blog dominique autie

 

Dimanche 30 juillet 2006

10: 26

 

De la survie en milieux hostiles [XVII]
(Courts manuels portatifs – 19)

 



panetiere

 


Rester en ville durant la vacance générale est un privilège qui se paie toutefois de quelques humiliations collatérales. Celle d'être privé du pain quotidien n'est pas la moindre.

Depuis deux semaines, les boulangers de l'hypercentre de Toulouse – qui se comptent désormais sur les doigts d'une seule main – étaient tous fermés. Comment leur en tenir rigueur ?

Je sens les habitués de ce site fébriles : Aura-t-il craqué ? Sera-t-il allé, en douce, acheter nuitamment un simulacre de baguette (pliable, nouable, extensible, biodégradée) chez son voisin à la Jaguar, décongeleur à succursales multiples ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre à l'enseigne du Pain occitan ? Ce n'est pas mon genre de céder pour si peu. De l'autre côté de la place Jeanne-d'Arc, comme pour narguer mon nabab de la ficelle lyophilisée, une Mie câline débite, outre ses croissants et autres viennoiseries en élastomère, les mêmes bâtards livides issus de la même matière première surcongelée produite à la mégatonne dans une seule usine de la Communauté européenne qui s'en est acquis le monopole (dont une filiale inonde le continent d'une pâte à pizza normalisée, à laquelle – me suis-je laissé dire – à peu près tous les restaurants recourent désormais). Mais à la Mie câline, pas de câlin : la seule fois où j'y ai risqué un pas parmi les effluves de brumisateur à parfum de croissant chaud, qui infestent le trottoir une bonne trentaine de mètres en amont comme en aval (on voit les plus vulnérables revenir sur leurs pas), j'ai conspué la vendeuse. Car les mêmes, cela va sans dire, comptent parmi les acteurs innovants du marché de l'alimentaire solide qui ont haussé le caoutchouc mousse au rang d'une spécialité pâtissière.

Il y a une dizaine de jours, je me suis donc résolu à traverser le boulevard et suis entré à La Panetière, fraîchement ouverte en bordure du chantier du métro.

Il s'agit d'un concept, qui s'auto-commente à n'en plus finir sur le moindre centimètre carré de vitrine, de papier d'emballage, de sac en plastique ; et jusque sur le petit tablier rouge sombre dont le personnel est affublé : Aux Saveurs d'Antan (avec une capitale à Saveurs et une autre à Antan, s'il vous plaît, comme le titre d'une œuvre), Le goût du pain retrouvé (cette surcharge correspondrait au texte de page quatre de couverture).

Car cette chaîne de boutiques franchisées [1], à qui une juste loi interdit de confisquer à son profit la noblesse du mot boulangerie, est contrainte de recourir à tout un bavardage pour vanter l'excellence et la flexibilité de son offre. Les boulangers sont, à de nombreux égards, gens estimables : ils ont obtenu – on n'ose imaginer au terme de quel parcours du combattant – que l'État les prémunisse contre l'usurpation de leur qualité, de leur métier et de leur enseigne. Il est utile de lire la loi n° 98-405 du 25 mai 1998 avant d'aller acheter son pain. Le texte dit clairement – en des termes certes plus abstraitement juridiques – qu'un boulanger se lève à quatre heures, chaque matin, pour pétrir sa pâte. Voilà le seul critère retenu, et c'est le bon : cuire en accéléré des blocs de pâte surgelée est un emploi. La boulange voue le mitron aux règles du strict artisanat, qui ignore les RTT, le blister et la tête de gondole.

J'aurais, pour ma part, volontiers franchi le nécessaire pas de plus : purement et simplement interdire l'abus du mot pain à des BTS décongélation qu'un marketing aux petits pieds tente de déguiser en ce qu'ils ne seront, heureusement, jamais. Car si ce n'est pas le même métier, ce n'est pas non plus le même produit que les uns et les autres commercialisent. Loin s'en faut.

Ce qui est vendu là, sous des appellations extravagantes et des formes ludico-traditionnelles, cesse de croustiller dans l'heure qui suit la sortie du micro-ondes géant (le seul matériel que pratique cette engeance), n'a pas d'odeur et pas de goût. On pourrait, jusque-là, mettre en doute la bonne foi de mes papilles. L'indubitable, cependant, caractérise la fraude : l'amalgame cryogénisé à partir duquel le produit est finalisé sur site [j'entends d'ici les ingénieurs R&D (comprenenez : recherche et développement) se rengorger de la trouvaille] ne lève pas ; la masse reste compacte, forme une mie lourde (comme les scientifiques parlent d'eau lourde). De sorte que l'habitué du pain de boulanger choisit un produit de même volume, qui se révèle peser le double du poids d'un pain – et coûter, en conséquence, le double du prix qu'on a l'habitude d'acquitter pour sa consommation domestique. Un procédé malin qui multiplie par deux le budget de pain des ménages (comme le portable a multiplié par dix leur budget de téléphonie).

Il faut, j'en conviens, un caractère trempé pour persécuter la vendeuse, autiste comme sont insipides ses miches, le temps qu'il convient pour aboutir à un compromis : un modèle de taille réduite, qui ne semblera toutefois pas ridicule à vos commensaux, habitués à savourer le pain à votre table : une transaction qui ne vous gruge que d'une demi-fois en regard du juste prix.

S'il s'agissait de n'importe quel autre bien de consommation courante, ce commerce scélérat ferait bonne figure dans le paysage ordinaire du mass market. Parce que c'est le pain (symbole que la pensée laïque partage à son corps défendant avec l'imaginaire judéo-chrétien), la roublardise a rang d'incivilité – je suis pudique, je pense délit, blasphème, fatwa.

Voler sur le pain, c'est comme détrousser un vieux.

Dévoyer ainsi, jusqu'à l'écœurement, le désir et la proximité tout humaine du pain, voilà l'une des plus obscènes performances à mettre au crédit de la réactivité des doctorants force de vente qui nous gouvernent.

J'imagine Jean Follain pénétrant dans l'un de ces fast-bread – et je relis Le Pain et la Boulange, les dernières lignes [2] :

Les grandes miches attendent toujours dans la huche les mains des femmes amoureuses qui se réveillent parfois la nuit pour donner à manger à quelque gars. Le pain apparaît alors d'une blancheur irréelle. Il cale la joue, emporte l'adhésion à la meilleure pensée qui s'inscrit doucement dans l'être et son sel tonifie. Puis la mastication s'arrête, le corps s'apaise et le sommeil vient, peuplé par les rêves.

J'imagine un hindou mordant dans cet avatar mou, qui n'a du pain que l'arrogance du sup' de co de service à le nommer tel : Vous voyez bien, dirait-il, que nous sommes en plein Kali-yuga.

 

[1] Sans la moindre vergogne, la chaîne racole : Si le concept de cette boutique vous séduit, nous pouvons vous aider à créer la même. Suit un numéro de téléphone mobile – celui du commercial régional, qui veille au grain. On ne saurait se montrer plus éhontément à visage découvert ! Pourtant, le client affiche le sourire imbécile du citadin qui n'a pas vu une vache de près depuis trente ans.
[2] Atelier de la FeuGraie, 1977.

 

 

croissants
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Commentaires:

Commentaire de: OrnithOrynque [Visiteur] · http://ornithorynque.hautetfort.com/
Excellent cher Dominique! Vous êtes un redoutable contempteur... Malgré la gravité de la chose, je n'ai pu m'empêcher d'éclater de rire à plusieurs reprises, stimulé par votre verve!
Très amicalement.

Permalien Dimanche 30 juillet 2006 @ 16:33
Commentaire de: all_zebest [Visiteur] · http://all-zebest.hautetfort.com
Bonjour, ainé confrère. Je me dis que je devrais venir vous lire lire plus souvent, même si je vous ai lié (mis en lien) depuis presque un an.
A bientôt.
Permalien Dimanche 30 juillet 2006 @ 22:48
Commentaire de: BecàCamembert [Visiteur]
Quel monde cruel qui abrite de faux boulangers vendant du faux pain, de faux commerciaux qui vendent de faux yaourts, de faux écrivains qui vendent de fausses oeuvres et gagnent de faux prix Nobel, de faux politiciens qui refilent leurs faux en écriture, de fausses blondes avec de fausses poitrines, de faux parents avec de faux enfants, de faux profs pour de faux élèves. Dites moi, existe-t-il une classe de cette misérable population qui trouve grâce à vos yeux?
Permalien Lundi 31 juillet 2006 @ 19:42
Commentaire de: sensiblerection [Visiteur] · http://sensiblerection.hautetfort.com/
"Voler sur le pain, c'est comme détrousser un vieux."
Combien vous avez raison ! Un bon boulanger, vertueux et habile, voilà qui devient rare. J'en tiens un depuis quelques années et ne donne son adresse que rarement. J'y vais parfois chercher mes trois baguettes quotidiennes, coiffé parfois de mon béret. Il ouvre à cinq heures du matin, et la boulangère est charmante. Tout à côté de chez lui, une autre boulangerie : les gens y font la queue à partir de Huit heures et demi. C'est un vrai faux boulanger, comme vous le décrivez. Il propose des pains aux noix, aux trucs et aux machins, faits à partir de farines prédosées et programées pour ravir les gogos pour qui le pain ne sert qu'à "pousser" dans l'assiette. Et ces pauvres touristes qui mangent ce pain "français" !…Chaque homme politique devrait être capable de parler du pain comme vous le faites. Nous saurions à quoi nous en tenir à leur sujet.
Permalien Mardi 1 août 2006 @ 00:49
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Ah, ah, souffrez qu'un grand amateur de pain vous félicite ! Je suis de ceux qui mangent tout avec du pain : les pâtes, la soupe, le couscous... Je mangerais presque des sandwiches au pain, c'est dire.

Entendu l'été dernier au marché, à la campagne :

- Je vais prendre du pain. (Elle se penche) Ah, c'est du pain de campagne ? "ILS" n'ont pas de baguettes ! (Elle s'éloigne) Il n'y a pas une boulangerie ?
Permalien Mardi 1 août 2006 @ 12:00
Commentaire de: montserrat jp [Visiteur]
Bonjour, desolé de casser l'ambiance, mais il faut revenir un peu à la realité...
Ce n'est pas la societé de consomation que nous subissons qui a fait que des "faux boulangers" ont envahi les villes et les campagnes : mais bel et bien les "vrais boulangers" !
Ils etaient quasiment seuls sur le marché du pain. Donc, il y a quelques années, les trois quarts d'entre eux, à force de prendre les gens pour des cons en vendant du pain de la veille congelé, ou en faisant du pain digne d'un supermarché LIDL, se sont faits surprendre au début par une chaine (Épis gaulois) vendant du pain de merde comme la plupart d'entre eux ; et, ensuite, par d'autres chaines faîsant du pain un peu mieux, et enfin par une chaine faisant... du bon pain
Au fait ,je suis un boulanger artisanal qui fait du bon pain, passioné de mon métier. Je n'oserai jamais utiliser de la farine bradée ou des pâtes congelées (ma clientèle ne cesse de m'adresser ses compliments). Mais je dois reconnaitre que l'enseigne du dessus (voir logo en haut de page) a atteint un niveau correct de qualité et que les gens habitués de ce genre de "fausse boulangerie" ne se font pas avoir, tout au contraire.
si une de ces enseignes s'incruste dans mon village, au pire je perdrai un peu de mon chiffre d'affaires…
Merci de m'avoir lu et, la prochaine fois que vous mangez une baguette ou une viennoiserie surgelée (car invendue la veille) ou de qualité mediocre, achetée chez un vrai boulanger, un conseil : revenez dans cette "vraie boulangerie", posez le reste de la baguette sur le comptoir ou donnez-le à la vendeuse et dites-lui : Je viens de comprendre pourquoi les gens vont dans les "fausses boulangeries"

Permalien Vendredi 19 janvier 2007 @ 18:49
Commentaire de: admin [Membre]
Merci à vous pour ce témoignage, qui a la bonne odeur du fournil.
Merci surtout de passer le témoin aux enfants de vos clients, en leur apprenant le bon pain.
Vous me dites, dans le message que nous venons d'échanger, que vous avez vingt-trois ans et que vous avez ouvert votre boulangerie il y a deux ans : je me sens, ce soir, grâce à vous, grâce à ces quelques lignes que vous avez pris soin de rédiger ici, un peu moins morose, un peu plus confiant dans ce monde qui nous entoure.
Merci de votre lecture, de votre présence sur la Toile.
Merci pour votre pain.
Dominique Autié.
Permalien Vendredi 19 janvier 2007 @ 19:39
Commentaire de: cruel [Visiteur]
vous preferer manger du pain surgeler pas moi jamais mon pere est boulanger et vrai. il travaille pour gagner de l'argent comme vous je pense .mais il y a eu un magasin de grand d'istribustion et il font du pain surgelé de plus je pense a chaque fois que vous acheter du pain dans ses magasins il y a artisan au moin qui part

voila mon com









Permalien Jeudi 12 avril 2007 @ 13:38

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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