L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Je vous emmène ?
Le moment est idéal. Toulouse s'est vidée. D'ordinaire, je paresse un peu, je ne sors que vers onze heures et couple ma déambulation autour de la basilique avec le double express de la fin de matinée, que je prends au retour, sur le boulevard (quand c'est lui qui me sert, le patron du City Café ne manque jamais de se pencher avec intérêt sur mes trouvailles). Mais étant donné la chaleur, allons chiner dès neuf heures.
J'ai bien dit les puces, non le marché aux livres – celui du samedi, place Saint-Étienne, que je fréquente, mais il en est d'autres, à Toulouse, en semaine. Les vendeurs, à quelques exceptions près, ne sont pas les mêmes. Les clients non plus. Aux puces, il faut consentir à voir un type doublé de son sac à dos, ou sa femme, le caddie contenant le dernier-né qui hurle rangé en long devant l'étal, manipuler rageusement des best-sellers décatis de journalistes ou de vieilles Américaines décolorées ; il faut avoir la patience d'attendre son tour, prendre des coups de caddie-à-gniard dans les mollets. À Saint-Étienne, le samedi, on hésite à se saluer en silence, entre habitués, de peur de s'importuner.
Le dimanche, il y a ces vendeurs dont le quotidien consiste à recycler tout ce que l'édition française produit de non biodégradable : soldez, pilonnez, diffusez massivement au format de poche des volumes supposés s'autodétruire avant qu'on ne songe à en terminer la lecture, il en reste toujours. Et le plus curieux et qu'il existe des gens pour les acheter un euro, le dimanche matin. [Des noms ? Des titres ? Vous voyez bien à qui on ne peut pas ne pas penser.] Dans les cartons de ces brocanteurs du livre, se trouvent pourtant des inclassables, des égarés, des textes non réédités contre lesquels le temps sait avoir des effets terribles. Que l'air du temps éponge, avec sa manie du blister et du propre. D'un regard, ces vendeurs-là m'ont repéré. Nous nous saluons, échangeons quelques mots sur le ciel. Quand je leur achète un trésor, je me fais une règle morale autant qu'un délicat plaisir de leur dire en deux mots pourquoi ce volume-là, pour quelle destination dans le bric-à-brac de mes curiosités.
Ils m'en savent gré. Je n'acquitte presque jamais le prix indiqué. Dans le métier, on nomme cela remise confraternelle.
Aux puces, en juillet, c'est à deux euros. Le pire, comme le meilleur. Et, toujours, revenu ici et restaurant le bord effrangé d'une couverture, recollant un dos, ce sentiment de remplir un devoir de conservation qui se confond avec l'oraison tacite devant la chose écrite et publiée – pour ostinato : la plainte douce du papier cristal que les doigts plient et remplient.
Quand j'ai acheté à l'un d'eux le tirage de 1975 des Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours de Philippe Ariès [1] – sur bouffant ordinaire, cousu, avec marges et corps typographique de confort dus à l'honnête lecteur –, je lui ai remis, le dimanche suivant, mon exemplaire en collection de poche, encore recouvert de son cristal, dont j'avais seulement extrait le feuillet de notes. C'est un livre prodigieusement intelligent, lui ai-je confirmé. Il s'excusa de ne pouvoir m'en donner que cinquante centimes d'euro, et encore ! parce que c'était moi. J'ai eu le plus grand mal à lui faire comprendre qu'il me les avait déjà offerts, sur l'édition princeps, la semaine précédente, et que je ne lui apportais celui-ci que pour qu'il le remette dans le circuit. Que quelqu'un, grâce à lui, en fasse son miel.
Il y a quinze jours, parmi un monceau de volumes que brassaient sans conviction quelques promeneurs : une mince monographie consacrée à l'abbaye d'En Calcat, avec de superbes héliogravures à la manière de Zodiaque ; une courte étude sur la Prière du Cœur des Pères du désert ; et ce bref trésor, dont j'ignorais l'existence, l'Inde, pour voyageur éclairé de 1962, par Madeleine Biardeau – les éditions du Seuil ont publié en 2002 le travail de toute une vie d'indianiste, sa traduction critique du Mahābhārata, deux mille pages… elle avait donc déjà donné au Seuil, quarante ans plus tôt, ce texte d'une infinie sensibilité pour la collection « Petite Planète », des livres de préparation au voyage comme on a refusé d'en faire, depuis quelque temps.
[Même un dimanche matin de juillet, pas moyen de décolérer : l'acquisition de ce livre, à l'instant, me remet en mémoire la façon dont je me suis définitivement brouillé avec le vendeur d'une librairie toulousaine, excellent professionnel au demeurant : je lui avais commandé, en 2001, le volume de la série des Guides Bleus consacré à l'Inde du Nord. Quand je pris livraison du volume, je crus d'abord qu'il s'était trompé de référence : j'avais devant moi une galette de papier glacé sous couverture blisterisée, farcie de méchantes photographies en couleur que flanquaient de rares lignes étiques en guise de légende. Mon interlocuteur eut la mauvaise idée de sourire de mon étonnement : il me fallait décidément m'informer un peu mieux de l'évolution des grandes collections de l'édition française, il y avait plusieurs années, m'affirmait-il, que des libraires comme lui avaient convaincu Hachette de relooker les Guides Bleus, de les alléger, de les rendre enfin attractifs et lisibles. Eh bien, que les libraires qui se portent volontaires pour le formatage du parc humain commercent avec d'autres que moi. Cet homme, ai-je cru comprendre, s'interroge toujours, cinq ans plus tard, sur le motif de ma bouderie. Il serait effectivement difficile de lui faire entrevoir qu'il m'est à peu près ce qu'un patron d'entreprise pouvait être à un trotskiste-léniniste dans les années 1968 : un ennemi de classe. J'ai trouvé, un dimanche matin aux puces, l'édition de 1975 du Guide Bleu consacré à l'Inde : 810 pages, imprimées en deux tons, sans une seule photographie, avec plans, index – et numéros de téléphone périmés, ce qui comble mon aversion pour toute forme de tourisme.]
La semaine dernière, je m'étais fait promeneur : pour illustrer cette chronique, j'avais emporté avec moi l'appareil numérique de l'entreprise. Mais Louis Frédéric m'attendait, sur le devant d'un étal – son Sud-Est asiatique, publié en 1964 à l'enseigne d'Arts et Métiers graphiques, le pendant du volume sur l'Inde qu'il avait donné cinq ans plus tôt : quelqu'un savait que j'allais faire un saut aux puces, ce matin-là [ce n'est pas la première fois que je me dis qu'ils se passent le mot. Aujourd'hui encore…, mais ce sera pour une autre fois, voulez-vous ?]
[1] Le Seuil.
Dominique Autié
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