blog dominique autie

 

Lundi 17 juillet 2006

07: 29

 

Du péril,

par la littérature

 

 

jeanne_mapastuer

 




figure0
…………………Figure a.


figure1
…………………Figure b.


figure2
…………………Figure c.


figure3
…………………Figure d.


figure4
…………………Figure e.

 

Un matin de l'automne 1991, relevé de l'alcool depuis six ans et d'une méchante hernie discale en L4-L5 depuis moins de six mois, je décidai de quitter le domicile conjugal et de passer aux choses sérieuses. Je m'installai, seul, dans un studio de vingt mètres carrés que des amis mirent à ma disposition. J'emportai l'essentiel : ma machine à écrire (je ne ferai que l'année suivante l'acquisition de mon premier Mac acheté d'occasion), un petit Robert, quelques disques et moins de dix livres, croyais-je, essentiels.

Parmi ceux-ci, L'Arrêt de mort de Maurice Blanchot [figure a].

Le lendemain de cet emménagement impromptu (il se peut, le soir même), j'ouvris le précieux petit volume, certain d'y trouver une densité d'âme conforme à ma propre gravité, digne de mes retrouvailles avec moi-même. Je ne tins pas dix pages sans éclater de rire : la componction ampoulée du récit, sa complaisance compassée eurent l'effet inverse de ce que j'escomptais. Ce qui n'arrangeait pas mes affaires – j'étais venu dans cette cellule, à l'écart du centre ville et de ses tentations, pour écrire enfin mon premier roman.

Peu après, l'achat d'une statuette en métal [1] de Jeanne d'Arc [figure b] remplit l'office auquel la prose de Blanchot s'était soustraite : parfumer la minuscule alcôve d'un relent de toril, rendre pesante la paix du scriptorium en y introduisant l'ombre de la corne (le soir même, j'avais reposé l'objet de ma déconvenue au profit de L'Âge d'homme, que j'avais eu la sagesse de joindre, en connaissance de cause, à mon viatique).

Le brocanteur en demandait un prix modeste, pour la raison que l'œuvre n'était pas complète d'un de ses accessoires : manquait l'épée que la sainte avait tenue jadis d'une main de fer. En revanche, l'oriflamme – pourtant fragile, puisque soudée sur une mince tige métallique qui s'introduit dans le poing gauche – était intacte.

Je ne fus guère surpris de trouver, dans l'une des boîtes à chaussures qui me suivent partout, où je dépose tout un obscur rebut de pièces dépareillées (goupilles, clés, ressorts, anneaux…), un outil étrange [figure c] dont il m'apparut aussitôt qu'il pouvait fort bien figurer l'arme bigornée par Dieu à notre gopî vosgienne.

Effilé dans l'extrémité prévue pour l'emmanchement, ce lourd scalpel était discrètement disproportionné, renforçant l'impression de puissance et de rusticité de la sainte. Je l'introduisis dans l'orifice ménagé à cet effet dans la main droite de Jeanne et vérifiai qu'un peu de papier mâché [figure d] suffirait à l'y maintenir durablement. Je plaçai la statuette ainsi restaurée sur le dessus d'un meuble haut qui me servait de bibliothèque, à l'angle situé en surplomb de mon lit.

Les jours passèrent, Jeanne se fondit dans le sobre décor de mon désert d'écriture. Mon roman avançait (renvoyant dans leurs dix-huit mètres [d'où peut bien sortir, ici, cette expression ?] les méchantes langues qui dégoisaient que j'avais abandonné la colonie conjugale pour une garçonnière). Un soir, me glissant dans les draps, ma joue rencontra un objet froid. En mon absence, le glaive avait glissé de la main de Jeanne. La taie d'oreiller portait trace du trou qu'avait percé la pointe acérée de l'outil [figure e] en tombant à la verticale de l'endroit précis où reposait ma tête, dans mon sommeil.

 

*

Jeanne trône désormais dans mon bureau, au-dessus de la table de travail que je ne fréquente plus guère, sinon pour y entreposer les derniers livres reçus – sur laquelle j'ai écrit Blessure exquises au crayon à papier, en 1991, avant d'en exécuter la dactylographie sur ce même meuble (assorti à la grande bibliothèque vitrée noire, un ensemble d'allusion Empire acheté à une veuve du voisinage quand j'avais vingt ans). Le papier mâché semble, avec le temps, devenu aussi compact qu'un ciment. Plusieurs déménagements, pas plus qu'une existence dévorée par une activité professionnelle intense n'ont descellé l'épée de la littérature en suspens sur ma vie.

 

 

[1] Je viens de la manipuler pour la photographier : je la dirais volontiers faite en fonte, ou en fer, un métal assez vil quoi qu'il en soit. Sa hauteur totale est de 48 cm.

 

Lire le texte Jane of Arc publié dans la rubrique Statuaire (cliquer ici).

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Big Brother [Visiteur] · http://big-brother.hautetfort.com
Serait-ce Dominique/Damoclès à qui l'on voulait signifier que le destin des rois - donc des Blessures Exquises - ne tient qu'à un cheveu, celui laissé au domicile conjugal, peut-être ?
Permalien Mardi 18 juillet 2006 @ 10:58
Commentaire de: Lambert Saint-Paul [Visiteur] · http://lambertsaintpaul.hautetfort.com
Une révélation grâce à Jeanne d'Arc ! Vous faîtes mieux que Soubirou. Un nouveau lieu de culte en perspective ?
Permalien Jeudi 20 juillet 2006 @ 16:00

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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