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Jeudi 20 juillet 2006

07: 26

Statuaire

jane_of_arc

 

 

 

 

 

VII
blanc
Jane of Arc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[Ce texte a paru en 1995
dans Langes de la passion,
© Éditions L'Éther Vague/ Patrice Thierry.]

 

 

À l'exception des travaux cliniques de Gaëtan de Clérambault – et de ses étonnantes recherches personnelles sur le drapé –, ce qu'enseigne volontiers, à propos du fétichisme, la psychopathologie ne laisse d'apparaître décevant. Si l'on considère, par ailleurs, l'absence d'exploitation de ce thème pour lui-même dans la production pornographique internationale, on ne peut que s'interroger sur les raisons d'un diagnostic à ce point expéditif, d'une part, et d'un tel déni, de l'autre. La littérature officielle, pas plus que les arts académiques, ne rompt le silence. Seuls quelques peintres contemporains, œuvrant en marge des écoles, se sont risqués à mettre en scène, plus ou moins explicitement, quelques-uns des objets de prédilection du fétichiste : cuirs et linges intimes, chez Jean-Marie Poumeyrol, dont l'abandon dans des intérieurs déserts et délabrés suggère que l'amour s'y est peut-être consommé jusqu'au crime ; luxe de lingerie synthétique, peinte dans le moindre détail de sa trame, selon les techniques de l'hyperréalisme américain, par John Kacere. Chez le photographe Jeanloup Sieff, la passion des étoffes et des voiles secrets se devine plus qu'elle ne s'affiche. Son œuvre propose à l'observateur fétichiste le seuil du raffinement, en-deçà duquel l'imaginaire ne saurait trouver son compte.

Le cinéma classique – qui, par nature, plus irrémédiablement que les arts plastiques méconnaît la métaphore et s'en tient à l'image – a toutefois produit du fétichisme, dans L'Empire des sens d'Oshima Nagisa, un bref, irréprochable tableau, quasi nosographique : l'homme voyage seul, en train, s'éloigne de celle pour qui il brûle d'une dévorante passion ; il quitte soudain sa place pour aller s'enivrer en catimini de la soie de son kimono de la veille, qu'il lui a ravi. (Si les avions ne tombent pas plus souvent du ciel, c'est qu'il y a toujours, parmi les trois cents hommes d'affaires serrés dans la carlingue d'un Airbus, un passager au moins qui se trouve protégé – et protège, à leur insu, les deux cent quatre-vingt-dix-neuf autres ainsi que l'équipage : celui-là emporte, caché parmi ses chemises, dans la poche à soufflets de son attaché-case, un bas ou une petite culotte portés par la femme aimée.)

La timidité de l'art, autant que l'impasse analytique, contribue à fixer l'image, simpliste jusqu'à la caricature, d'une perversion sexuelle quand le clinicien et le peintre se devaient, hors de tout jugement moral, de rendre sensible les qualités propres d'un dispositif sensoriel exacerbé : car le fétichiste est, avant toute autre considération, celui chez qui, par excellence, le regard, le nez, le palais et la peau communiquent ; il n'est pas jusqu'au crissement du cuir ou du nylon qui ne circule, comme un influx, dans l'esprit aux abois de l'amateur ardent. De sorte qu'il s'agirait de considérer, plus que les ressorts d'un comportement, les présuppositions – certes, pour une large part inconscientes chez le sujet concerné – d'une esthétique. Le thérapeute, dans la plupart des cas, y aurait sans nul doute perdu un patient ; mais, avec lui, l'art aurait recruté l'un des ses adeptes les plus attentifs.

En effet, la moindre exagération des études de psychopathologie sexuelle n'est pas d'avoir vu, dans l'effort du fétichiste vers son objet, une monomanie. II n'y a pas plus lent, ni contourné souvent, que son cheminement. Sa démarche revêt les exigences d'un rite dont il serait, pour en avoir conçu les règles à son strict usage, le seul initié. On l'imagine ordinairement stupide dans le plaisir. Son extase, lorsqu'il y accède, est le fruit composite d'une connivence, d'une intelligence avec l'ordre des choses. Il tendra, si faire se peut, à compromettre son prochain dans sa quête. Son idéal répugne à la clandestinité dans laquelle on le cantonne : il rêve de complices. Quand il ne subit pas en victime la réputation que lui taille la science, il n'est pas plus insociable que l'esthète. On découvrira quelque chose de l'aménité du mécène chez les plus conséquents.

Car cet effort inlassable d'exhaussement de l'objet le plus ordinaire (pièce de lingerie, bottine, brimborion) au rang de relique emprunte à la création plastique, à l'écriture elle-même sous bien des rapports – à moins que ce ne soit l'inverse –, leurs plus fondamentaux ressorts. Outre que le fétichiste voit (flaire, palpe, entend) la chose autre qu'elle n'est aux yeux du profane, il la traite en expert sourcilleux, en collectionneur jaloux de son authenticité. Il l'interroge avant de la contempler, il la déchiffre, il la nomme. Quand on cite à charge et retient comme surcroît de preuve de son dérèglement qu'il exige d'un vêtement que l'être aimé (même si celui-ci n'est qu'un anonyme chimérique) l'ait porté, on lui conteste l'incontestable : c'est dans la trace d'un parfum, le goût d'un sel minéral déposé à l'échancrure du tissu, la vapeur d'une tache, qu'un acte créateur s'est joué à sa seule attention. La non-reconnaissance de telles œuvres par le commun est le calvaire du fétichiste.

Se peut-il, dès lors, que l'imaginaire forclos ne tente quelque coup de force, ne fasse main basse sur l'un de ces insignes d'apparat exposés à la vénération générale par une société qui conspue la secrète intimité des siens ? Et le premier d'entre eux, avec quoi elle pavoise ses édifices, dont la hampe fièrement empoignée fait office de virilité à ses vieillards, n'est pas l'objet d'un culte si différent de celui que perpétue le spécialiste à l'endroit de ses petits fétiches. Qu'une femme, exceptionnellement, soit l'ordonnatrice de cette ostension, voici que le drapeau brandi pour l'édification patriotique de la multitude devient, pour un seul, l'ultime parure à subtiliser, à détourner de la lessive publique.

Je tins longtemps ma ferveur – inspirée par une série de rêves récurrents – à l'égard de la sainte belliqueuse, androgyne et anglophobe pour une toquade de l'inconscient, qu'aurait encouragée mon goût immodéré pour le kitsch saint-sulpicien. La première de ces visitations nocturnes me la découvrit, sur le seuil d'un refuge de haute montagne où je parvenais, égaré, comme une sorte de bonne étoile indiquant le terme de mes épreuves : une Lady Liberty des Grandes Jorasses ne manifestant qu'une bienveillante neutralité, une attention flottante au matelot des glaces qui lui parvenait à l'improviste, par la fantaisie d'un songe sans texture. Peu après, j'achetai aux puces une statue en métal ordinaire imité du bronze la représentant. II manquait l'épée, qui s'était dessoudée de la main droite où subsistait l'orifice prévu pour son logement. Je glissai dans ce dernier, calé avec un peu de papier mâché, la lame d'un ancien scalpel qui finissait de rouiller dans le désordre d'un des tiroirs de mon bureau. Je déposai l'effigie, haute d'une qurantaine de centimètres, sur le dessus de la bibliothèque à la tête de mon lit. De sorte que je me plais, aujourd'hui encore, à considérer de temps à autre le risque encouru par moi, dans mon sommeil, si l'arme rapportée venait à glisser du chas trop large dans lequel un simple coin de matière biodégradable la retient.

Pourtant, bien que très espacée, la répétition de rêves sans autre relief que sa présence finit par me convaincre que mon égérie me tenait par d'autres motifs que le seul plaisir narquois éprouvé à ce casting onirique mené à rebours, croyais-je alors, de mes penchants les plus marqués. Certains traits profonds de la figure m'apparurent : de même, par exemple, qu'à la froide rigidité de l'armure répondait l'oriflamme, un principe humide semblait s'opposer, aux abords de l'amazone martyre, à la torréfaction du bûcher.

II ne fit bientôt plus de doute que je n'accédais à elle qu'invité à mettre mon nez dans les dessous d'une allégorie, d'un mythe originaire.

De ses rendez-vous manqués avec l'art et, d'encore plus large façon, avec tous ceux qui s'occupent d'expliquer et d'ordonner le monde, l'adepte que voici des transsubstantiations profanes s'est fait une raison de la clandestinité. Et ce sera, pour clore le plus vicieux des cercles, de celle-ci que le moraliste et le clinicien tireront argument pour finir d'étayer sa déviance. Il me vient que c'est peut-être pour répondre à cette malversation par une riposte équivalente que mon imagination s'est plu à investir, pour en dévoyer l'emblème à son profit, la figure la plus voyante que se partagent l'Histoire de France et le christianisme : tandis que s'ourle au vent du rêve le gonfalon de Jane, corsetée dans le jaseran, je jubile à la pensée d'impondérables dentelles sous l'acier trempé.

 

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali
VI – Vierge navrée
[Nostre Dame de Grasse]

 

À suivre.

 

 

Jeanne d'Arc, statuette en métal (fer ? fonte ?), hauteur : 48 cm ;
art sulpicien tardif, ca. première moitié du XX° siècle.
Collection et cliché Dominique Autié.

Lire la chronique Du péril, par la littérature ou Jeanne m'a pas tuer consacrée à cette statuette (cliquer ici).

 

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