sur les Champs-Élysées. On ne défile pas après la défaite, a-t-il argué en substance. Un sondage empirique réalisé par Le Monde sur son site révélait qu'une majorité de lecteurs du quotidien approuvait ce point de vue.

Je suis étonné – pour ne pas dire plus – par l'attitude dominante de ce lecteur du Monde, qu'on suppose volontiers épris de justice sociale, d'égalité des chances, d'intégration, d'éthique ; ce même lecteur qui trouve parfaitement fondé qu'on ait, cette année, donné des instructions pour qu'une proportion de candidats encore plus importante que de coutume obtienne la moyenne aux épreuves écrites du baccalauréat.

Que nous mélange-t-il là ?, vous entends-je murmurer. Je ne mélange rien, je rapproche. Mon cerveau fonctionne ainsi, je ne m'en excuse pas.

En 2003, j'ai mené un assez long entretien avec le médecin de la Direction régionale et départementale de la Jeunesse et des Sports Midi-Pyrénées/Haute-Garonne dans le but de rédiger un dossier sur le dopage chez les jeunes [1]. Je reproduis ici quelques extraits de ce texte.

« La conduite dopante commence avec la prise de vitamines C, de bêta-bloquants ou simplement de caféïne… Essayer de répondre à une situation difficile en utilisant un substitut pharmacologique, recourir à la DHEA pour vieillir moins vite, être autre que soi-même… » Le Dr D. commence par rappeler que le jeune sportif vit dans une société qui a banalisé l’automédication et survalorisé l’effet « magique » du médicament. « Quand on comprend que les produits dopants sont très efficaces, la tentation est grande. La logique victoire/défaite de compétition, l’argent et la gloire dans le sport de haut niveau vont dès lors constituer des motivations redoutables pour recourir à des produits dopants. Surtout s’ils sont prescrits par un professionnel de santé, ce qui met en confiance. »

[…] Dans cette lutte contre le recours au dopage, le monde fédéral sportif tient bien évidemment une place centrale : « Outre l’information et la sensibilisation des jeunes, les entraîneurs doivent veiller à respecter certaines règles : permettre au sportif de récupérer, respecter les temps de cicatrisation en cas de blessure et le repos du sportif, espacer les entraînements, diminuer la fréquence des compétitions… Il faut également rester très attentif aux risques d’un investissement exclusif chez le jeune sportif, susceptible de lui faire abandonner ou négliger ses études au profit de l’entraînement. Si ça ne marche pas, il n’y a pas d’autre perspective pour lui et c’est un danger de sombrer dans des pratiques addictives (alcool, cocaïne). »

En termes de santé publique, le Dr D. insiste sur l’importance de valoriser la dimension éthique, qu’il s’agisse de l’éthique médicale pour les professionnels de santé comme de l’éthique sportive : « Il faut rappeler, dans le sport, la valeur de la règle du jeu. Ce qui compte, c’est de participer. Souvenons-nous de ce principe qui a présidé à la création des Jeux olympiques par Pierre de Coubertin. La logique victoire/défaite, qui prévaut aujourd’hui dans les sports de haut niveau, est en partie responsable du recours au dopage lorsqu’elle devient la seule référence pour un jeune. En particulier sur la notion de performance, c’est la remise en perspective de toute une société à laquelle, ensemble, nous devons procéder. »

Rebuté depuis l'enfance par le spectacle du sport, victime non consentante de l'incivilité de son public, révolté par la confiscation de l'espace public au seul profit d'Homo festivus, que l'État encourage sous couvert d'économie et d'électoralisme, j'estime pourtant, sans la moindre réserve, que l'accès en finale de l'équipe de France est un succès. Dans un domaine dont les règles et la pertinence m'échappent entièrement, mon pays se hausse au deuxième rang mondial, quoi qu'il m'en coûte, quoi que j'en pense en mon for intérieur.

En juin, le CHU de Toulouse, qui est mon client, a été classé à la deuxième place au palmarès 2006 des hôpitaux français, pour lequel trente-deux disciplines médicales et chirurgicales ont été analysées ; dans plusieurs spécialités, comme la prise en charge de l’infarctus du myocarde,les maladies infectieuses,le cancer de la prostate, Toulouse arrive en tête ; depuis dix ans que cette enquête est réalisée et publiée par l'hebdomadaire, le classement général a désigné Toulouse comme l'établissement le plus performant, tous critères confondus ; cette année, les chiffres désignent Lille, pourtant je n'ai pas eu le sentiment d'abuser le lecteur en écrivant : Pour la dixième année consécutive,le palmarès des hôpitaux publié par le magazine Le Point met à l’honneur l’excellence de notre CHU. J'ai même titré ce bref article : Palmarès 2006 des hôpitaux : notre CHU toujours en tête du classement. Cette formulation est strictement rigoureuse. Pourtant, si je me fie à la question posée aux lecteurs du Monde (question insidieuse s'il en est, dans les termes), il devrait être considéré comme « déplacé » de mentionner même ces résultats, qui constituent – lus selon la même logique que celle qui prévaut pour la Coupe du monde de football – une défaite.

Tout bien réfléchi, il me semble que l'insistance avec laquelle un quotidien comme Le Monde relaie et conforte l'analyse de l'entraîneur, qui a justifié l'annulation de ce défilé, mérite qu'on s'interroge sur l'objectif poursuivi. Une sorte de démonstration semble être donnée, pour ne pas dire imposée – une manière de formatage conceptuel –, dont l'application, nous allons le voir, est lourde de conséquences.

Dans le registre du loisir le plus populaire (susceptible de livrer les esprits auxquels on s'adresse dans un état optimal de porosité), il est spectaculairement confirmé que le seul enjeu significatif du sport est le titre de gagnant, reconnu à l'athlète ou à l'équipe qui obtient le score le plus élevé, réalise la meilleure performance. En la circonstance, le représentant de l'équipe qui a obtenu la deuxième place, déclare publiquement qu'il vient d'essuyer un échec, une défaite. Les médias appuient son analyse, obtiennent la majorité des deux tiers pour valider ce constat. Celui-ci est même affecté d'une dimension morale forte : il aurait été déplacé (inconvenant, obscène, insultant pour l'esprit) de défiler avec le rang de deuxième. Ce rang équivaudrait donc à n'importe quelle place dans le classement s'il n'était implicitement suggéré (le concept de défaite l'induit) que l'échec est d'autant plus fermement constitué (comme on le dit d'un délit ou d'un crime) qu'il est infligé plus près de la performance la plus haute, celle qui vaut sa distinction au gagnant.

C'est la notion même de classement qui est officiellement répudiée, avec tout le poids d'une autorité morale (ou de sa parodie) dont les médias exercent aujourd'hui le sinistre monopole. Et l'on cerne mieux dès lors le bénéfice de cette démonstration ; on entrevoit quelle épingle un enseignant propagandiste de la pensée unique, nourri au seul lait du Monde, peut tirer d'un tel jeu : il y aura toujours l'exception – dont on parle, d'ailleurs, en termes religieux (le dieu Zidane) –, qui justifie salaires exorbitants, surmédiatisation, recours aux drogues, violence ; ces dieux laïcs justifient que nous fassions la fête, c'est leur premier (unique ?) mérite – remarquons qu'à tous ceux qui orchestrent la fête est accordée la franchise d'honoraires hors budget et le pouvoir qui s'y attache ; passé ce temps de carnaval (je renvoie ici aux analyses les plus traditionnelles de l'anthropologie et de l'ethnologie sur la fonction de ces périodes d'exception réglées dans les sociétés traditionnelles), la norme est sauve, chaque supporteur, chaque patineur à roulettes, chaque consommateur de bière tiédasse n'a d'ailleurs pas quitté un instant (au cœur même de ce qu'on pourrait prendre à tort pour une extase collective, un temps hors normes) cette sorte d'unanimisme égalitaire qui fait du citoyen un consommateur docile, un électeur sensible à la séduction, un élément localisable et modelable à l'envi du parc humain. Car le carnaval sportif est un temps social strictement normé – sans doute le plus contraint qui soit.

Il conviendrait de s'en tenir à cette analyse, somme toute assez plate, si nous n'étions en France, dans un pays dont l'économie, les médias, l'université, la classe politique est aux mains d'une génération d'hommes (et de quelques femmes) qui a scellé ses alliances, constitué ses lobbies, opéré le partage de ses aires de chasse et de prédation aux abords des barricades de Mai 68. Les chantres les plus activistes de l'égalité des chances sont, aujourd'hui, ceux dont le pouvoir est le mieux assuré – quelques centaines de copains, cramponnés au gâteau.

Il me semble extraordinairement pervers, dans ces conditions, qu'ils s'acquittent moralement de la problématique du pouvoir en dévoyant de la sorte la notion de défaite.

Je ne vois que deux situations dans lesquelles s'impose l'alternative que ce mot évoque : la guerre, d'une part ; de l'autre, la cure de désintoxication à une drogue. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les grognards de Géricault ont des allures d'ivrognes : la victoire leur a été refusée, leur défaite a goût de mort, comme la rechute pour l'alcoolique.

On ne joue pas innocemment – ni impunément, je veux le croire – avec cette dimension-là de l'homme.

 

 

[1] Paru dans le Bulletin d'informations épidémiologiques de la Mairie de Toulouse, n° 70, mai 2003 ; pp. 6-7.
[2] Magazine Le Point, n° 1759 du 1er juin 2006

Théodore Géricault, Soldats blessés de la Retraite de Russie, ca. 1814, encre et aquarelle, musée des Beaux-Arts, Rouen.

 

 

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Dimanche 23 juillet 2006

15: 41

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
blanc_mince

 

23 – Promenade aux puces

place Saint-Sernin,
Toulouse, dimanche matin

 

astragale

 

 

Je vous emmène ?

Le moment est idéal. Toulouse s'est vidée. D'ordinaire, je paresse un peu, je ne sors que vers onze heures et couple ma déambulation autour de la basilique avec le double express de la fin de matinée, que je prends au retour, sur le boulevard (quand c'est lui qui me sert, le patron du City Café ne manque jamais de se pencher avec intérêt sur mes trouvailles). Mais étant donné la chaleur, allons chiner dès neuf heures.

*

J'ai bien dit les puces, non le marché aux livres – celui du samedi, place Saint-Étienne, que je fréquente, mais il en est d'autres, à Toulouse, en semaine. Les vendeurs, à quelques exceptions près, ne sont pas les mêmes. Les clients non plus. Aux puces, il faut consentir à voir un type doublé de son sac à dos, ou sa femme, le caddie contenant le dernier-né qui hurle rangé en long devant l'étal, manipuler rageusement des best-sellers décatis de journalistes ou de vieilles Américaines décolorées ; il faut avoir la patience d'attendre son tour, prendre des coups de caddie-à-gniard dans les mollets. À Saint-Étienne, le samedi, on hésite à se saluer en silence, entre habitués, de peur de s'importuner.

*

Le dimanche, il y a ces vendeurs dont le quotidien consiste à recycler tout ce que l'édition française produit de non biodégradable : soldez, pilonnez, diffusez massivement au format de poche des volumes supposés s'autodétruire avant qu'on ne songe à en terminer la lecture, il en reste toujours. Et le plus curieux et qu'il existe des gens pour les acheter un euro, le dimanche matin. [Des noms ? Des titres ? Vous voyez bien à qui on ne peut pas ne pas penser.] Dans les cartons de ces brocanteurs du livre, se trouvent pourtant des inclassables, des égarés, des textes non réédités contre lesquels le temps sait avoir des effets terribles. Que l'air du temps éponge, avec sa manie du blister et du propre. D'un regard, ces vendeurs-là m'ont repéré. Nous nous saluons, échangeons quelques mots sur le ciel. Quand je leur achète un trésor, je me fais une règle morale autant qu'un délicat plaisir de leur dire en deux mots pourquoi ce volume-là, pour quelle destination dans le bric-à-brac de mes curiosités.

Ils m'en savent gré. Je n'acquitte presque jamais le prix indiqué. Dans le métier, on nomme cela remise confraternelle.

*

Aux puces, en juillet, c'est à deux euros. Le pire, comme le meilleur. Et, toujours, revenu ici et restaurant le bord effrangé d'une couverture, recollant un dos, ce sentiment de remplir un devoir de conservation qui se confond avec l'oraison tacite devant la chose écrite et publiée – pour ostinato : la plainte douce du papier cristal que les doigts plient et remplient.

*

Quand j'ai acheté à l'un d'eux le tirage de 1975 des Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours de Philippe Ariès [1] – sur bouffant ordinaire, cousu, avec marges et corps typographique de confort dus à l'honnête lecteur –, je lui ai remis, le dimanche suivant, mon exemplaire en collection de poche, encore recouvert de son cristal, dont j'avais seulement extrait le feuillet de notes. C'est un livre prodigieusement intelligent, lui ai-je confirmé. Il s'excusa de ne pouvoir m'en donner que cinquante centimes d'euro, et encore ! parce que c'était moi. J'ai eu le plus grand mal à lui faire comprendre qu'il me les avait déjà offerts, sur l'édition princeps, la semaine précédente, et que je ne lui apportais celui-ci que pour qu'il le remette dans le circuit. Que quelqu'un, grâce à lui, en fasse son miel.

*

Il y a quinze jours, parmi un monceau de volumes que brassaient sans conviction quelques promeneurs : une mince monographie consacrée à l'abbaye d'En Calcat, avec de superbes héliogravures à la manière de Zodiaque ; une courte étude sur la Prière du Cœur des Pères du désert ; et ce bref trésor, dont j'ignorais l'existence, l'Inde, pour voyageur éclairé de 1962, par Madeleine Biardeau – les éditions du Seuil ont publié en 2002 le travail de toute une vie d'indianiste, sa traduction critique du Mahābhārata, deux mille pages… elle avait donc déjà donné au Seuil, quarante ans plus tôt, ce texte d'une infinie sensibilité pour la collection « Petite Planète », des livres de préparation au voyage comme on a refusé d'en faire, depuis quelque temps.

[Même un dimanche matin de juillet, pas moyen de décolérer : l'acquisition de ce livre, à l'instant, me remet en mémoire la façon dont je me suis définitivement brouillé avec le vendeur d'une librairie toulousaine, excellent professionnel au demeurant : je lui avais commandé, en 2001, le volume de la série des Guides Bleus consacré à l'Inde du Nord. Quand je pris livraison du volume, je crus d'abord qu'il s'était trompé de référence : j'avais devant moi une galette de papier glacé sous couverture blisterisée, farcie de méchantes photographies en couleur que flanquaient de rares lignes étiques en guise de légende. Mon interlocuteur eut la mauvaise idée de sourire de mon étonnement : il me fallait décidément m'informer un peu mieux de l'évolution des grandes collections de l'édition française, il y avait plusieurs années, m'affirmait-il, que des libraires comme lui avaient convaincu Hachette de relooker les Guides Bleus, de les alléger, de les rendre enfin attractifs et lisibles. Eh bien, que les libraires qui se portent volontaires pour le formatage du parc humain commercent avec d'autres que moi. Cet homme, ai-je cru comprendre, s'interroge toujours, cinq ans plus tard, sur le motif de ma bouderie. Il serait effectivement difficile de lui faire entrevoir qu'il m'est à peu près ce qu'un patron d'entreprise pouvait être à un trotskiste-léniniste dans les années 1968 : un ennemi de classe. J'ai trouvé, un dimanche matin aux puces, l'édition de 1975 du Guide Bleu consacré à l'Inde : 810 pages, imprimées en deux tons, sans une seule photographie, avec plans, index – et numéros de téléphone périmés, ce qui comble mon aversion pour toute forme de tourisme.]

*

La semaine dernière, je m'étais fait promeneur : pour illustrer cette chronique, j'avais emporté avec moi l'appareil numérique de l'entreprise. Mais Louis Frédéric m'attendait, sur le devant d'un étal – son Sud-Est asiatique, publié en 1964 à l'enseigne d'Arts et Métiers graphiques, le pendant du volume sur l'Inde qu'il avait donné cinq ans plus tôt : quelqu'un savait que j'allais faire un saut aux puces, ce matin-là [ce n'est pas la première fois que je me dis qu'ils se passent le mot. Aujourd'hui encore…, mais ce sera pour une autre fois, voulez-vous ?]

*

 

Galerie promenade
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À suivre.

 

[1] Le Seuil.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

 

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Jeudi 20 juillet 2006

07: 26

Statuaire

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VII
blanc
Jane of Arc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[Ce texte a paru en 1995
dans Langes de la passion,
© Éditions L'Éther Vague/ Patrice Thierry.]

 

 

À l'exception des travaux cliniques de Gaëtan de Clérambault – et de ses étonnantes recherches personnelles sur le drapé –, ce qu'enseigne volontiers, à propos du fétichisme, la psychopathologie ne laisse d'apparaître décevant. Si l'on considère, par ailleurs, l'absence d'exploitation de ce thème pour lui-même dans la production pornographique internationale, on ne peut que s'interroger sur les raisons d'un diagnostic à ce point expéditif, d'une part, et d'un tel déni, de l'autre. La littérature officielle, pas plus que les arts académiques, ne rompt le silence. Seuls quelques peintres contemporains, œuvrant en marge des écoles, se sont risqués à mettre en scène, plus ou moins explicitement, quelques-uns des objets de prédilection du fétichiste : cuirs et linges intimes, chez Jean-Marie Poumeyrol, dont l'abandon dans des intérieurs déserts et délabrés suggère que l'amour s'y est peut-être consommé jusqu'au crime ; luxe de lingerie synthétique, peinte dans le moindre détail de sa trame, selon les techniques de l'hyperréalisme américain, par John Kacere. Chez le photographe Jeanloup Sieff, la passion des étoffes et des voiles secrets se devine plus qu'elle ne s'affiche. Son œuvre propose à l'observateur fétichiste le seuil du raffinement, en-deçà duquel l'imaginaire ne saurait trouver son compte.

Le cinéma classique – qui, par nature, plus irrémédiablement que les arts plastiques méconnaît la métaphore et s'en tient à l'image – a toutefois produit du fétichisme, dans L'Empire des sens d'Oshima Nagisa, un bref, irréprochable tableau, quasi nosographique : l'homme voyage seul, en train, s'éloigne de celle pour qui il brûle d'une dévorante passion ; il quitte soudain sa place pour aller s'enivrer en catimini de la soie de son kimono de la veille, qu'il lui a ravi. (Si les avions ne tombent pas plus souvent du ciel, c'est qu'il y a toujours, parmi les trois cents hommes d'affaires serrés dans la carlingue d'un Airbus, un passager au moins qui se trouve protégé – et protège, à leur insu, les deux cent quatre-vingt-dix-neuf autres ainsi que l'équipage : celui-là emporte, caché parmi ses chemises, dans la poche à soufflets de son attaché-case, un bas ou une petite culotte portés par la femme aimée.)

La timidité de l'art, autant que l'impasse analytique, contribue à fixer l'image, simpliste jusqu'à la caricature, d'une perversion sexuelle quand le clinicien et le peintre se devaient, hors de tout jugement moral, de rendre sensible les qualités propres d'un dispositif sensoriel exacerbé : car le fétichiste est, avant toute autre considération, celui chez qui, par excellence, le regard, le nez, le palais et la peau communiquent ; il n'est pas jusqu'au crissement du cuir ou du nylon qui ne circule, comme un influx, dans l'esprit aux abois de l'amateur ardent. De sorte qu'il s'agirait de considérer, plus que les ressorts d'un comportement, les présuppositions – certes, pour une large part inconscientes chez le sujet concerné – d'une esthétique. Le thérapeute, dans la plupart des cas, y aurait sans nul doute perdu un patient ; mais, avec lui, l'art aurait recruté l'un des ses adeptes les plus attentifs.

En effet, la moindre exagération des études de psychopathologie sexuelle n'est pas d'avoir vu, dans l'effort du fétichiste vers son objet, une monomanie. II n'y a pas plus lent, ni contourné souvent, que son cheminement. Sa démarche revêt les exigences d'un rite dont il serait, pour en avoir conçu les règles à son strict usage, le seul initié. On l'imagine ordinairement stupide dans le plaisir. Son extase, lorsqu'il y accède, est le fruit composite d'une connivence, d'une intelligence avec l'ordre des choses. Il tendra, si faire se peut, à compromettre son prochain dans sa quête. Son idéal répugne à la clandestinité dans laquelle on le cantonne : il rêve de complices. Quand il ne subit pas en victime la réputation que lui taille la science, il n'est pas plus insociable que l'esthète. On découvrira quelque chose de l'aménité du mécène chez les plus conséquents.

Car cet effort inlassable d'exhaussement de l'objet le plus ordinaire (pièce de lingerie, bottine, brimborion) au rang de relique emprunte à la création plastique, à l'écriture elle-même sous bien des rapports – à moins que ce ne soit l'inverse –, leurs plus fondamentaux ressorts. Outre que le fétichiste voit (flaire, palpe, entend) la chose autre qu'elle n'est aux yeux du profane, il la traite en expert sourcilleux, en collectionneur jaloux de son authenticité. Il l'interroge avant de la contempler, il la déchiffre, il la nomme. Quand on cite à charge et retient comme surcroît de preuve de son dérèglement qu'il exige d'un vêtement que l'être aimé (même si celui-ci n'est qu'un anonyme chimérique) l'ait porté, on lui conteste l'incontestable : c'est dans la trace d'un parfum, le goût d'un sel minéral déposé à l'échancrure du tissu, la vapeur d'une tache, qu'un acte créateur s'est joué à sa seule attention. La non-reconnaissance de telles œuvres par le commun est le calvaire du fétichiste.

Se peut-il, dès lors, que l'imaginaire forclos ne tente quelque coup de force, ne fasse main basse sur l'un de ces insignes d'apparat exposés à la vénération générale par une société qui conspue la secrète intimité des siens ? Et le premier d'entre eux, avec quoi elle pavoise ses édifices, dont la hampe fièrement empoignée fait office de virilité à ses vieillards, n'est pas l'objet d'un culte si différent de celui que perpétue le spécialiste à l'endroit de ses petits fétiches. Qu'une femme, exceptionnellement, soit l'ordonnatrice de cette ostension, voici que le drapeau brandi pour l'édification patriotique de la multitude devient, pour un seul, l'ultime parure à subtiliser, à détourner de la lessive publique.

Je tins longtemps ma ferveur – inspirée par une série de rêves récurrents – à l'égard de la sainte belliqueuse, androgyne et anglophobe pour une toquade de l'inconscient, qu'aurait encouragée mon goût immodéré pour le kitsch saint-sulpicien. La première de ces visitations nocturnes me la découvrit, sur le seuil d'un refuge de haute montagne où je parvenais, égaré, comme une sorte de bonne étoile indiquant le terme de mes épreuves : une Lady Liberty des Grandes Jorasses ne manifestant qu'une bienveillante neutralité, une attention flottante au matelot des glaces qui lui parvenait à l'improviste, par la fantaisie d'un songe sans texture. Peu après, j'achetai aux puces une statue en métal ordinaire imité du bronze la représentant. II manquait l'épée, qui s'était dessoudée de la main droite où subsistait l'orifice prévu pour son logement. Je glissai dans ce dernier, calé avec un peu de papier mâché, la lame d'un ancien scalpel qui finissait de rouiller dans le désordre d'un des tiroirs de mon bureau. Je déposai l'effigie, haute d'une qurantaine de centimètres, sur le dessus de la bibliothèque à la tête de mon lit. De sorte que je me plais, aujourd'hui encore, à considérer de temps à autre le risque encouru par moi, dans mon sommeil, si l'arme rapportée venait à glisser du chas trop large dans lequel un simple coin de matière biodégradable la retient.

Pourtant, bien que très espacée, la répétition de rêves sans autre relief que sa présence finit par me convaincre que mon égérie me tenait par d'autres motifs que le seul plaisir narquois éprouvé à ce casting onirique mené à rebours, croyais-je alors, de mes penchants les plus marqués. Certains traits profonds de la figure m'apparurent : de même, par exemple, qu'à la froide rigidité de l'armure répondait l'oriflamme, un principe humide semblait s'opposer, aux abords de l'amazone martyre, à la torréfaction du bûcher.

II ne fit bientôt plus de doute que je n'accédais à elle qu'invité à mettre mon nez dans les dessous d'une allégorie, d'un mythe originaire.

De ses rendez-vous manqués avec l'art et, d'encore plus large façon, avec tous ceux qui s'occupent d'expliquer et d'ordonner le monde, l'adepte que voici des transsubstantiations profanes s'est fait une raison de la clandestinité. Et ce sera, pour clore le plus vicieux des cercles, de celle-ci que le moraliste et le clinicien tireront argument pour finir d'étayer sa déviance. Il me vient que c'est peut-être pour répondre à cette malversation par une riposte équivalente que mon imagination s'est plu à investir, pour en dévoyer l'emblème à son profit, la figure la plus voyante que se partagent l'Histoire de France et le christianisme : tandis que s'ourle au vent du rêve le gonfalon de Jane, corsetée dans le jaseran, je jubile à la pensée d'impondérables dentelles sous l'acier trempé.

 

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali
VI – Vierge navrée
[Nostre Dame de Grasse]

 

À suivre.

 

 

Jeanne d'Arc, statuette en métal (fer ? fonte ?), hauteur : 48 cm ;
art sulpicien tardif, ca. première moitié du XX° siècle.
Collection et cliché Dominique Autié.

Lire la chronique Du péril, par la littérature ou Jeanne m'a pas tuer consacrée à cette statuette (cliquer ici).

 

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Permalien

Lundi 17 juillet 2006

07: 29

 

Du péril,

par la littérature

 

 

jeanne_mapastuer

 




figure0
…………………Figure a.


figure1
…………………Figure b.


figure2
…………………Figure c.


figure3
…………………Figure d.


figure4
…………………Figure e.

 

Un matin de l'automne 1991, relevé de l'alcool depuis six ans et d'une méchante hernie discale en L4-L5 depuis moins de six mois, je décidai de quitter le domicile conjugal et de passer aux choses sérieuses. Je m'installai, seul, dans un studio de vingt mètres carrés que des amis mirent à ma disposition. J'emportai l'essentiel : ma machine à écrire (je ne ferai que l'année suivante l'acquisition de mon premier Mac acheté d'occasion), un petit Robert, quelques disques et moins de dix livres, croyais-je, essentiels.

Parmi ceux-ci, L'Arrêt de mort de Maurice Blanchot [figure a].

Le lendemain de cet emménagement impromptu (il se peut, le soir même), j'ouvris le précieux petit volume, certain d'y trouver une densité d'âme conforme à ma propre gravité, digne de mes retrouvailles avec moi-même. Je ne tins pas dix pages sans éclater de rire : la componction ampoulée du récit, sa complaisance compassée eurent l'effet inverse de ce que j'escomptais. Ce qui n'arrangeait pas mes affaires – j'étais venu dans cette cellule, à l'écart du centre ville et de ses tentations, pour écrire enfin mon premier roman.

Peu après, l'achat d'une statuette en métal [1] de Jeanne d'Arc [figure b] remplit l'office auquel la prose de Blanchot s'était soustraite : parfumer la minuscule alcôve d'un relent de toril, rendre pesante la paix du scriptorium en y introduisant l'ombre de la corne (le soir même, j'avais reposé l'objet de ma déconvenue au profit de L'Âge d'homme, que j'avais eu la sagesse de joindre, en connaissance de cause, à mon viatique).

Le brocanteur en demandait un prix modeste, pour la raison que l'œuvre n'était pas complète d'un de ses accessoires : manquait l'épée que la sainte avait tenue jadis d'une main de fer. En revanche, l'oriflamme – pourtant fragile, puisque soudée sur une mince tige métallique qui s'introduit dans le poing gauche – était intacte.

Je ne fus guère surpris de trouver, dans l'une des boîtes à chaussures qui me suivent partout, où je dépose tout un obscur rebut de pièces dépareillées (goupilles, clés, ressorts, anneaux…), un outil étrange [figure c] dont il m'apparut aussitôt qu'il pouvait fort bien figurer l'arme bigornée par Dieu à notre gopî vosgienne.

Effilé dans l'extrémité prévue pour l'emmanchement, ce lourd scalpel était discrètement disproportionné, renforçant l'impression de puissance et de rusticité de la sainte. Je l'introduisis dans l'orifice ménagé à cet effet dans la main droite de Jeanne et vérifiai qu'un peu de papier mâché [figure d] suffirait à l'y maintenir durablement. Je plaçai la statuette ainsi restaurée sur le dessus d'un meuble haut qui me servait de bibliothèque, à l'angle situé en surplomb de mon lit.

Les jours passèrent, Jeanne se fondit dans le sobre décor de mon désert d'écriture. Mon roman avançait (renvoyant dans leurs dix-huit mètres [d'où peut bien sortir, ici, cette expression ?] les méchantes langues qui dégoisaient que j'avais abandonné la colonie conjugale pour une garçonnière). Un soir, me glissant dans les draps, ma joue rencontra un objet froid. En mon absence, le glaive avait glissé de la main de Jeanne. La taie d'oreiller portait trace du trou qu'avait percé la pointe acérée de l'outil [figure e] en tombant à la verticale de l'endroit précis où reposait ma tête, dans mon sommeil.

 

*

Jeanne trône désormais dans mon bureau, au-dessus de la table de travail que je ne fréquente plus guère, sinon pour y entreposer les derniers livres reçus – sur laquelle j'ai écrit Blessure exquises au crayon à papier, en 1991, avant d'en exécuter la dactylographie sur ce même meuble (assorti à la grande bibliothèque vitrée noire, un ensemble d'allusion Empire acheté à une veuve du voisinage quand j'avais vingt ans). Le papier mâché semble, avec le temps, devenu aussi compact qu'un ciment. Plusieurs déménagements, pas plus qu'une existence dévorée par une activité professionnelle intense n'ont descellé l'épée de la littérature en suspens sur ma vie.

 

 

[1] Je viens de la manipuler pour la photographier : je la dirais volontiers faite en fonte, ou en fer, un métal assez vil quoi qu'il en soit. Sa hauteur totale est de 48 cm.

 

Lire le texte Jane of Arc publié dans la rubrique Statuaire (cliquer ici).

 

 

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Mercredi 12 juillet 2006

07: 32

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
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22 – Tu puer æternus [1]

par Olivier Bruley

 

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Comme, sans doute, pour beaucoup de gens de mon âge et, plus sûrement encore, pour beaucoup de jeunes gens des générations à venir [2], mes premiers livres (j’entends ceux que je lus à “l’âge libre”, c’est-à-dire à l’époque où mon esprit s’écartait de la direction que lui avaient donnée mes parents [3]) furent des livres de poche. Pourtant, malgré leur nom, je n’en mis jamais, je crois bien, dans aucune des poches de mes vêtements. Mais il y avait dans ma classe, quand j’étais en hypokhâgne, un garçon qui, tous les jours, ne manquait jamais d’arborer à la poche arrière droite de son pantalon, l’un de ces fameux petits livres. C’étaient cependant toujours les plus gros de ces volumes que le garçon accolait à son fondement. Ils étaient d’ailleurs plusieurs élèves à se moquer gentiment de son impressionnante capacité de lecture (réelle ou feinte) : car le lundi, c’était Critique de la raison pure, le mardi quelque roman de Dostoïevski, le mercredi Les Illusions perdues, et ainsi de suite jusqu’au lundi suivant. Mais moi, pendant que mes camarades se moquaient, je rêvais. J’observais le garçon appuyé contre un mur de la cour et, quand il sortait enfin le livre de sa poche, je me disais que, si je le lui prenais des mains, je pourrais sentir sous mes doigts la chaleur de son corps. Pour moi, la chaleur des livres, ce fut d’abord celle qu’un garçon avait lentement diffusée de son corps à celui d’un livre.

*

La manie de porter des livres dans ses vêtements et contre son corps même, n’est, semble-t-il, pas nouvelle. Mon professeur de philosophie, toujours lorsque j’étais en hypokhâgne, avait attiré l’attention de la classe sur le fait que, sans doute, au début du Phèdre, ce n’était pas seulement le discours de Lysias que Socrate s’était attendu à voir sortir de la tunique du jeune homme éponyme. En demandant à celui-ci ce qu’il tenait dans sa main gauche, il aurait espéré que ce fût aussi bien un phallus qu’un rouleau. Et de fait, tout le passage semble être à double entente : l’abattage de Socrate (qui « sort le grand jeu », tout de même !) et les manières que fait Phèdre (il aime être apparemment beaucoup désiré) ne sont pas sans évoquer un beau moment de drague ! Aurait-on le Phèdre s’il n’y avait eu d’abord, pour inspirer aux philosophes les débuts de leurs dialogues, cette forme un peu triviale de beauté : une équivoque protubérance sous la tunique d’un garçon ?

*

Décidément oui : « devant chaque livre : Ceci est mon corps » [4].

*

Mais aussi : les garçons sont des livres [5].

*

Peter Greenaway, dans The Pillow Book, filme une jeune femme calligraphe écrivant sur le corps de son petit ami [6]. Le jeune homme étant également l’amant d’un éditeur, la femme calligraphe imagine d’écrire sur lui les chapitres d’un livre qu’elle voudrait voir publié. C’est donc recouvert de l’écriture de sa maîtresse que le garçon-livre s’en va rendre visite à son amant, lequel est ainsi doublement séduit : et par le texte de l’une et par le corps de l’autre. À la fin du film, l’étrange messager se suicide. Avant de le mettre en terre, la jeune calligraphe écrit sur le cadavre le dernier chapitre de son livre. Plus tard, l’éditeur fait déterrer le corps, le dépèce et traite la peau de façon à obtenir le parchemin d’un livre qu’il fabrique de ses mains. Le garçon est physiquement devenu livre. Alors, l’éditeur peut lire, mais aussi lécher et frotter contre sa propre peau ce livre si tragiquement fait pour l’oreiller.

*

Dans Mémoires d’Hadrien, à côté du prince, c’est un des plus beaux garçons de tous les temps que Marguerite Yourcenar ramène à la vie. (La statuaire témoigne de cette beauté. Il y eut des statues d’Antinoüs dans tout le monde antique et on les retrouve aujourd’hui dans les musées du monde entier.) Que le jeune Bithynien, après tant de siècles, semble vivant ! « Sa présence était extraordinairement silencieuse », écrit Hadrien [7]. On croirait que c’est d’un livre qu’il parle, dont la présence est toujours extraordinairement silencieuse, ou dont le silence est toujours extraordinairement présent, si l’on préfère, parce que c’est un silence qui parle, et qui ne cesse jamais de parler. Il y a autant de vie dans un livre qu’on ouvre et dont on tourne les pages que dans les yeux clignant du garçon le plus aimé : ils brillent incessamment devant le monde. J’entends souvent dire que les yeux sont les fenêtres de l’âme, mais on pourrait aussi bien dire qu’ils sont les fenêtres du monde. Car il semble que ce ne soit pas toujours, comme on croit, la lumière qui entre dans les yeux d’un garçon, grâce à quoi leur couleur est si belle : mais parfois, tel garçon devient si nécessaire qu’il paraît alors évident que c’est bien plutôt son regard qui illumine le monde. De même, tel livre indispensable fait la lumière sur les choses et les êtres qui nous entourent.

*

(Quand Hadrien jette la pourpre impériale sur les épaules d’Antinoüs, parce qu’il lui plaît, dit-il, « d’obliger [s]on bonheur, [s]a fortune, ces entités incertaines et vagues, à s’incarner dans cette forme si terrestre, à acquérir la chaleur et le poids rassurant de la chair » [8], son mouvement n’est pas différent de celui de l’écrivain qui doit prendre la plume pour donner corps dans un livre à ce qui, sans doute, lui échapperait autrement. Oui, les garçons sont des livres. On peut lire dans leurs yeux (sans hélas jamais percer tout à fait leurs secrets), on peut aussi le faire dans leurs mains : et lorsque Polémon veut lire dans sa paume l’avenir d’Antinoüs, qui a décidé secrètement de mettre fin à ses jours : « L’enfant la retira, la referma, d’un geste doux, et presque pudique. Il tenait à garder le secret de son jeu, et celui de sa fin. » [9])

*

Mais je m’avise que je parlais peut-être un peu vite en disant que Marguerite Yourcenar avait ramené à la vie Antinoüs. « Comme si la trace d’un être était la même chose que sa présence », dit Hadrien [10], et dans tout « Sæculum Aureum », de fait, l’empereur ne cesse d’écrire sur la vie d’un mort. « Tout livre est une inscription sur une tombe. Il dit ci gît, ici demeure, ici n’est pas – et je le comprends. [11] » Mais les morts sont peut-être encore de la vie, en cela qu’ils sont le terreau des vivants, sur lequel poussent les humains. Tant d’hommes ont vécu et sont retournés à l’humus, depuis l’origine, que nous marchons partout sur eux : ils nous portent littéralement. Les livres ne vivent qu’à condition que nos yeux les parcourent fiévreusement. Il faut que nous les regardions avec désir (et c’est parce qu’Antinoüs éveille le désir du lecteur qu’il est encore de la vie), il faut que nous les touchions, que nous gardions à l’esprit qu’ils sont là. Nous devons leur consacrer régulièrement de notre temps, ainsi qu’à nos tombes, qu’on doit entretenir comme le souvenir. Nos yeux, comme le souffle divin, animent les livres. En échange, les livres peuvent nous augmenter, de même que le sacrifice d’Antinoüs doit allonger la vie d’Hadrien [12]. Les livres sont de la vie qui s’ajoute à la nôtre.

*

Le professeur de philosophie dont je parlais fut renvoyé du lycée à la fin de l’année où j’eus à suivre ses cours. Plusieurs malheurs s’étant abattus sur lui, il était devenu alcoolique et faisait sa leçon en fumant cigarettes après cigarettes, la canette de bière à la main. Lorsqu’il organisait des devoirs sur table, il allait attendre dans le bar le plus proche que la classe ait fini de composer. Quoique encore excellent professeur selon moi, il était sans aucun doute un fort mauvais exemple pour la jeunesse. Il avait semé la discorde au sein de la classe : beaucoup d’élèves étaient si scandalisés par son invraisemblable laisser-aller qu’ils choisirent de le boycotter ; quelques-uns au contraire s’étaient pris d’excessive passion pour ce semblant de Socrate, lequel, pourtant, contrairement aux silènes qu’évoque Alcibiade [13], ne recelait sans doute plus rien au fond de lui. On le chassa. Par la suite, je l’ai croisé quelquefois dans les rues de Bordeaux. Il avait l’air d’un clochard. La rumeur disait qu’il en était réduit à vendre sa bibliothèque, peu à peu, pour survivre. Quant à moi, je me disais que, si mon ancien professeur de philosophie vendait ses livres, c’était au contraire parce qu’il avait renoncé à vivre et qu’il était déjà entré dans la mort. Souvent, quand j’étais son élève, je l’avais entendu dire qu’il n’avait plus besoin de s’alimenter : le houblon de la bière était sa seule nourriture. En se séparant de sa bibliothèque, il cessait de se nourrir l’esprit. Son effondrement physique et moral correspondit à celui de sa bibliothèque. Il n’y a là rien d’étonnant, puisqu’une bibliothèque est un autre corps [14], dans lequel on met beaucoup de son esprit, à la fois parce qu’on en est le concepteur et parce qu’on y vient exercer sa pensée. Démanteler sa bibliothèque, cela revient à se démembrer soi-même. Vendre ses livres, c’est vendre son âme. C’est aussi rendre l’âme.

*

J’imagine que mon professeur de philosophie est mort, aujourd’hui, et sa bibliothèque dispersée. (Autant dire que sa demeure est rasée et son corps jeté aux quatre vents !) L’Hadrien de Marguerite Yourcenar fait enterrer le cadavre embaumé d’Antinoüs dans la Vallée des Rois, comme un Pharaon. Qui sait s’il ne s’agit pas là d’une géniale intuition ? Peut-être finira-t-on par retrouver un jour, par hasard, la dépouille du garçon, comme on retrouva en 1947 les manuscrits de la mer Morte. Alors on aura sous les yeux le texte original d’une des plus belles pages de l’histoire de l’art et l’on pourra toucher de nouveau le corps sur lequel se posèrent si souvent les lèvres d’Hadrien. L’empereur, par son absence même, sera de nouveau présent, comme Antinoüs était présent dans la voix d’Hadrien par son silence (cf. note 7). Le vide qu’il y aura autour de la momie sera une trace d’Hadrien, puisque, vivant, celui-ci l’avait occupé, se coulant dans le jeune corps comme en un moule.

*

Imaginons. Plutôt que d’être enterré ou livré aux flammes, à ma mort, j’aimerais mieux être transformé en livre, comme dans The Pillow Book. Ma bibliothèque deviendrait ma sépulture [15]. Tous les amateurs de livres prendraient les mêmes dispositions, faisant copier ou imprimer sur leurs peaux devenues parchemin, qui son livre préféré, qui son anthologie personnelle. Moi, ce serait le catalogue de ma bibliothèque. La condition de cette nouvelle manière de traiter les morts serait bien sûr que les familles conservent les livres de leurs disparus (mais il faudrait alors que les familles se conservent elles-mêmes, ce qui devient rare, il me semble…). Des lieux pourraient être créés pour recevoir les bibliothèques privées devenues sépultures. Ils seraient ouverts à un public choisi, qui viendrait se recueillir par la lecture. Je crois que je ne me donnerais à lire qu’à des garçons, sortes de prêtres attachés à mon culte. Ils seraient chargés de m’habiter par leur lecture, de me donner leur propre chaleur, leur vie, pour que je demeure, entre leurs mains et sous leurs yeux, un éternel garçon.

 

© Olivier Bruley.

 

Le blogue d'Olivier Bruley : Un Jardin d'Adonis

 

[1] Ovide, Métamorphoses, IV, 18. C’est du dieu Liber (autre nom de Bacchus) qu’il est alors question. Mais liber, c’est aussi le nom du livre en latin.
[2] À moins que, dans le futur, tous les livres soient numérisés. Alors, la chaleur des livres, ce sera l’électricité des écrans sur lesquels nous lirons. Déjà, l’ordinateur portable grâce auquel j’écris ces lignes me brûle souvent les cuisses et, qui sait, me rend stérile, s’il est vrai, comme on entend parfois dire aux journalistes médicaux, que les testicules cessent de produire les spermatozoïdes s’ils sont exposés à des températures trop élevées. Un jour, peut-être, on se brûlera les yeux à force de lire.
[3] La liberté dont je parle vient assez tôt, quand on est encore un puer. C’est la liberté des pensées, de l’esprit, acquise avec les mots, bien avant toutes les libertés qu’on obtient à la majorité. Déjà, le garçon est libre, liber, et c’est dans un livre, liber, qu’il peut trouver le plus d’occasions d’exercer sa liberté. Sur l’heureuse homophonie de liber « livre » et liber « libre », cf. note 5.
[4] « Le linge c’est de la chair, or le papier c’est du linge, donc le papier c’est de la chair. Devant chaque livre : Ceci est mon corps. » Dominique Autié, L’ordinaire et le propre des livres, « 1 – Du papier ».
[5] L’homophonie de livre et de libre en latin, du moins au nominatif (mais c’est précisément le cas du sujet et de ses attributs), le suggère. Puisque le garçon (puer) est libre, alors le garçon est un livre (il s’écrit d’ailleurs tout seul, affranchi qu’il est du seul style de ses parents). Déjà, Horace faisait ce rapprochement, mais dans l’autre sens : c’était son livre qu’il comparait à un garçon impatient de quitter la maison (Épîtres, 1, 20). Notons qu’avant d’exposer les livres à la vente, les anciens les “ébarbaient” : à l’aide d’une pierre ponce, ils polissaient les extrémités du nouveau rouleau. C’était, en quelque sorte, le massicotage de l’époque. De même, les adolescents coupaient leur première barbe quelques jours après leur prise de toge virile. La toge virile (qu’Ovide appelle toga libera (Fastes, 3, 771) ou uestis libera (Fastes, 3, 777)), était généralement revêtue lors des Liberalia, les fêtes en l’honneur du dieu Liber.
[6] On entend dire à Sei Shônagon, que la jeune calligraphe s’est donné pour modèle (je cite de mémoire) : « L’odeur du papier blanc est comme la senteur de la peau d’un nouvel amant. ». Je n’ai pas souvenir que cette remarque figure réellement dans les notes de Sei Shônagon. Certains indices suggèrent qu’elle a été inventée par Greenaway pour les besoins de son film. Il faudrait néanmoins vérifier.
[7] Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, in Œuvres romanesques, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 405. Le silence d’Antinoüs est d’autant plus frappant qu’il est à l’intérieur même de la voix d’Hadrien (qu’on entend seule, dans ces mémoires). Chaque pause entre les phrases du prince, chaque ponctuation, chaque blanc entre les mots, c’est Antinoüs qui se tait. Et c’est par son silence, par ce qu’il ne dit pas, son secret (la grande réalisation de sa courte vie, le projet du suicide que, jusqu’au bout, Hadrien ne devine pas, ni même ne soupçonne), qu’Antinoüs est si présent, qu’il existe. « Aucune caresse ne va jusqu’à l’âme » (p. 438). Ce silence, ce secret, c’est ce qui anime le garçon, c’est son insaisissable pouls : aucune main ne peut le prendre, que la sienne. Le mystère de l’être aimé, son incompréhensible présence, échappe entièrement à l’amoureux : c’est de l’absence.
[8] Ibid., p. 418.
[9] Ibid., p. 429.
[10] Ibid., p. 449.
[11] Renaud Camus, Du sens, P.O.L., 2002, p. 147.
[12] « […] la mort pouvait devenir une dernière forme de service, un dernier don, et le seul qui restât. » Op. cit., p. 429.
[13] Platon, Banquet, 215a.
[14] On pourrait dire aussi que la bibliothèque est la véritable demeure de celui qui l’élève. Il y a, dans un lotissement que je connais bien, un de ces pavillons sans âme, identique à tous les pavillons voisins, uniquement fait de camelote. Mais à l’étage, derrière la fenêtre, on voit que les murs sont recouverts de livres, dont on reconnaît la chaleur particulière que donne le papier cristal. Je me dis que les rayonnages sont les véritables murs de cette maison sans âge (j’entends par là : qui n’existe que maintenant et ne se transmettra sans doute jamais). Les familles ne sont plus attachées à la maison ni à la terre de leurs ancêtres. On peut même changer de demeure plusieurs fois dans une vie. Les livres sont nos seules vieilles pierres. On transporte avec soi sa bibliothèque comme Énée ses pénates, ou comme ces Japonais tellement pauvres qu’ils ne possédaient, pour toute terre, qu’un bonsaï.
[15] Dans The Pillow Book, une fois que la jeune calligraphe a repris possession du livre-corps de son amant, elle ne le range pas dans les rayonnages de sa bibliothèque, mais l’enterre sous un bonsaï, qu’elle arrose ensuite. Ce geste m’évoque le symbolisme complexe des jardins d’Adonis, qui me tient particulièrement à cœur. Rappelons qu’il y a une certaine parenté entre Adonis et le dieu Osiris, qui avait été dépecé et démembré par son frère Seth.

The Pillow Book, de Peter Greenaway, 1996 ; photo extraite du film.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

 

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Permalien

Dimanche 9 juillet 2006

20: 43

 

Malraux, Manset,

l'Orient, l'Occident… (2)

 

 

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À propos de l'album de Gérard Manset, Obok,
édition limitée comprenant le livret 9 alternatives à Obok,
Capitol (EMI), 2006.

• Lire la première chronique, qui introduit celle-ci. Cliquez ici.

 

 


parangonnage2

C'est un bâtiment gris, au pied du Phnom
Lorsqu'on y va la nuit
On croit frôler des ombres
Et plus loin vers le fleuve
Quelques enfants
Saramani bien sûr [1]
Que l'on vient voir aussi
Que l'on vient voir de près
Même si l'on s'ennuie
Alors on pense à lui
C'était là qu'il était
Comme un naja
Dans le bassin où il nagea
Jusqu'à ce temple en ruines
Mais tout ne l'est-il pas ?


Gérard Manset, La Voie royale,
Album Obok, © Capitol Music, 2006.

 

En 1923, André Malraux conclut ainsi sa critique de Défense de l'Occident, le livre d'Henri Massis [2] : Le monde moderne porte en lui-même, comme un cancer, son absence d'âme. Il ne s'en délivrera pas : elle est impliquée par sa propre loi. Et il en sera ainsi jusqu'à ce qu'un appel collectif de l'âme torde les hommes ; ce jour-là vacillera sans doute ce monde dans lequel nous vivons. Mais il est aujourd'hui indifférent à de telles questions : ceux qui cherchent le sens des destinées sont précisément ceux qui ne les dirigent pas. Les deux nécessités qui gouvernent les hommes sont, pour de longues années encore, celles de l'esprit et des passions : la connaissance et l'argent ; celle-ci, avec son cortège de drames, celle-là, avec son drame unique contre lequel toute proposition est vaine : la lutte persistante de l'absolu et de l'humain, lorsque l'idée de l'absolu est devenue sans force, et que la passion de l'Homme s'est éteinte sans trouver un nouvel objet d'amour.

Voilà qui semble écrit pour légender la tentation d'un Orient auquel l'œuvre de Gérard Manset paraît adresser, depuis bientôt quarante ans, sa mystérieuse et sombre incantation – un Orient qu'il tente à l'occasion de rejoindre par de longs détours, dans les zones frontières et les réduits d'Amérique latine.

Obok, le dernier opus de Gérard Manset paru en début d'année, contient pourtant un sévère réquisitoire contre André Malraux – d'autant plus insolite qu'il est écrit en contrepoint du chant qui clôt l'album, intitulé La Voie royale, et semble bien sinon une hymne, du moins une évocation de l'auteur du roman éponyme, chargée d'émotion.

Dans le livret d'accompagnement d'Obok, Gérard Manset relate comment il s'est rendu à un rendez-vous tardif avec celui qui le précéda au Cambodge, sur la foi du livre que lui a prêté un ami journaliste [3] et muni de deux ou trois recommandations envisageables et quelques emplacements représentatifs de ce passé enfoui [Manset fait allusion ici au séjour de Malraux à Phnom Penh, assigné à résidence après la saisie, le 24 décembre 1923, des statues prélevées par lui sur le temple de Banteaï-Srey]. Walter G. Langlois précise qu'André et Clara Malraux prirent une chambre au Grand Hôtel ; Manset évoque sa visite à ce bâtiment, à l'abandon désormais, face à la Poste centrale : Il a donc vu ces choses sous un ciel identique. Le Phnom pas loin…, les multitudes de faunes dorés dans la poussière, le rires… avant les génocides… Il a vu ça. J'ai pris un escalier sordide. Vide… Des bruits de marmaille dans les étages. En haut, devant les chambranles démis, les poutres brisées, des petites filles khmères étaient assises à même les dalles et jouaient très sérieusement à un jeu de cartes. Un tableau qui aurait pu figurer, tel quel, dans les Antimémoires.

Ce qui suit, et conclut ce bref récit par lequel Gérard Manset commente et accompagne son chant, résume les curieux griefs que l'auteur de Royaume de Siam semble nourrir contre Malraux [4] : Je suis ressorti, il faisait nuit. J'ai marché dans ces rues. Je ne sais plus trop quel rendez-vous étrange près d'un karaoké, pas loin du fleuve… C'était ça : j'ai songé… Et j'ai pensé à lui. Et certainement que cette princesse Cham [sic] dont nul ne parle a existé [5]. Que c'est dans ces souffres de maladies du sens et de la beauté qu'elle s'est probablement éteinte… en flammèche… Que c'est à eux, à ça, que notre homme de l'art doit certainement la plus grande part de son génie, la belle tranche de l'ignoble prétention à avoir cru déceler quelque réalité dans la fournaise du clapotement de la vie, du grouillement animal visible aux environs de la Poste centrale. Qu'il a cru que c'était de l'art. Qu'il a imaginé que l'homme y est pour partie. En amont, dans ce bref portrait-charge, Gérard Manset stigmatise « la névrose du tic… l'emphase dans l'exhibitionnisme, la bouffonnerie », le jugement est sans appel.

Pourtant, qui s'attache à tenter de suivre ces deux êtres dans les méandres de leurs œuvres ne peut qu'être frappé par un recours sans cesse biaisé à la langue – écrite ou chantée – pour indiquer une expérience de l'Orient, dont l'essentiel semble devoir rester à jamais intransmissible : une amorce que l'un et l'autre consentiraient à leur lecteur pour qu'au mieux celui-ci retrouve mémoire de leur trace le jour où lui-même entreprendra le voyage – exactement comme Manset rejoint Malraux quelques instants dans les étages dévastés du Grand Hôtel de Phnom Penh.

Il conviendrait de se livrer au plus rebutant des pensums universitaires en mettant en regard des passages entiers de chants de Gérard Manset et des fragments de Malraux, toutes époques confondues. Me trouble par-dessus tout – qui a dans l'oreille la voix de Manset partagera certainement mon trouble – la première des lettres fictives qui constituent La Tentation de l'Occident, que Malraux publie quelques mois après son retour de Saigon [6] : Les hommes de ma race viennent sur des bateaux sans ailes et sans yeux. Ils entrent dans les ports avec le jour. L'eau laiteuse, sans reflets, rend plus clairs les premiers cris des mariniers ; au-dessus de la baie de laque, la ville tout entière, avec sa couronne de murailles aux fleurons de pagodes, monte dans le soleil levant ; tout le long de son profil dur apparaissent des aigrettes et des houppes de lumière. Ils gagnent la terre, non sans recevoir quelques pierres ; ils se promènent, heureux et inquiets, dans des rues dont l'odeur les écœure, poursuivis par le son des pièces d'argent que les changeurs éprouvent avec des petits marteaux. Parfois ils entrevoient une femme ; et, le rideau retombé, ils s'appliquent à se souvenir de son visage reposé et de ses pieds trop petits, de son pantalon de soie et de la tache de son corsage, dans un intérieur de bois noir, d'ombre rousse et de fleurs torturées…

De deux choses l'une : soit Gérard Manset a lu Malraux plus qu'il ne le concède et, surtout, avec une porosité de lecteur organique, qui met en jeu (j'entends bien qu'il mise) dans sa lecture les pulsations de sa propre langue ; soit l'un et l'autre, à quelque décennies d'intervalle, on fait le même voyage, et pour les mêmes raisons (ce que Gérard Manset pense de Malraux ne tiendrait qu'à une lecture essentiellement médiatique – on ne peut plus datée, pour ne pas dire périmée – du personnage et de son œuvre ; à son insu ou malgré lui, le partage d'un destin connivent (au moins par l'itinéraire asiatique) retrouverait inéluctablement, au final, un régime de la langue particulièrement proche).

Ce que leurs œuvres respectives invitent à comprendre de leur aimantation vers un Orient intérieur [7] tout autant que géographique, rend la seconde hypothèse plus que plausible.

[On trouvera dans Obok, avant La Voie Royale, sur quoi s'achève l'album, certains des plus beaux litanies et psaumes qu'ait jamais composés Gérard Manset, tel Veux-tu ? – qui me confortent : je persiste à signer ce titre d'une chronique antérieure, Méditation sur des versets de Gérard Manset, qu'un journaliste a cité (sans la moindre référence, tout est dû à ces gens-là) comme l'indice d'un culte rendu à Manset ; quand il ne s'agissait – et ne s'agit toujours, plus modestement – que de restituer à cet homme, à son cheminement d'écrivain [8], le seul hommage d'un mot peut-être juste pour qualifier son œuvre.

parangonnage3

Veux-tu, que je te couvre les épaules
Veux-tu, que je t'allonge ou veux-tu que je t'aide
Veux-tu que nous fassions quelques pas au soleil
Ou bien à l'ombre, pour moi tout est pareil
 [9]]

 

santarem2

 

[1] Je ne retrouve pas (après recherche trop rapide, il est vrai) mention d'un personnage du nom de Saramani dans La Voie royale ni dans les textes de la période indochinoise de Malraux. En revanche, un livre intitulé Saramani, danseuse khmer, de Roland Meyer (réédité en 1993 aux éditions Kailash) parut à Saigon en 1919 à l'enseigne d'Albert Portail. Gérard Manset a-t-il emprunté ce prénom au roman de Meyer ?
[2] La nouvelle revue française, N° 165, juin 1927, pp. 813-818.
[3] J'ai déjà mentionné, dans ma première chronique écrite immédiatement après la découverte d'Obok, l'ouvrage de référence de Walter G. Langlois, André Malraux, l'aventure indochinoise, Mercure de France, 1966. C'est, de toute évidence, le livre qui fut prêté à Gérard Manset.
[4] Gérard Manset est né en août 1945, il n'avait pas vingt-trois ans en mai 1968 ; la clé que je cherche vainement pour éclairer ce rendez-vous manqué est peut-être plus simple que ne m'efforce à l'imaginer : les enfants du baby-boom souffrent de zones à jamais aveugles, semble-t-il, qui leur interdisent l'accès à des œuvres assimilées, dans leur esprit, à une époque et un régime politique contre lesquels ils croient avoir lutté. Malraux, sans doute, concentre de telles hantises jusqu'à la caricature. Quoique m'ait été fortuitement épargnée l'illusion révolutionnaire, je suis moi-même frappé d'une part des infirmités de ma génération – la plus lourde sans doute, celle dont les mères de l'après-guerre nous ont marqués au fer.
[5] Allusion à un passage situé au début de La Voie royale où Malraux évoque la figure de l'aventurier Mayrena, « l'éphémère roi des Sedangs » (modèle de son personnage Perken) : « Mayrena était très brave… Il a emmené à dos d'éléphant le cadavre de sa petite concubine chame, à travers la forêt insoumise, pour qu'elle pût être ensevelie comme les princesses de sa race (les missionnaires lui avaient refusé leur cimetière)… » [p. 19 de l'édition Grasset.] Sur la civilisation chame (le Champa), voir le dossier que propose le site de l'École française d'Extrême-Orient.
[6] La Tentation de l'Occident, Grasset, 1926 ; le passage cité se trouve aux pp. 18 sq.
[7] Si elle n'est de lui – je l'ignore –, du moins Henry Corbin emploie-t-il cette belle formulation.
[8] À ceux qui l'ignoreraient, ou n'y auraient pas prêté attention, j'indique que Gérard Manset a publié plusieurs livres, aux éditions Les Belles Lettres, ouvrages constitués de ses photographies, pour la plupart ; Wisut Kasat (1994) comprend toutefois une part importante de texte – carnets, réminiscences, lectio divina tout à la fois. C'est en 1987 que Gérard Manset s'en remit au livre, avec un récit intitulé Royaume de Siam (aux éditions Aubier). Je tiens ce livre, aujourd'hui épuisé, pour l'un des plus impressionnants corps à corps avec la langue auquel, lecteur, il m'ait été donné de participer. Il me faudrait songer, un jour, à tenter de restituer ici une part de cette émotion.
[9] Je reproduis, avec sa ponctuation, le texte imprimé sur le livret du disque.

En cul-de-lampe :
Santarem, Brésil. Photographie de Gérard Manset,
extraite de Chambres d'Asie, textes et photographies de Gérard Manset. © Aubier Montaigne, 1987.

Lire une notice biographique de Gérard Manset particulièrement bien conçue sur le site RFI Musique.

 

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Jeudi 6 juillet 2006

07: 12

 

 

Vers Gargas

 

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[Le visiteur non familier de ces pages pourra lire avec profit
la chronique mise en ligne le vendredi 5 mai
avant d'aborder le texte qui suit – Cliquer ici.]

 

 

J'ai pris cette photographie mardi à 17 h 55 – à la diable, avec le petit appareil numérique de l'entreprise que j'utilise pour réaliser les clichés de livres pour les galeries de ce site. J'avais rendez-vous à 18 heures précises à l'entrée de la grotte. Un accident survenu sur l'autoroute m'a ralenti pendant une vingtaine de minutes : l'hélicoptère du Samu venait de se poser dans le champ, à quelques mètres de l'épave qui paraissait passée au laminoir (une seule voiture, semblait-il, dont on avait perdu le contrôle, quelqu'un s'était endormi au volant – ma hantise, ces temps-ci ; comment avait-on pu extraire âme qui vive de cet amas compact, peut-être carbonisé ? pourtant, on officiait dans un cercle de blouses blanches et d'uniformes, quelque chose d'intense, de presque muet se jouait là : à hauteur du drame, les véhicules s'avançaient au pas (un gendarme faisait presser l'allure sans conviction), je ne suis pas sûr que ce fût par curiosité malsaine : dans le champ, ce qui se passait était un rituel précolombien, un sacrifice humain, une messe). J'étais cependant très rigoureusement dans les temps, au moment de tourner à droite (à hauteur de la camionnette blanche, sur la photo) au pied de Saint-Bertrand de Comminges. Il me semble avoir exécuté un ordre : le cliché devait montrer le volant, faire comprendre que j'avais pris cette méchante vue à travers le pare-brise moucheté de bouillie de chitine. Pourquoi ? Parce que. Je commençais à lâcher prise, je suppose, à m'en remettre à ce qui allait se passer. À quitter ce monde, en quelque sorte.

Dès ce matin, sur son site [je rédige ceci mercredi soir, il est 20 heures, je viens de découvrir la page qu'elle a écrite, nous ne nous sommes évidemment pas concertés], Alina Reyes a mis en ligne une brève note, impressionniste, superbe, dans laquelle, elle aussi, parle d'automobile. Elle évoque la route du retour nocturne dans sa maison d'altitude, du trajet qui revient – ou n'en revient pas – de Gargas. Et non de ces deux heures et demie dans la proximité des signes, dans le froid saturé d'humidité du Temps (nous avons vérifié l'heure à la montre de notre hôte, quand nous sommes sortis de la grotte, nous n'y croyions pas, nous étions comme des oiseaux de nuit, aveuglés par le jour qui, pourtant, avait commencé à décliner, nous avions égaré la notion du temps).

J'ai pris cette photographie parce que je savais – sans toutefois le pressentir si peu que ce fût – que je serais sans voix. Aujourd'hui, en tout cas. Et que, m'étant engagé à une mise en ligne ce jeudi matin, je me trouverais dans l'impossibilité de parler d'autre chose. Mais que je ne pourrais, non plus, parler de cela.

Cela, c'est la grotte aux deux cent quarante mains négatives, que j'étais resté plus de dix ans à ne fréquenter qu'en pensées. Une fréquentation pour ainsi dire quotidienne. Les mains de Gargas ont leur empreinte dans mon cerveau reptilien. J'y recours, secrètement, bien plus souvent qu'il ne m'arrive d'en parler (et ceux qui m'entourent trouvent que j'en parle souvent).

J'ai eu le bonheur de vérifier que les personnes qui nous ont sollicités, Alina Reyes et moi-même, pour concevoir l'un et l'autre une visite hors visite – qui compromette dans notre propre imaginaire, un soir du mois d'août, la quinzaine de visiteurs qu'autorisent les normes désormais sévères de conservation – sont elles-mêmes hors normes. Sans doute, dans les semaines à venir, céderai-je à la nécessité de tenir ici la chronique de ce travail, dont l'exceptionnelle liberté et les redoutables enjeux m'apparaissent de plus en plus nettement depuis hier. J'évoquerai leur accueil, leur rôle dans l'étonnante renaissance du site à laquelle l'un d'eux au moins a consacré le meilleur de lui-même depuis le début des années 1990. Le moment n'est pas venu. Je suis encore dans le secret de cette route et de son terme, de cet aller vers Gargas, dont je ne reviens pas.

Ce matin, dressé comme un ressort à la première sonnerie du réveil après une nuit trop courte, la forme même de cet oratorio s'est imposée, et son finale. La problématique s'est retournée comme une peau d'animal qu'on veut mégir : depuis des siècles – bien avant qu'on ne publie, il y a exactement cent ans, le caractère préhistorique des empreintes de mains laissées sur la roche –, des générations de visiteurs se sont succédé à Gargas. Tous y ont prélevé la part de ce qu'ils venaient y chercher ou découvraient fortuitement. Les scientifiques eux-mêmes, qui ont tant donné, y ont puisé des exemples à l'appui de leurs théories, ils ont sucé le sens des signes énigmatiques qui nous attendent, plus visibles que jamais grâce aux aménagements d'une sobre efficacité dont la grotte a bénéficié récemment. Des dizaines de milliers de nos contemporains sont venus prendre acte, plus ou moins impassibles, que le mystère persiste, tenace, jusqu'aux sources les plus récentes de l'humain. La grotte recharge certains, qui en sortent plus denses, plus forts, plus modestes. Chacun passe, nous sommes des éponges, ou des prédateurs, nous levons sur le réel l'impôt de notre savoir, et nous filons à d'autres affaires.

Ce matin, cette certitude : il est temps d'inverser ce flux. Qu'apporter, que donner, qu'abandonner, quelle offrande votive préparer en vue de ce soir-là, de ce point minuscule qui m'incombe, provisoire comme une aile d'éphémère sur le lac du Temps ? Comment, nous, gens de 2006, perpétuer l'inactualité de ce lieu ?

L'idée portait avec elle toute l'épaisseur, la chair, l'étoffe de possibles oblats. Pour l'heure, je guette la nécessité de cette fulguration de l'aube, je la mets à ressasser, pour vérifier qu'elle résiste à l'épreuve d'une ou deux journées de travail ordinaire, de quelques nuits réparatrices.

 

 

 

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Mardi 4 juillet 2006

08: 57

 

Mot d'excuse

Aux lecteurs du mardi

 

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Chaleur excessive et nuits incessantes de Noise Pride qui confisquent tout repos de qualité depuis le 21 juin ; programme professionnel de nos journées ici, trop chargé, trop pressant pour qu'il concède le moindre temps à l'inutile : ce mardi matin, la seconde chronique – il est vrai quelque peu lourde à préparer – consacrée à la présence de Malraux dans le récent album de Gérard Manset, Obok, n'est pas prête.

Comme l'an passé, ce blog ne fera pas relâche jusqu'à la rentrée. Plusieurs hôtes de passage y sont attendus ou conviés, dont les textes enrichiront le cheminement de lecture et de méditation que ce site s'attache à proposer. L'an dernier, le nombre des visites quotidiennes et le temps moyen de lecture avaient presque doublé durant ces deux mois. Il n'est pas question de manquer de telles rencontres.

En fin de journée, je me rends à Gargas : les organisateurs des manifestations prévues durant l'été, qui marqueront le centième anniversaire de l'authentification des mains négatives par les préhistoriens, m'y invitent pour préparer ma prestation. Dans quelques heures, m'est offert ce luxe sans prix de pénétrer dans la grotte, seulement accompagné de deux ou trois êtres de qualité, hors de toute visite organisée, dans un silence que nous entamerons à peine, je le sais – plus sacré s'il se peut que celui de nos cathédrales. J'aurai une petite heure d'autoroute puis une pincée de minutes – jusqu'au moment d'entrevoir la silhouette de Saint-Bertrand, Gargas est à quelques enjambées – pour me recueillir, me préparer, faire silence. Ce court trajet est une bénédiction.

Et, mercredi, hurlements et klaxons me tiendront éveillé pour finir de mettre au point l'impossible tête-à-tête de Malraux et de Manset (ces deux-là me donnent bien du fil à retordre, et pourtant…). Ou, si l'émotion est encore trop présente, méditer avec vous sur les mains aux doigts blessés de Gargas.

À jeudi matin.

 

 

chaton
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Dimanche 2 juillet 2006

01: 47

 

Du hooliganisme d'État

[En attendant qu'Homo festivus
consente à ce que je dorme.]

De la survie en milieux hostiles [XVI]
(Courts manuels portatifs – 18)

 

 

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Jean-Marie Leblanc, le directeur général du Tour de France, estime samedi 1er juillet dans le quotidien suisse Le Temps que le cyclisme est menacé par une « véritable mafia » et demande le soutien des pouvoirs publics. Nous sommes en face de toute une organisation criminelle, dit-il dans le journal genevois. Nous avons besoin de la police, de moyens scientifiques supplémentaires. J'ai le sentiment d'avoir affaire à une véritable mafia, qui cherche à faire du fric, qui fausse des compétitions. Nous sommes ici à la limite du crime, ajoute-t-il. Je ne sais pas quelles courses ces gens ont faussées. Comment le savoir d'ailleurs ? Ce n'est pas à moi de répondre à cette question, mais à la justice. »

Ivre de fatigue, mais ne pouvant fermer l'œil (une troisième heure s'engage de klaxons bloqués, de brames, de cris qui feraient honte aux bêtes qui parviendraient à les pousser), je viens de procéder à une rapide revue de presse. L'article dont je reproduis ici le principal passage a été mis en ligne à 23 h 59, ce samedi (c'est-à-dire il y a un peu plus d'une heure) sur le site du Nouvel Observateur. On ne saurait mieux s'assurer qu'il restera inaperçu.

Il n'a échappé à personne, lundi dernier, que le président de la République a demandé d'apporter un soutien sans faille à l'équipe de France. Profondément choquant en regard du mépris affiché par l'État – et par la presse – pour les équipes de la recherche scientifique et, plus systématiquement, pour les communautés de travail qui tiennent cette société à bout de bras, ce message insultant pour l'esprit a été entendu : le peuple de France dégoupille donc canette sur canette, s'alcoolise, s'égosille, se répand, rote sous ma fenêtre, urine contre ma porte son trop-plein de bibine à température ambiante ; quelques voitures brûleront cette nuit dans le quartier du Mirail. Il conviendra, à tête reposée (mais quand ? j'ai découvert que dans trois nuits, ce sera pire) de chercher à qui, au juste, profite ce hooliganisme d'État. Nul doute, en effet, qu'il arrange quelqu'un – un nouveau Bernard Tapie, dont le citoyen ignore encore tout, peut-être, plus rusé, plus redoutablement puissant – ou un lobby (de pinardiers ? c'est la première hypothèse qui vient à l'esprit).

L'idée me vient soudain, relisant les propos du directeur général du Tour de France : faites entrer, à l'instant, devant ces milliers de gens qui se pissent dessus, un prestidigitateur de talent : le tenant du titre mondial de la magie, le roi du passe-passe, un homme dont le métier – comme celui de l'équilibriste – se joue au dixième de millimètre et au centième de seconde. Vous verrez ces mêmes gens lui compter leurs applaudissements, voire le siffler, murmurer qu'il y a un truc [évidemment, il y en a un…]. Les mêmes s'extasient, ce soir, devant ce qui n'est qu'un casting d'un coût exorbitant pour un scénario qu'on suppose verrouillé d'avance, et seront bouches bées dès demain, au passage d'une centaine de pédaleurs gavés d'amphétamines.

Jamais on n'a moqué avec tant de morgue le bon sens de toute une nation, jamais l'homme ne s'est conspué lui-même avec une telle assiduité.

Il se peut aussi – cela n'est pas contradictoire – que jamais Homo festivus n'ait ressenti un tel malaise. Pareille peur. À tête reposée, dis-je, il faudra chercher ce que couvre tout ce bruit.

 

 

Paul Viaccoz, Les Tours de Magie, 2004 – D.R.. Source : Centre pour l'image contemporaine, Saint-Gervais Genève.

 

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