blog dominique autie

 

Dimanche 9 juillet 2006

20: 43

 

Malraux, Manset,

l'Orient, l'Occident… (2)

 

 

obok_manset

 

À propos de l'album de Gérard Manset, Obok,
édition limitée comprenant le livret 9 alternatives à Obok,
Capitol (EMI), 2006.

• Lire la première chronique, qui introduit celle-ci. Cliquez ici.

 

 


parangonnage2

C'est un bâtiment gris, au pied du Phnom
Lorsqu'on y va la nuit
On croit frôler des ombres
Et plus loin vers le fleuve
Quelques enfants
Saramani bien sûr [1]
Que l'on vient voir aussi
Que l'on vient voir de près
Même si l'on s'ennuie
Alors on pense à lui
C'était là qu'il était
Comme un naja
Dans le bassin où il nagea
Jusqu'à ce temple en ruines
Mais tout ne l'est-il pas ?


Gérard Manset, La Voie royale,
Album Obok, © Capitol Music, 2006.

 

En 1923, André Malraux conclut ainsi sa critique de Défense de l'Occident, le livre d'Henri Massis [2] : Le monde moderne porte en lui-même, comme un cancer, son absence d'âme. Il ne s'en délivrera pas : elle est impliquée par sa propre loi. Et il en sera ainsi jusqu'à ce qu'un appel collectif de l'âme torde les hommes ; ce jour-là vacillera sans doute ce monde dans lequel nous vivons. Mais il est aujourd'hui indifférent à de telles questions : ceux qui cherchent le sens des destinées sont précisément ceux qui ne les dirigent pas. Les deux nécessités qui gouvernent les hommes sont, pour de longues années encore, celles de l'esprit et des passions : la connaissance et l'argent ; celle-ci, avec son cortège de drames, celle-là, avec son drame unique contre lequel toute proposition est vaine : la lutte persistante de l'absolu et de l'humain, lorsque l'idée de l'absolu est devenue sans force, et que la passion de l'Homme s'est éteinte sans trouver un nouvel objet d'amour.

Voilà qui semble écrit pour légender la tentation d'un Orient auquel l'œuvre de Gérard Manset paraît adresser, depuis bientôt quarante ans, sa mystérieuse et sombre incantation – un Orient qu'il tente à l'occasion de rejoindre par de longs détours, dans les zones frontières et les réduits d'Amérique latine.

Obok, le dernier opus de Gérard Manset paru en début d'année, contient pourtant un sévère réquisitoire contre André Malraux – d'autant plus insolite qu'il est écrit en contrepoint du chant qui clôt l'album, intitulé La Voie royale, et semble bien sinon une hymne, du moins une évocation de l'auteur du roman éponyme, chargée d'émotion.

Dans le livret d'accompagnement d'Obok, Gérard Manset relate comment il s'est rendu à un rendez-vous tardif avec celui qui le précéda au Cambodge, sur la foi du livre que lui a prêté un ami journaliste [3] et muni de deux ou trois recommandations envisageables et quelques emplacements représentatifs de ce passé enfoui [Manset fait allusion ici au séjour de Malraux à Phnom Penh, assigné à résidence après la saisie, le 24 décembre 1923, des statues prélevées par lui sur le temple de Banteaï-Srey]. Walter G. Langlois précise qu'André et Clara Malraux prirent une chambre au Grand Hôtel ; Manset évoque sa visite à ce bâtiment, à l'abandon désormais, face à la Poste centrale : Il a donc vu ces choses sous un ciel identique. Le Phnom pas loin…, les multitudes de faunes dorés dans la poussière, le rires… avant les génocides… Il a vu ça. J'ai pris un escalier sordide. Vide… Des bruits de marmaille dans les étages. En haut, devant les chambranles démis, les poutres brisées, des petites filles khmères étaient assises à même les dalles et jouaient très sérieusement à un jeu de cartes. Un tableau qui aurait pu figurer, tel quel, dans les Antimémoires.

Ce qui suit, et conclut ce bref récit par lequel Gérard Manset commente et accompagne son chant, résume les curieux griefs que l'auteur de Royaume de Siam semble nourrir contre Malraux [4] : Je suis ressorti, il faisait nuit. J'ai marché dans ces rues. Je ne sais plus trop quel rendez-vous étrange près d'un karaoké, pas loin du fleuve… C'était ça : j'ai songé… Et j'ai pensé à lui. Et certainement que cette princesse Cham [sic] dont nul ne parle a existé [5]. Que c'est dans ces souffres de maladies du sens et de la beauté qu'elle s'est probablement éteinte… en flammèche… Que c'est à eux, à ça, que notre homme de l'art doit certainement la plus grande part de son génie, la belle tranche de l'ignoble prétention à avoir cru déceler quelque réalité dans la fournaise du clapotement de la vie, du grouillement animal visible aux environs de la Poste centrale. Qu'il a cru que c'était de l'art. Qu'il a imaginé que l'homme y est pour partie. En amont, dans ce bref portrait-charge, Gérard Manset stigmatise « la névrose du tic… l'emphase dans l'exhibitionnisme, la bouffonnerie », le jugement est sans appel.

Pourtant, qui s'attache à tenter de suivre ces deux êtres dans les méandres de leurs œuvres ne peut qu'être frappé par un recours sans cesse biaisé à la langue – écrite ou chantée – pour indiquer une expérience de l'Orient, dont l'essentiel semble devoir rester à jamais intransmissible : une amorce que l'un et l'autre consentiraient à leur lecteur pour qu'au mieux celui-ci retrouve mémoire de leur trace le jour où lui-même entreprendra le voyage – exactement comme Manset rejoint Malraux quelques instants dans les étages dévastés du Grand Hôtel de Phnom Penh.

Il conviendrait de se livrer au plus rebutant des pensums universitaires en mettant en regard des passages entiers de chants de Gérard Manset et des fragments de Malraux, toutes époques confondues. Me trouble par-dessus tout – qui a dans l'oreille la voix de Manset partagera certainement mon trouble – la première des lettres fictives qui constituent La Tentation de l'Occident, que Malraux publie quelques mois après son retour de Saigon [6] : Les hommes de ma race viennent sur des bateaux sans ailes et sans yeux. Ils entrent dans les ports avec le jour. L'eau laiteuse, sans reflets, rend plus clairs les premiers cris des mariniers ; au-dessus de la baie de laque, la ville tout entière, avec sa couronne de murailles aux fleurons de pagodes, monte dans le soleil levant ; tout le long de son profil dur apparaissent des aigrettes et des houppes de lumière. Ils gagnent la terre, non sans recevoir quelques pierres ; ils se promènent, heureux et inquiets, dans des rues dont l'odeur les écœure, poursuivis par le son des pièces d'argent que les changeurs éprouvent avec des petits marteaux. Parfois ils entrevoient une femme ; et, le rideau retombé, ils s'appliquent à se souvenir de son visage reposé et de ses pieds trop petits, de son pantalon de soie et de la tache de son corsage, dans un intérieur de bois noir, d'ombre rousse et de fleurs torturées…

De deux choses l'une : soit Gérard Manset a lu Malraux plus qu'il ne le concède et, surtout, avec une porosité de lecteur organique, qui met en jeu (j'entends bien qu'il mise) dans sa lecture les pulsations de sa propre langue ; soit l'un et l'autre, à quelque décennies d'intervalle, on fait le même voyage, et pour les mêmes raisons (ce que Gérard Manset pense de Malraux ne tiendrait qu'à une lecture essentiellement médiatique – on ne peut plus datée, pour ne pas dire périmée – du personnage et de son œuvre ; à son insu ou malgré lui, le partage d'un destin connivent (au moins par l'itinéraire asiatique) retrouverait inéluctablement, au final, un régime de la langue particulièrement proche).

Ce que leurs œuvres respectives invitent à comprendre de leur aimantation vers un Orient intérieur [7] tout autant que géographique, rend la seconde hypothèse plus que plausible.

[On trouvera dans Obok, avant La Voie Royale, sur quoi s'achève l'album, certains des plus beaux litanies et psaumes qu'ait jamais composés Gérard Manset, tel Veux-tu ? – qui me confortent : je persiste à signer ce titre d'une chronique antérieure, Méditation sur des versets de Gérard Manset, qu'un journaliste a cité (sans la moindre référence, tout est dû à ces gens-là) comme l'indice d'un culte rendu à Manset ; quand il ne s'agissait – et ne s'agit toujours, plus modestement – que de restituer à cet homme, à son cheminement d'écrivain [8], le seul hommage d'un mot peut-être juste pour qualifier son œuvre.

parangonnage3

Veux-tu, que je te couvre les épaules
Veux-tu, que je t'allonge ou veux-tu que je t'aide
Veux-tu que nous fassions quelques pas au soleil
Ou bien à l'ombre, pour moi tout est pareil
 [9]]

 

santarem2

 

[1] Je ne retrouve pas (après recherche trop rapide, il est vrai) mention d'un personnage du nom de Saramani dans La Voie royale ni dans les textes de la période indochinoise de Malraux. En revanche, un livre intitulé Saramani, danseuse khmer, de Roland Meyer (réédité en 1993 aux éditions Kailash) parut à Saigon en 1919 à l'enseigne d'Albert Portail. Gérard Manset a-t-il emprunté ce prénom au roman de Meyer ?
[2] La nouvelle revue française, N° 165, juin 1927, pp. 813-818.
[3] J'ai déjà mentionné, dans ma première chronique écrite immédiatement après la découverte d'Obok, l'ouvrage de référence de Walter G. Langlois, André Malraux, l'aventure indochinoise, Mercure de France, 1966. C'est, de toute évidence, le livre qui fut prêté à Gérard Manset.
[4] Gérard Manset est né en août 1945, il n'avait pas vingt-trois ans en mai 1968 ; la clé que je cherche vainement pour éclairer ce rendez-vous manqué est peut-être plus simple que ne m'efforce à l'imaginer : les enfants du baby-boom souffrent de zones à jamais aveugles, semble-t-il, qui leur interdisent l'accès à des œuvres assimilées, dans leur esprit, à une époque et un régime politique contre lesquels ils croient avoir lutté. Malraux, sans doute, concentre de telles hantises jusqu'à la caricature. Quoique m'ait été fortuitement épargnée l'illusion révolutionnaire, je suis moi-même frappé d'une part des infirmités de ma génération – la plus lourde sans doute, celle dont les mères de l'après-guerre nous ont marqués au fer.
[5] Allusion à un passage situé au début de La Voie royale où Malraux évoque la figure de l'aventurier Mayrena, « l'éphémère roi des Sedangs » (modèle de son personnage Perken) : « Mayrena était très brave… Il a emmené à dos d'éléphant le cadavre de sa petite concubine chame, à travers la forêt insoumise, pour qu'elle pût être ensevelie comme les princesses de sa race (les missionnaires lui avaient refusé leur cimetière)… » [p. 19 de l'édition Grasset.] Sur la civilisation chame (le Champa), voir le dossier que propose le site de l'École française d'Extrême-Orient.
[6] La Tentation de l'Occident, Grasset, 1926 ; le passage cité se trouve aux pp. 18 sq.
[7] Si elle n'est de lui – je l'ignore –, du moins Henry Corbin emploie-t-il cette belle formulation.
[8] À ceux qui l'ignoreraient, ou n'y auraient pas prêté attention, j'indique que Gérard Manset a publié plusieurs livres, aux éditions Les Belles Lettres, ouvrages constitués de ses photographies, pour la plupart ; Wisut Kasat (1994) comprend toutefois une part importante de texte – carnets, réminiscences, lectio divina tout à la fois. C'est en 1987 que Gérard Manset s'en remit au livre, avec un récit intitulé Royaume de Siam (aux éditions Aubier). Je tiens ce livre, aujourd'hui épuisé, pour l'un des plus impressionnants corps à corps avec la langue auquel, lecteur, il m'ait été donné de participer. Il me faudrait songer, un jour, à tenter de restituer ici une part de cette émotion.
[9] Je reproduis, avec sa ponctuation, le texte imprimé sur le livret du disque.

En cul-de-lampe :
Santarem, Brésil. Photographie de Gérard Manset,
extraite de Chambres d'Asie, textes et photographies de Gérard Manset. © Aubier Montaigne, 1987.

Lire une notice biographique de Gérard Manset particulièrement bien conçue sur le site RFI Musique.

 

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Commentaires:

Commentaire de: BULTEL NICOLE [Visiteur] · http://nicky68virgile.spaces.com/blogs/
Bonsoir
Par hazard comme souvent à mon habitude, je voyage et le plaisr soudain de découvrir votre blog....Erudit (ss façon) mais surtout surprenant..la beauté de l'écriture...Je reviendrai prendre plus de temps...je suis une éternelle préssée mais quand je veux !!!
je laisse un com...ixit GERARD MANSET que j'ai découvert avec le "Royaume de Siam" il y a 21 ans....et j'ai bp aimé la simplicité de cet homme,sa richesse culturelle et musicale, la force et la véracité de ses textes...Tout comme votre blog reflète votre érudition simple et authentique (je ressens ça tout bétement)...sa musicalité, la conviction dans ses paroles, me touchent et me plait tj autant (je viens de réécouter le Royaume de Siam)...
Merci à VOUS de le faire découvrir ou redécouvrir ....CET ARTISTE n'étant pas médiatique et médiatiser dans les hit parades (en effet souvent de la parade..."HITS PARADES" qui ressemblent à des poulaillers ou les paons ont besoin de montrer leurs plumes pour plairent)!!!
et nos mémoires à force d'être formatées ont oublier le gôut du "vrai" alors simplement ce soir Merci Dominique
Virgil E
Permalien Mardi 7 novembre 2006 @ 20:30

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