blog dominique autie

 

Jeudi 6 juillet 2006

07: 12

 

 

Vers Gargas

 

st_bertrand

 

[Le visiteur non familier de ces pages pourra lire avec profit
la chronique mise en ligne le vendredi 5 mai
avant d'aborder le texte qui suit – Cliquer ici.]

 

 

J'ai pris cette photographie mardi à 17 h 55 – à la diable, avec le petit appareil numérique de l'entreprise que j'utilise pour réaliser les clichés de livres pour les galeries de ce site. J'avais rendez-vous à 18 heures précises à l'entrée de la grotte. Un accident survenu sur l'autoroute m'a ralenti pendant une vingtaine de minutes : l'hélicoptère du Samu venait de se poser dans le champ, à quelques mètres de l'épave qui paraissait passée au laminoir (une seule voiture, semblait-il, dont on avait perdu le contrôle, quelqu'un s'était endormi au volant – ma hantise, ces temps-ci ; comment avait-on pu extraire âme qui vive de cet amas compact, peut-être carbonisé ? pourtant, on officiait dans un cercle de blouses blanches et d'uniformes, quelque chose d'intense, de presque muet se jouait là : à hauteur du drame, les véhicules s'avançaient au pas (un gendarme faisait presser l'allure sans conviction), je ne suis pas sûr que ce fût par curiosité malsaine : dans le champ, ce qui se passait était un rituel précolombien, un sacrifice humain, une messe). J'étais cependant très rigoureusement dans les temps, au moment de tourner à droite (à hauteur de la camionnette blanche, sur la photo) au pied de Saint-Bertrand de Comminges. Il me semble avoir exécuté un ordre : le cliché devait montrer le volant, faire comprendre que j'avais pris cette méchante vue à travers le pare-brise moucheté de bouillie de chitine. Pourquoi ? Parce que. Je commençais à lâcher prise, je suppose, à m'en remettre à ce qui allait se passer. À quitter ce monde, en quelque sorte.

Dès ce matin, sur son site [je rédige ceci mercredi soir, il est 20 heures, je viens de découvrir la page qu'elle a écrite, nous ne nous sommes évidemment pas concertés], Alina Reyes a mis en ligne une brève note, impressionniste, superbe, dans laquelle, elle aussi, parle d'automobile. Elle évoque la route du retour nocturne dans sa maison d'altitude, du trajet qui revient – ou n'en revient pas – de Gargas. Et non de ces deux heures et demie dans la proximité des signes, dans le froid saturé d'humidité du Temps (nous avons vérifié l'heure à la montre de notre hôte, quand nous sommes sortis de la grotte, nous n'y croyions pas, nous étions comme des oiseaux de nuit, aveuglés par le jour qui, pourtant, avait commencé à décliner, nous avions égaré la notion du temps).

J'ai pris cette photographie parce que je savais – sans toutefois le pressentir si peu que ce fût – que je serais sans voix. Aujourd'hui, en tout cas. Et que, m'étant engagé à une mise en ligne ce jeudi matin, je me trouverais dans l'impossibilité de parler d'autre chose. Mais que je ne pourrais, non plus, parler de cela.

Cela, c'est la grotte aux deux cent quarante mains négatives, que j'étais resté plus de dix ans à ne fréquenter qu'en pensées. Une fréquentation pour ainsi dire quotidienne. Les mains de Gargas ont leur empreinte dans mon cerveau reptilien. J'y recours, secrètement, bien plus souvent qu'il ne m'arrive d'en parler (et ceux qui m'entourent trouvent que j'en parle souvent).

J'ai eu le bonheur de vérifier que les personnes qui nous ont sollicités, Alina Reyes et moi-même, pour concevoir l'un et l'autre une visite hors visite – qui compromette dans notre propre imaginaire, un soir du mois d'août, la quinzaine de visiteurs qu'autorisent les normes désormais sévères de conservation – sont elles-mêmes hors normes. Sans doute, dans les semaines à venir, céderai-je à la nécessité de tenir ici la chronique de ce travail, dont l'exceptionnelle liberté et les redoutables enjeux m'apparaissent de plus en plus nettement depuis hier. J'évoquerai leur accueil, leur rôle dans l'étonnante renaissance du site à laquelle l'un d'eux au moins a consacré le meilleur de lui-même depuis le début des années 1990. Le moment n'est pas venu. Je suis encore dans le secret de cette route et de son terme, de cet aller vers Gargas, dont je ne reviens pas.

Ce matin, dressé comme un ressort à la première sonnerie du réveil après une nuit trop courte, la forme même de cet oratorio s'est imposée, et son finale. La problématique s'est retournée comme une peau d'animal qu'on veut mégir : depuis des siècles – bien avant qu'on ne publie, il y a exactement cent ans, le caractère préhistorique des empreintes de mains laissées sur la roche –, des générations de visiteurs se sont succédé à Gargas. Tous y ont prélevé la part de ce qu'ils venaient y chercher ou découvraient fortuitement. Les scientifiques eux-mêmes, qui ont tant donné, y ont puisé des exemples à l'appui de leurs théories, ils ont sucé le sens des signes énigmatiques qui nous attendent, plus visibles que jamais grâce aux aménagements d'une sobre efficacité dont la grotte a bénéficié récemment. Des dizaines de milliers de nos contemporains sont venus prendre acte, plus ou moins impassibles, que le mystère persiste, tenace, jusqu'aux sources les plus récentes de l'humain. La grotte recharge certains, qui en sortent plus denses, plus forts, plus modestes. Chacun passe, nous sommes des éponges, ou des prédateurs, nous levons sur le réel l'impôt de notre savoir, et nous filons à d'autres affaires.

Ce matin, cette certitude : il est temps d'inverser ce flux. Qu'apporter, que donner, qu'abandonner, quelle offrande votive préparer en vue de ce soir-là, de ce point minuscule qui m'incombe, provisoire comme une aile d'éphémère sur le lac du Temps ? Comment, nous, gens de 2006, perpétuer l'inactualité de ce lieu ?

L'idée portait avec elle toute l'épaisseur, la chair, l'étoffe de possibles oblats. Pour l'heure, je guette la nécessité de cette fulguration de l'aube, je la mets à ressasser, pour vérifier qu'elle résiste à l'épreuve d'une ou deux journées de travail ordinaire, de quelques nuits réparatrices.

 

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Alina [Visiteur] · http://www.alinareyes.com
Oui Dominique,c'est une belle aventure qui nous est offerte là. Comme après chaque visite je suis moi aussi restée (presque) sans voix. Etonnante proximité de ces expériences en voiture autour de cet événement.
Et vous avez raison de rendre hommage à ceux qui s'occupent de ce lieu, notamment Yoan Rumeau dont on sent la passion modeste, dévouée, sensible.
C'était bien de se rencontrer là pour la première fois "en vrai", vous savez combien je tiens à cette formule, "en vrai", rien n'est plus beau qu'"en vrai" et ces mains sont bien toujours là "en vrai".
Comme vous j'attends, je laisse au temps le temps de m'apporter parole de l'autre monde après cet "en vrai" de la grotte.
Permalien Jeudi 6 juillet 2006 @ 11:00
Commentaire de: Martine Layani-Le Coz [Visiteur]
"Nous levons sur le réel l'impôt de notre savoir". J'aime cette parole et la partage. Les traces dérisoires que l'homme laisse après lui résument bien sa différence ; ces mains (j'ai eu l'occasion d'en voir) abolissent les millénaires.
Permalien Vendredi 7 juillet 2006 @ 12:08

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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