blog dominique autie

 

Jeudi 27 juillet 2006

07: 29

 

Qu'est-ce qu'une défaite ?

 

 

gericault

 

 

Le lendemain de la finale de la Coupe du monde de football, j'ai été frappé par la décision de l'entraîneur de l'équipe de France d'annuler le défilé des joueurs prévu sur les Champs-Élysées. On ne défile pas après la défaite, a-t-il argué en substance. Un sondage empirique réalisé par Le Monde sur son site révélait qu'une majorité de lecteurs du quotidien approuvait ce point de vue.

Je suis étonné – pour ne pas dire plus – par l'attitude dominante de ce lecteur du Monde, qu'on suppose volontiers épris de justice sociale, d'égalité des chances, d'intégration, d'éthique ; ce même lecteur qui trouve parfaitement fondé qu'on ait, cette année, donné des instructions pour qu'une proportion de candidats encore plus importante que de coutume obtienne la moyenne aux épreuves écrites du baccalauréat.

Que nous mélange-t-il là ?, vous entends-je murmurer. Je ne mélange rien, je rapproche. Mon cerveau fonctionne ainsi, je ne m'en excuse pas.

En 2003, j'ai mené un assez long entretien avec le médecin de la Direction régionale et départementale de la Jeunesse et des Sports Midi-Pyrénées/Haute-Garonne dans le but de rédiger un dossier sur le dopage chez les jeunes [1]. Je reproduis ici quelques extraits de ce texte.

« La conduite dopante commence avec la prise de vitamines C, de bêta-bloquants ou simplement de caféïne… Essayer de répondre à une situation difficile en utilisant un substitut pharmacologique, recourir à la DHEA pour vieillir moins vite, être autre que soi-même… » Le Dr D. commence par rappeler que le jeune sportif vit dans une société qui a banalisé l’automédication et survalorisé l’effet « magique » du médicament. « Quand on comprend que les produits dopants sont très efficaces, la tentation est grande. La logique victoire/défaite de compétition, l’argent et la gloire dans le sport de haut niveau vont dès lors constituer des motivations redoutables pour recourir à des produits dopants. Surtout s’ils sont prescrits par un professionnel de santé, ce qui met en confiance. »

[…] Dans cette lutte contre le recours au dopage, le monde fédéral sportif tient bien évidemment une place centrale : « Outre l’information et la sensibilisation des jeunes, les entraîneurs doivent veiller à respecter certaines règles : permettre au sportif de récupérer, respecter les temps de cicatrisation en cas de blessure et le repos du sportif, espacer les entraînements, diminuer la fréquence des compétitions… Il faut également rester très attentif aux risques d’un investissement exclusif chez le jeune sportif, susceptible de lui faire abandonner ou négliger ses études au profit de l’entraînement. Si ça ne marche pas, il n’y a pas d’autre perspective pour lui et c’est un danger de sombrer dans des pratiques addictives (alcool, cocaïne). »

En termes de santé publique, le Dr D. insiste sur l’importance de valoriser la dimension éthique, qu’il s’agisse de l’éthique médicale pour les professionnels de santé comme de l’éthique sportive : « Il faut rappeler, dans le sport, la valeur de la règle du jeu. Ce qui compte, c’est de participer. Souvenons-nous de ce principe qui a présidé à la création des Jeux olympiques par Pierre de Coubertin. La logique victoire/défaite, qui prévaut aujourd’hui dans les sports de haut niveau, est en partie responsable du recours au dopage lorsqu’elle devient la seule référence pour un jeune. En particulier sur la notion de performance, c’est la remise en perspective de toute une société à laquelle, ensemble, nous devons procéder. »

Rebuté depuis l'enfance par le spectacle du sport, victime non consentante de l'incivilité de son public, révolté par la confiscation de l'espace public au seul profit d'Homo festivus, que l'État encourage sous couvert d'économie et d'électoralisme, j'estime pourtant, sans la moindre réserve, que l'accès en finale de l'équipe de France est un succès. Dans un domaine dont les règles et la pertinence m'échappent entièrement, mon pays se hausse au deuxième rang mondial, quoi qu'il m'en coûte, quoi que j'en pense en mon for intérieur.

En juin, le CHU de Toulouse, qui est mon client, a été classé à la deuxième place au palmarès 2006 des hôpitaux français, pour lequel trente-deux disciplines médicales et chirurgicales ont été analysées ; dans plusieurs spécialités, comme la prise en charge de l’infarctus du myocarde,les maladies infectieuses,le cancer de la prostate, Toulouse arrive en tête ; depuis dix ans que cette enquête est réalisée et publiée par l'hebdomadaire, le classement général a désigné Toulouse comme l'établissement le plus performant, tous critères confondus ; cette année, les chiffres désignent Lille, pourtant je n'ai pas eu le sentiment d'abuser le lecteur en écrivant : Pour la dixième année consécutive,le palmarès des hôpitaux publié par le magazine Le Point met à l’honneur l’excellence de notre CHU. J'ai même titré ce bref article : Palmarès 2006 des hôpitaux : notre CHU toujours en tête du classement. Cette formulation est strictement rigoureuse. Pourtant, si je me fie à la question posée aux lecteurs du Monde (question insidieuse s'il en est, dans les termes), il devrait être considéré comme « déplacé » de mentionner même ces résultats, qui constituent – lus selon la même logique que celle qui prévaut pour la Coupe du monde de football – une défaite.

Tout bien réfléchi, il me semble que l'insistance avec laquelle un quotidien comme Le Monde relaie et conforte l'analyse de l'entraîneur, qui a justifié l'annulation de ce défilé, mérite qu'on s'interroge sur l'objectif poursuivi. Une sorte de démonstration semble être donnée, pour ne pas dire imposée – une manière de formatage conceptuel –, dont l'application, nous allons le voir, est lourde de conséquences.

Dans le registre du loisir le plus populaire (susceptible de livrer les esprits auxquels on s'adresse dans un état optimal de porosité), il est spectaculairement confirmé que le seul enjeu significatif du sport est le titre de gagnant, reconnu à l'athlète ou à l'équipe qui obtient le score le plus élevé, réalise la meilleure performance. En la circonstance, le représentant de l'équipe qui a obtenu la deuxième place, déclare publiquement qu'il vient d'essuyer un échec, une défaite. Les médias appuient son analyse, obtiennent la majorité des deux tiers pour valider ce constat. Celui-ci est même affecté d'une dimension morale forte : il aurait été déplacé (inconvenant, obscène, insultant pour l'esprit) de défiler avec le rang de deuxième. Ce rang équivaudrait donc à n'importe quelle place dans le classement s'il n'était implicitement suggéré (le concept de défaite l'induit) que l'échec est d'autant plus fermement constitué (comme on le dit d'un délit ou d'un crime) qu'il est infligé plus près de la performance la plus haute, celle qui vaut sa distinction au gagnant.

C'est la notion même de classement qui est officiellement répudiée, avec tout le poids d'une autorité morale (ou de sa parodie) dont les médias exercent aujourd'hui le sinistre monopole. Et l'on cerne mieux dès lors le bénéfice de cette démonstration ; on entrevoit quelle épingle un enseignant propagandiste de la pensée unique, nourri au seul lait du Monde, peut tirer d'un tel jeu : il y aura toujours l'exception – dont on parle, d'ailleurs, en termes religieux (le dieu Zidane) –, qui justifie salaires exorbitants, surmédiatisation, recours aux drogues, violence ; ces dieux laïcs justifient que nous fassions la fête, c'est leur premier (unique ?) mérite – remarquons qu'à tous ceux qui orchestrent la fête est accordée la franchise d'honoraires hors budget et le pouvoir qui s'y attache ; passé ce temps de carnaval (je renvoie ici aux analyses les plus traditionnelles de l'anthropologie et de l'ethnologie sur la fonction de ces périodes d'exception réglées dans les sociétés traditionnelles), la norme est sauve, chaque supporteur, chaque patineur à roulettes, chaque consommateur de bière tiédasse n'a d'ailleurs pas quitté un instant (au cœur même de ce qu'on pourrait prendre à tort pour une extase collective, un temps hors normes) cette sorte d'unanimisme égalitaire qui fait du citoyen un consommateur docile, un électeur sensible à la séduction, un élément localisable et modelable à l'envi du parc humain. Car le carnaval sportif est un temps social strictement normé – sans doute le plus contraint qui soit.

Il conviendrait de s'en tenir à cette analyse, somme toute assez plate, si nous n'étions en France, dans un pays dont l'économie, les médias, l'université, la classe politique est aux mains d'une génération d'hommes (et de quelques femmes) qui a scellé ses alliances, constitué ses lobbies, opéré le partage de ses aires de chasse et de prédation aux abords des barricades de Mai 68. Les chantres les plus activistes de l'égalité des chances sont, aujourd'hui, ceux dont le pouvoir est le mieux assuré – quelques centaines de copains, cramponnés au gâteau.

Il me semble extraordinairement pervers, dans ces conditions, qu'ils s'acquittent moralement de la problématique du pouvoir en dévoyant de la sorte la notion de défaite.

Je ne vois que deux situations dans lesquelles s'impose l'alternative que ce mot évoque : la guerre, d'une part ; de l'autre, la cure de désintoxication à une drogue. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les grognards de Géricault ont des allures d'ivrognes : la victoire leur a été refusée, leur défaite a goût de mort, comme la rechute pour l'alcoolique.

On ne joue pas innocemment – ni impunément, je veux le croire – avec cette dimension-là de l'homme.

 

 

[1] Paru dans le Bulletin d'informations épidémiologiques de la Mairie de Toulouse, n° 70, mai 2003 ; pp. 6-7.
[2] Magazine Le Point, n° 1759 du 1er juin 2006

Théodore Géricault, Soldats blessés de la Retraite de Russie, ca. 1814, encre et aquarelle, musée des Beaux-Arts, Rouen.

 

 

……………foot
blanc
………CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
………Retrouvez une chronique ancienne
………Naviguez par thèmes…

……………
Cliquez ici

Commentaires:

Commentaire de: Tlön [Visiteur]
Je suis d'accord avec vous pour tout ce qui concerne l'égalitarisme mais il me semble que vous faites fausse route en ce qui concerne la coupe du monde (je précise tout de suite que je suis amateur de football, du tour de France et autres...). La coupe du monde n'est pas destinée à établir un classement. Ce n'est pas un championnat, et elle ne prend d'ailleurs sa véritable signification qu'au moment des matchs à élimination directe. Son but est d'établir un vainqueur qui par définition ne peut être qu'unique.
Permalien Jeudi 27 juillet 2006 @ 09:56
Commentaire de: cedric [Visiteur]
Je suis un oiseau de mauvais augure, un vautour se jetant sur le moindre mot mort, mort d'être mal formé. Sur ce site, je ne peux que butiner et voici mon butin :

--- "je ne m'en excuser pas" Excusez-vous de cela au moins! ;-)

--- "Je reproduits ici" Que ceci ne se reproduise pas! :)
Permalien Jeudi 27 juillet 2006 @ 10:50
Commentaire de: sensiblerection [Visiteur] · http://sensiblerection.hautetfort.com/
Merci pour votre intervention à ce sujet. On célèbre souvent en effet les vainqueurs, mais on oublie que le sport est avant tout une formidable usine à vaincus ! Et la défaite nous enseigne tellement plus que la "victoire" / "La mémoire des vaincus est une aube de vin chaud" / Mordre lapoussière nous fait cotoyer un instant la vérité.
je suis content de lire : "…révolté par la confiscation de l'espace public au seul profit d'Homo festivus…" Le silence de la défaite est autrement plein de sens que la festivité de la victoire, troisième mi-temps peinte par Géricault. (expo musée des beaux arts Lyon jusqu'à lundi )
Ils sont nombreux, ces "lecteurs" à confisquer le sens et la morale à leurs bien propre défendant. Cela s'appellerait le bonheur…ou la puissance. Le bien ne fait pas autant de bruit.
p.s. Mais de quelle coupe du monde parlez vous donc ?
Permalien Vendredi 28 juillet 2006 @ 01:02
Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur] · http://l-esprit-de-l-escalier.hautetfort.com/
Je ne vois pas à quel moment de l'histoire de l'humanité le principe "l'important est de participer" a été appliqué. Pour moi, c'est juste une manière de consoler les vaincus (Coubertin n'était certainement pas dupe, car il me semble que la devise des JO c'est "Plus haut, plus fort, plus vite"). Il ne peut y avoir, en effet, de véritable participation sans volonté de gagner (y compris pour une partie de cartes entre amis).
Permalien Vendredi 28 juillet 2006 @ 08:23

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

octobre 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30 31          
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML