blog dominique autie

 

Mardi 29 août 2006

08: 12

 

Génie du lieu

 

 

mumtaz_escalier

 

Mumtaz, dimanche 27 août 2006, 11 h 04.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rappel des épisodes précédents :

1……2……3……4……5

 

 

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Vendredi 25 août 2006

07: 56

 

Présentation à Gargas
de l'Homme-aux-liens



[Notes d'avant-scène et d'après-coup]


Programme (rappel) – Cliquer ici.

 

carrington_bruno

 

Lire les précédentes chroniques
consacrées à Gargas
– Cliquer ici.

 

[J'ai très peu dormi au retour de Gargas.
Juste ces quelques notes.
À peine mises en forme. Comme elles viennent.
(Hier, à cette heure-ci, j'étais dans la grotte.)
J'y reviendrai.
…………………………………………Jeudi, à la nuit tombante.]

 

Il fait 10 °C dans la grotte. Hygrométrie ? L'air y est de l'eau en suspension. Un aérosol, stricto sensu. Il me semble n'avoir cessé de transpirer qu'une fois sorti. La nuit me parut chaude et sèche.

*

C'est aux premiers mots lancés dans l'espace partout scalène, déclive, guttural, que mon corps a aussitôt jaugé la perdition de la voix : lui seul aurait pouvoir sur la portée d'une langue qui, pour une large part, ne m'appartenait pas. Il était le frêle et court conducteur (dans le sens où l'électricité entend ce terme) – à chaque instant, chaque mot, ce pouvait être soudainement l'obscurité la plus totale, et sourde : un coma. Corps fusible dans l'eau de l'air. Je ne trouve pas mieux, cela dit – c'est son seul mérite – l'assaut d'injonctions dont j'ai seulement perçu, sur le moment, qu'elles ne pouvaient être plus imprévisibles, ni plus contradictoires.

*

J'avais prévu qu'on ne me voie pas. Mon corps fut soudain voyant [1].

*

Le bruit [j'appelle bruit l'univers sonore tyrannique dans lequel nous évoluons, constitué de signaux digitalisés, mixés, formatés, amplifiés, qui annexe et recycle notre babil] le bruit, dis-je, fausse l'oreille interne de toute une civilisation. L'oreille interne gère l'équilibre du corps dans l'espace. Ce n'est pas la voix qui porte, c'est le corps. Je le sais depuis hier soir.

*

On dit : Il s'est passé quelque chose. Ni avant, ni pendant, ni aussitôt après on n'en prend vraiment la mesure. On ne réalise pas. J'ai préparé cela avec un soin scrupuleux. Je ne suis pas assuré que la seconde prestation exigera une moindre mobilisation de tout ce qui, dans le tréfonds de mon organisme, gère le balancier de la langue (systole / diastole). J'ignore quand l'exacte tessiture de ce qui s'est passé me sera clairement discernable. Ce qui s'est passé, pour l'essentiel, ne tenait pas à moi (je le dis sans modestie feinte, j'étais un conducteur, je tenterai de restituer plus clairement cela, plus tard, ce qui s'est passé – ce qui m'a passé dans le corps – quand j'ai lu le texte de Marguerite Duras). Sans doute tout cela est-il très familier à un acteur, dont c'est le métier. Une part de tout cela. L'autre part, c'est le lieu. Ce sont les mains négatives, là, à portée de main… Un acteur professionnel aurait connu la moitié de ma déroute, de mon ébriété, de ma joie.

[. . . . . Le génie du lieu . . . . . . . . .]

*

Je m'étais juré : Ils [le public] vont voir ! Juré de les mettre à rude épreuve. Et c'est pour moi, d'abord, que j'ai fixé la barre, juste un peu plus haut qu'il n'était raisonnable. Je me suis tendu les pièges, une sorte d'ordalie à la langue (si je passe, ils passeront, un guide de haute montagne ne doit pas, je suppose, raisonner autrement). Dans mon propre texte, ce passage : Un président de la République ne décide pas l’invention d’une grotte ornée parmi les grands travaux qui marqueront son règne. La grotte n’est pas un musée, elle en est le contraire, la pure contestation. On ne peut lier une grotte du paléolithique supérieur – tenter d’y lire, peut-être… la grotte, c’est la bibliothèque réelle, immémoriale : ici, on lit – on ne lie pas.

À vous. Essayez, avec cette humidité, de faire sécher les chemises de l'archiduchesse…

*

Le même sentiment – éprouvé quand je me tenais parmi le public, le mercredi précédent, pour la visite qu'accompagnait Alina Reyes, et hier, exécutant ma partition – que nous n'étions que les figurants d'un script écrit de tout temps, tellurique, sismique, astral (je l'ai dit : Alina Reyes a ouvert la grotte sur le bleu nuit du ciel, et j'ai senti ce ciel habité, hier). Le sentiment que d'autres nous écoutaient, que c'était pour eux que nous donnions de la voix dans la grotte. D'autres, impossibles à localiser sur la flèche ou la flaque du Temps – il serait dérisoire, en tout cas, de penser s'en tirer à bon compte en se disant qu'ils étaient là il y a vingt-cinq mille ans, que ce sont ceux des mains négatives. Eux aussi, peut-être, ne sont que figurants, comme nous le sommes. Non : d'autres, dont notre voix serait l'amont (ainsi que les brandons du bûcher, quand un hérétique y est lié, sont les étincelles de l'incendie à venir – comment les inquisitions ont-elles pu ne jamais discerner cela ? . . . . ) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

*

[1] J., venu avec moi de Toulouse, me dit ensuite avoir été frappé, lors de ma première intervention : j'étais parvenu à clipper tout à fait en haut du revers gauche de ma veste, contre le cou presque, la minuscule lampe de spéléo, achetée samedi après de longs atermoiements dans un magasin de sport [afin d'éviter tout « effet Frankenstein » sur le visage, quand il est éclairé de dessous, j'avais fait des essais ici, dans le noir] ; son faisceau n'éclairait que le classeur en plastique dans lequel j'avais organisé ma « partition » ; mais à distance, me dit-il, on ne discernait que mes mains dans l'obscurité de la grotte – et, flottant au-dessus des mains rythmées par la voix, une vapeur, étrange : ma tignasse blanche.

 

Leonora Carrington, The Burning of Giordano Bruno, 1964.
[Une page sur l'écrivain et le peintre Leonora Carrington, cliquer ici.]

 

 

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Dominique Autié à Gargas – Voir l'annonce sous cette chronique.

SECONDE VISITE le mercredi 30 août à 21 heures
(quelques places disponibles).


Programme, cliquez ici [ + zoom ]

Mardi 22 août 2006

06: 49

Statuaire

 

 

VIII
blanc
L'Inconsolable

 

inconsolable

 

Zoom / Galerie

 

L’objet tient dans une sphère parfaite, du diamètre d’un ballon d’enfant. Il provient, me dit-on, de Java. Il figure un yogi en méditation, assis en tailleur, la tête enfouie dans les mains. On en sculpte de différentes tailles, en bois de l’île — peu pondéreux, d’une belle teinte aux reflets grenat —, d’autres en ébène dévolus à la main. A l’étal, il convient alors de faire choix de la pièce la plus confortablement ajustée à la paume afin que les doigts méditent sur la masse lisse les accidents parfaits de cette sphère céleste portative, à la façon d’un chapelet qui n’aurait que ce grain. Et l’être tout entier se loverait ainsi sur ce noyau de sérénité pure.

Je ne peux cependant esquiver tout à fait ce qui profondément m’a saisi dans la présence de l’objet, au point de presque m’identifier à lui dans l’instant. Le yogi javanais présente des dehors de guerrier, aux muscles puissamment fuselés, dont la courbe épouse celle d’un casque lisse comme une tête chauve, prolongé par un large rabat occipital. Mais cet homme en qui tout évoque la force, bandé sur lui-même comme un ressort, paraît reclus dans la plus irrémissible déploration, abîmé dans un absolu chagrin.

À la figure du prêtre-soldat s’exerçant à quelque technique de concentration avant le combat, s’est substituée — et pour moi seul sans doute — celle de l’Inconsolable, l’homme moulé sous son blindage d’anciennes douleurs, dans le plus pur isolement (et l’absence de toute aspérité sur la surface polie du malheur suggère que le dispositif de défense de cet être-là pourrait être dirigé en dedans, comme une peau de hérisson que l’on aurait retournée).

 

 

Ce texte figure dans
Le Bec dans l'eau, pp. 195-196.
© Éditions Phébus, 1998.

 

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali
VI – Vierge navrée
[Nostre Dame de Grasse]
VII – Jane of Arc

 

À suivre.

 

 

L'Inconsolable
Collection et cliché Dominique Autié.

 

index_manusc

 

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Vendredi 18 août 2006

06: 45

 

 

 

 

la_grotte_le_ciel
À Gargas, la grotte, le Ciel – Le poème à la nuit d'Alina Reyes
[La Voie lactée – Cliché @ Thierry Lambert. Zoom : cliquer ici]

 

 

Mercredi soir, à la nuit tombée, nous étions une quinzaine – venus de Toulouse, des villages voisins, gens du tout-venant, à gravir le petit sentier qui conduit à l'entrée de la salle supérieure de Gargas, dans les pas de Yoan Rumeau. Parmi nous, Alina Reyes, l'invitée, l'invitante de cette visite nocturne, hors du temps ouvrable : à l'heure de la nuit redoublée – celle du dehors, qui étoffait les contreforts pyrénéens, mêlée à l'instant de notre passage à la nuit des profondeurs, impassible, immuable, glaciale. Glaciaire. La nuit des signes.

Alina Reyes a caressé de sa voix douce le beau silence de Gargas, comme pour se concilier le génie du lieu. Puis la voix s'est affermie, pour prier. Elle s'est nouée, soudain, pour évoquer la Vie – et invoquer Massabielle, cette autre grotte humide, non loin de là – devant l'immense fente de la roche qu'un homme du gravettien [1] a teintée d'oxyde de fer.

À plusieurs moments de son poème (la visite suivait son cours, menée par Yoan Rumeau, elle rouvrait le petit cahier et sa voix suspendait alors le temps du savoir, ouvrait sur l'immobilité des signes), elle a nommé le Ciel, avec quoi les hommes du paléolithique supérieur commerçaient depuis le tréfonds des grottes. L'idée m'a surpris, presque pris au dépourvu, mais elle est évidente : La voûte sombre de la roche, que n'atteignait pas toujours la lueur des torches, peuplée de son bestiaire zodiacal…, m'a-t-elle simplement répondu, après que nous sommes sortis de la grotte, presque étonnée de mon étonnement.

Je reproduis un passage du courrier électronique qu'elle m'a adressé jeudi matin, alors que nous étions convenus, en nous saluant la veille, qu'elle me confierait les premiers versets de son poème, ceux qu'elle a lus non loin de l'entrée de la grotte, lors de la première station, afin que je les reproduise ici. Je pense que ce texte n'en est pas vraiment un. S'il appartient à une littérature c'est à l'orale, il fallait être là pour l'entendre mais je ne peux pas le donner par écrit, il y faut la voix et la présence, vous avez peut-être vu que je l'ai noté à main levée dans mon cahier au stylo rouge comme il me venait (pendant que je me balançais pour aider les mots à venir). C'est comme ça qu'il est bien. J'ai commencé à en taper quelques mots pour répondre à votre demande mais ça n'allait plus. J'écrirai sûrement un texte sur Gargas, que j'aime passionnément, ou peut-être non, seulement d'autres paroles juste notées pour les dire à une autre occasion…

Parvenue devant la grande paroi des mains [2], elle a fait face aux empreintes énigmatiques, dos à nous comme dans une liturgie extraordinairement ancienne, dépouillée, sans complaisance, comme pour emprunter au Livre un psaume, une lamentation pour motif de sa leçon de ténèbres. Ceux qui étaient là furent alors, brièvement, une communauté – de pensée, de recueillement, d'émotion. Jusqu'à la volte-face des derniers mots, jusqu'à ce que le corps enfin fasse signe parmi les signes.

Alina Reyes a parfaitement raison : son poème à la Nuit de Gargas est pure oraison, offrande de l'instant infusé d'éternel.

Par excellence, ce qui ne se fixe pas.

 

*

 

[Alina Reyes intervenait dans le cadre des manifestations organisées pour le centenaire de la découverte scientifique des mains négatives de Gargas par le préhistorien toulousain Félix Régnault. Lire les précédentes chroniques consacrées à la préparation de ces visites noctures, auxquelles j'ai le redoutable bonheur d'être associé. Cliquer ici.]

 

 

[1] Entre 28 000 et 23 000 ans avant le présent.
[2] Située près de l'entrée de la salle inférieure, c'est elle que les visiteurs découvraient, jadis, à peine introduits dans la grotte, encore éblouis par la lumière du jour. Aujourd'hui, après que les maîtres d'œuvre du renouveau de Gargas eurent l'idée parfaite d'inverser le sens de la visite, c'est devant ce panneau que s'achève désormais le cheminement qui conduit le visiteur de la salle « haute » à la salle basse, la plus anciennement fréquentée par l'homme, probablement (celle en tout cas qui porte les signes les plus anciens de son activité) ; de sorte que cette dernière est traversée à rebours, depuis sa partie la plus profonde jusqu'à ce qui était son entrée.

 

 

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Mardi 15 août 2006

Lundi 14 août 2006

08: 23

 

La haine des chats – et, peut-être, de soi (suite)

 

 

twins

 

… où Crâne d'Œuf, alias Mr Propre,
confirme l'analyse de Jean Baudrillard
sur l'écroulement des Twin Towers

 

Rappel des faits : cliquer ici.Mumtaz de retour (14.08.2006/00:04) : cliquer ici

 

Dans son édition du samedi 3 novembre 2001, Le Monde a publié, sur une double page, un texte de Jean Baudrillard, L'esprit du terrorisme [1]. Je sais gré à ce texte de m'avoir permis, en son temps, d'émerger d'une sorte de brouillard moral, une purée de pois métaphysique : aux attentats du 11 septembre avait succédé, à Toulouse, dix jours plus tard, l'explosion de l'usine de Grande-Paroisse, mieux connue sous le nom d'AZF. J'étais hospitalisé à trois cents mètres du sinistre, à vol d'oiseau. Le lendemain même, ma mère mourait à Paris.

Je ne saurais, en quelques lignes, résumer la pensée de Baudrillard dans l'après-coup de l'effondrement des Twin Towers. J'en reproduis juste ce passage [2] : Tous les discours et les commentaires trahissent une gigantesque abréaction à l'événement même et à la fascination qu'il exerce. La condamnation morale, l'union sacrée contre le terrorisme sont à la mesure de la jubilation prodigieuse de voir détruire cette superpuissance mondiale, mieux, de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider en beauté. Car c'est elle qui, de par son insupportable puissance, a fomenté toute cette violence infuse de par le monde, et donc cette imagination terroriste (sans le savoir) qui nous habite tous. Que nous ayons rêvé de cet événement, que tout le monde sans exception en ait rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n'importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c'est pourtant un fait, et qui se mesure justement à la violence pathétique de tous les discours qui veulent l'effacer. À la limite, c'est eux qui l'ont fait, mais c'est nous qui l'avons voulu.

Pour ceux qui n'auraient pas suivi, à l'époque, la destinée de ces propos, je confirme que Jean Baudrillard fut largement conspué pour les avoir tenus. La moindre parade ne fut pas de s'acquitter du sens d'un tel texte par l'accusation d'anti-américanisme primaire proférée à l'encontre de son auteur. Or, tandis que ce qui se débattait occupait tout l'écran, Jean Baudrillard était ailleurs, hors champ – comme il ne cesse de l'être dans les notations qui nourrissent ses précieux Cool Memories [3]. Il attirait seulement l'attention sur l'excès de dimension symbolique que l'excessive réussite des attentats (la chute des tours, sans doute non programmée par les terroristes) introduit : Nous n'avons plus aucune idée de ce qu'est un calcul symbolique, comme dans le poker ou le potlatch : enjeu minimal, résultat maximal. Exactement ce qu'ont obtenu les terroristes dans l'attentat de Manhattan, qui illustrerait assez bien la théorie du chaos : un choc initial provoquant des conséquences incalculables, alors que le déploiement gigantesque des Américains (« Tempête du Désert » n'obtient que des effets dérisoires – l'ouragan finissant pour ainsi dire par un battement d'ailes de papillon [4]. » Il est d'ailleurs étonnant que nul n'ait songé à interpréter les tentatives de contre-enquêtes qui contestent le récit officiel des événements du 11 septembre comme participant à la matière même d'un mythe qui, lentement, se polymérise dans l'inconscient collectif de l'occident [5].

Peut-on vraiment suivre Baudrillard sur l'efficacité de nos rêves indicibles ? Sont-ils d'ailleurs à ce point inavoués ?

Samedi matin, Mr Propre veillait à la bonne mine de ses fruits et légumes sur les étals, près de l'entrée du magasin. Impossible de l'éviter. Il me voit. Je le salue avec excès de politesse surgelée – je crois maîtriser assez bien cette forme d'égard qui embarrasse, dont l'interlocuteur à peine moins opaque que la moyenne du panel se demande (peut-être) si c'est du lard ou du cochon. Mr Propre tend vers moi sa face de roulement à billes : « Figurez-vous que, cette semaine, j'ai dû faire déboucher d'urgence le conduit d'évacuation vers l'égout. Ça commençait à refluer dans les réserves. J'ai tout de suite pensé que c'était votre chat qui avait crevé là. Eh bien non, c'étaient d'autres saloperies qui faisaient un gros bouchon. Désolé. »

Rien de cela ne s'invente et je n'ai fait, ici, qu'introduire un rudiment syntaxique et lexical dans le propos. Mais, clausule aux effets de missile sol-air, le Désolé fut bel et bien mis à feu. Sans doute étais-je, en ce moment précis, une représentation holographique de moi-même (moi-même étant ailleurs, cela m'advient) : je n'ai pas explosé, je ne me suis pas écroulé, je me suis tenu.

 

 

[1] Repris en volume, sous le même titre, par les éditions Galilée en 2002.
[2] Dans l'édition Galilée, pp. 10-11.
[3] Cinq volumes parus aux éditions Galilée.
[4] Op. cit., pp. 31-32.
[5] Cherchant sur la Toile une image pour illustrer ce billet, je suis tombé sur plusieurs sites, dont un très abondant (http://nineeleven2001.tripod.com : Nineeleven, The Strange Images Of September 11th 2001) auquel j'emprunte la mosaïque d'images ci-dessus : ils ont pour point commun de remettre en cause la réalité même des avions qui se sont crashés sur les Twin, l'un d'eux évoquant l'hypothèse d'une image holographique en 3D projetée pour simuler l'approche du second aéronef, celle pour laquelle on dispose d'images fixes et de films – la destruction des tours étant dès lors due à des explosifs placés au préalable à l'intérieur des bâtiments, ou à un missile, tout cela orchestré par la CIA. Des conjectures qui donnent le vertige et laissent loin derrière, semble-t-il – sur le registre du fantastique –, les hypothèses avancées par Thierry Messan dans son Effroyable imposture.

 

 

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00: 50

 

Dernière minute

 

mumtaz_esc

 

 

À 00 h 04, Mumtaz est revenue, par les toits, après quatorze jours de… ? détention, réclusion involontaire, je suppose. Famélique, le poil terne. Mais bien vivante.

 

 

 

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Vendredi 11 août 2006

07: 23

 

Vers Gargas

Deuxième approche

 

gargas_autoroute
…ou bien utilisez le lave-glace : ici.

 

[Re]lire la chronique
de ma première venue,
cet été, à Gargas : cliquer ici.

 

«

 

À mesure que, sous la pression croissante
de la totalisation humaine, nous nous trouvons davantage
conduits à penser et à sentir, non plus seulement
à l'échelle de la société, mais aux dimensions de l'espèce,
trois peurs essentielles (symptômes divers
d'un seul et même désir de survivre et de super-vivre)
montent en nous et autour de nous, comme une ombre…

Non, ça n'allait pas, cela résonnait, on ne comprenait rien à ce que je disais [1], ma voix était beaucoup trop forte ! L'acoustique cistercienne n'a fait qu'emprunter leurs lois aux grottes souterraines.

Mercredi, Yoan Rumeau et Nadine Tibini [2] m'attendaient en fin d'après-midi à Gargas. Marie-Paule Abbadie et Nicolas Ferrer, les deux guides qui se relaient pour accompagner les groupes de visiteurs, avaient terminé leur journée. Ils en commençaient une seconde : il était prévu que je vienne répéter, fixer d'un commun accord avec l'équipe de Gargas le détail d'un scénario ; et, à 21 heures, ils conduisaient le public d'une autre de ces visites exceptionnelles programmées cet été : c'est ainsi que j'ai échangé quelques mots émouvants avec le conteur Claude Frangeul, deux petites flûtes de Pan en pendentifs sur sa tunique blanche – je sortais de la grotte, il allait y pénétrer, on ne peut sans doute imaginer deux modes, deux registres plus différents que les nôtres pour tenter de dire Gargas (je le suppose, à travers notre bref dialogue), je les ai pourtant sentis connivents, sur l'essentiel ; et c'est là, sans aucun doute, la preuve de la belle nécessité de ces nocturnes imaginé(e)s pour évoquer le centenaire de la venue des scientifiques dans la galerie la plus ancienne, devant les pochoirs énigmatiques de mains mutilées.

Il s'agissait en fait de bien plus qu'une répétition : je venais valider la pertinence d'un idée – ou, plutôt, d'un certain état de la langue pour nous tenir debout, aujourd'hui, devant la grande paroi des mains. Riches de tout ce que nous savons, sauvés in extremis par le mystère qui nous est opposé, qui résiste à nos mesures, à nos lexiques – et qui accuse l'étrange absence de la voix humaine en ce début de millénaire.

J'avais emporté avec moi :

…………– un pupitre de musicien, acquis sur un site de vente en ligne et reçu le matin même (je pensais payer une fortune pour si bel objet, trois paquets de mes cigarillos me coûtent plus cher que lui) ;
…………– l'ébauche de la partition des textes que je lirai, que j'ai orchestrés à l'aide de signes empruntés à la notation musicale, pour d'autres que j'ai inventés selon mes besoins, retrouvant quelques-uns des procédés graphiques utilisés par les copistes médiévaux, du temps de la lecture marmottante, avant que notre pauvre ponctuation moderne ne vienne rythmer la lecture a bocca chiusa ;

…………– et j'avais adressé à Yoan Rumeau et Nadine Tibini, voilà quelque temps…
…………… mais cela, non, gardons-le secret, c'est ce que, le 6 juillet, ici même, j'appelais ma fulguration de l'aube. Je sais seulement, depuis avant-hier, que rien ne s'y oppose. Mercredi, grâce à l'engagement des organisateurs et à la confiance qu'ils placent dans ce projet, nous en avons éprouvé les conditions de réalisation.

De cela dépendait cette sorte d'oratorio que je vais dérouler, en y enchâssant les textes de Bataille, de Teilhard, de Quignard – et le poème central de Marguerite Duras (qui, tout le confirme, sera pour la première fois lu dans la proximité des mains négatives qui l'ont fait naître et lui ont donné son titre).

Il me reste à y insérer encore ce rapprochement, dont j'ai proposé l'esquisse dans De la page à l'écran, entre la main, peut-être « chamanique », dont la paroi des grottes nous transmet l'empreinte, et l'icône choisie par les informaticiens pour figurer, sur les interfaces visuelles de nos ordinateurs [3], la présence d'un lien hypertextuel [zoom sur l'encadré : cliquez ici].

Des pages qui viendront à moi plus que je ne les inventerai – que je composerai sur la portée durant cette parenthèse à venir de quatre jours, dans une ville désertée, sans téléphone, sans contrainte d'horaires circadiens.

[Et – je le crains – sans mon chat.]

 

*

 

Alina Reyes intervient dans le cadre de ce programme
mercredi 16 août à 21 heures.
Renseignements, réservation, cliquer ici.

Présentation de l'argument de Dominique Autié
à la suite de la présente chronique.

 

[1] Extrait de L'Apparition de l'Homme de Pierre Teilhard de Chardin, Le Seuil, 1956, p. 295. Ce texte compte parmi ceux que j'ai, pour l'heure, retenus afin qu'ils scandent le cheminement d'environ une heure qu'il m'est demandé de concevoir sur le parcours habituel de visite des deux galeries de Gargas.
[2] Nadine Tibini est directrice de la Maison du savoir de Saint-Laurent de-Neste, dans les Hautes-Pyrénées. Yoan Rumeau, qui fut d'abord tout jeune guide de la grotte (il officiait lors de ma précédente venue, il y a plus de dix ans), a consacré le meilleur de son temps, ces dernières années, à fédérer tous ceux – pouvoirs publics, instances, partenaires et personnalités scientifiques – dont dépendait ce qu'il convient de qualifier de renouveau de Gargas. Qu'ils soient l'un et l'autre remerciés pour la qualité de leur accueil, leur attention et la rigueur de leur démarche. La Maison du savoir participe aux manifestation du centenaire de la découverte scientifique des empreintes de mains au titre d'une communauté de communes qui associe notamment Aventignan, sur le territoire de laquelle se trouvent les grottes de Gargas, et Saint-Laurent-de-Neste.
[3] L'interface utilisateur graphique (le GUI – Graphical User Interface), qui évite à l'utilisateur d'avoir à se souvenir de commandes codées pour appeler un programme, pour le gérer, etc. Des symboles graphiques intuitifs, représentant des fonctions, sont disposés sur l'écran et ils peuvent être actionnés grâce à la souris. Comme bien d'autres fonctions novatrices, celle-ci vient du célèbre Palo Alto Research Center (Parc) de la compagnie Rank Xerox. Les premiers ordinateurs à interfaces utilisateur graphiques et souris furent le Star 8010 de Xerox (1981) et le Lisa de Apple (1983), l'ancêtre du Macintosh actuel. Windows de Microsoft est, sans doute, le plus célèbre des GUI. Dictionnaire de l'Informatique et de l'Internet 2001, édité par Micro Application, article GUI, p. 399.

 

 


………………………music2……………

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Lundi 7 août 2006

07: 09

 

crane_doeuf
ou Mr Propre a peur des chats

De la survie en milieux hostiles [XVIII]
(Courts manuels portatifs – 20)

 

 

Mumtaz a disparu le 29 juillet. Deux fois déjà, depuis deux ans (c'est-à-dire depuis qu'elle bénéficie d'un libre accès aux toits du voisinage), elle s'est ainsi absentée. Contre son gré, en fait. Car, les deux fois, elle s'est laissée prendre, de nuit, dans une énorme nasse ad hoc prêtée par une association de dames à chats : devant le meuble réfrigéré destiné à la volaille sous blister, dans la supérette Casino mitoyenne. Penaude, les deux fois. Elle entre par le toit mal ajointé du local. Je suppose qu'elle saute dans la soupente mais ne peut remonter, se trouvant ainsi enfermée dans les réserves du magasin.

La première fois, il s'est écoulé trois bonnes semaines avant que quelqu'un fasse le rapprochement : les gens du magasin ne savaient comment capturer un chat qui ne leur dévorait, la nuit, que les seuls poulets Label rouge – et vous avez perdu le vôtre ? et vous habitez la maison juste à côté ? Cet hiver, elle a filé un dimanche, le mardi matin à l'aube elle était de retour ici, piégée par sa pâtée préférée (mon étonnement fut grand devant la facilité avec laquelle elle s'est laissé berner par ce grossier dispositif).

Devant l'absence de tout indice, je me suis décidé, jeudi, à placarder une petite affichette, avec une photographie d'elle : l'une sur notre porte donnant sur la rue ; l'autre sur le panneau d'affichage que Casino met à la disposition de son aimable clientèle. Les grosses chaleurs l'ont peut-être affaiblie – Mumtaz est très petite, passablement maigre –, quelqu'un, dans le quartier, l'a peut-être recueillie.

Samedi, vers 18 heures, le téléphone sonne : Bonjour Monsieur, vous avez perdu votre chat ? Je suis le nouveau directeur du Casino. Je voulais vous avertir que jamais personne n'aurait dû, ici, accepter cette annonce, qui n'est pas au format normalisé prévu pour ce panneau. Il faut la refaire, sur le document prévu que nous tenons à votre disposition. Sinon, je suis obligé de la détruire.

J'allais justement franchir les dix mètres qui séparent ma porte de celle du magasin, pour y faire tardivement mes courses du week-end. Le nouveau directeur trônait derrière le minuscule comptoir situé juste à l'entrée, avec le sourire mordant du doctorant force de vente rompu aux bonnes relations avec la cible. Moins de trente ans, entièrement chauve – crâne briqué au jus de citron, genre Taras Bulba, ou Mr Propre mais sans les muscles – et bigle [monture Michel Onfray, tendance, forcément tendance].

L'affichette était devant lui. Il a saisi avec emphase une énorme paire de ciseaux, a découpé comme un sagouin la photographie de Mumtaz et m'a tendu un petit rectangle pré-rempli dans lequel je n'avais plus qu'à rédiger mon annonce, en laissant juste la place pour la photo. Tout en officiant (il était fébrile, il devait bander, je suppose), il m'a expliqué comment, nouvellement nommé, il s'appliquait à rétablir les bonnes pratiques dans ce magasin (qui doit compter une bonne dizaine d'employés, magasiniers et caissières). Il a fixé sur le formulaire, avec du ruban adhésif, les restes scalènes du cliché. Je dois vous informer que, dans deux mois, votre annonce sera systématiquement enlevée du panneau.

Je crus bon l'informer qu'il y avait de grandes chances pour que l'animal fût quelque part dans ses locaux, se nourrissant pour l'heure de croquettes ou de quelque denrée non protégée trouvée dans le fin fond de ses réserves. Que je disposais toujours de la cage salvatrice, qu'il suffirait qu'on me prévienne. Comme d'habitude.

Détumescence. Crâne d'Œuf a soudain perdu toute contenance. Il n'était pas question qu'un chat pénètre dans son magasin. Mange ses poulets. Pas question, de surcroît, qu'une personne étrangère à l'entreprise se trouve à l'intérieur des locaux après la fermeture au public. Y introduise un matériel non conforme aux règlements sanitaires. Fasse perdre du temps à son personnel. Taçon [1], il possède à titre privé, me dit-il, deux énormes chiens, il les lâchera dans le magasin. On verra si un chat ose bafouer sa légitimité.

Au moment de payer mes achats, la caissière s'est inquiétée ouvertement de savoir si j'avais retrouvé ma chatte (Comment vous l'appelez, déjà ?) : elle était certaine, comme moi, qu'elle était là, quelque part dans les réserves, comme les fois précédentes. Au fond, cette chatte est chez elle, chez nous ! Je n'avais pas remarqué que Crâne d'Œuf était à deux pas, en train de surveiller la fermeture de la caisse voisine. Mon interlocutrice avait parlé assez haut pour qu'il entende.

De toute évidence, le personnel a déjà jaugé son nouveau petit chef, et le conspue sans détour. Pour moi, j'ai vu cette fois le Mal en temps réel, de face (je ne dirai pas droit dans les yeux, car ce genre d'individu a le regard torve, transpire une étrange peur sociale quand l'autre est devant lui, en chair et en os), et non par la médiation d'un coupon promotionnel ou de quelque nouveau produit fanfaron.

Je le confirme : c'est effrayant.

 

[1] Pour De toute façon dans la sabir force de vente.

 

 

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Vendredi 4 août 2006

07: 50

 

Boots et bootleggers


par Aurélien Ayrolles

 

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Bande cataloguée chez EMI sous le matricule E66581.

Elle comprend une version de Lucy in the sky with diamonds qui diffère des autres versions par le premier couplet chanté non pas par John Lennon mais par Dick Emery, voix de Jeremy The Boob dans le film Yellow Submarine. La totalité de cette bande, qui comprend aussi All you need is love, It’s all too much, All together now, It’s only a northern song, n’a jamais été publiée.

 

Écouter la première minute de la version
de Lucy in the sky with diamonds :
Cliquez ici.

 

 

Peu de dictionnaires de langue anglaise nous renseignent sur le terme « bootleg ». Il servait à l’origine pour désigner la contrebande d’alcool lors de la Prohibition. Aujourd’hui, nous disent-ils, le terme s’applique aux enregistrements pirates. Pourtant, les fans de musique savent que derrière ce mot se cache un autre monde, à part entière, bien distinct de celui officialisé par les éditeurs de musique. L’écart sémantique est de taille. Un bootleg, ou boot(s), c’est la somme des enregistrements existants et non publiés officiellement par les artistes ; c’est-à-dire tout ce que l’on ne trouve normalement pas dans le commerce.

Un des principes de base des boots est l’échange gratuit des enregistrements entre les fans. À l’époque où l'accès à Internet n’existait pas même en rêve, c’est par fanzine, rencontre fortuite lors de concerts ou autres occasions que l’on échangeait. Internet a en cela modifié la donne en favorisant le partage d’un bout à l’autre du globe, sans frontières, et en d’immenses proportions. Avec la Toile, les listes personnelles de bootlegs pullulent et les échanges se multiplient. Et à chacun son artiste ou son groupe fétiche, à chacun son degré d’investissement dans la passion débordante. On trouvera par exemple un personnage se faisant appeler Pink Robert, de Belgrade, pape du bootleg s’il en est, échangeur invétéré dont la liste s’allonge, s’allonge… jusqu’à atteindre quelques milliers de références. Et à chacun sa pépite, surtout, celle qui fait frémir, par la performance, la qualité et la rareté de l’enregistrement.

Qu’est-ce donc qui s’échange ? Ce peut être des enregistrements de concerts, en majorité, ou des sessions en studio, sous tout supports : bande magnétique, vinyl, Cd et Dvd actuellement. Côté artistes, il n’y a aucune limite, tout existe, du rock au jazz en passant par le classique, le reggae, le blues & le folk, le funk, l’électro… des Beatles à Miles Davis au New-York Philarmonic Orchestra, de Bob Marley jusqu'à Muddy Waters, Joan Baez, Prince, etc. ; mais encore ceux dont vous n’avez pas même connaissance, soit parce qu’ils ont eu une brève carrière ou parce qu’il s’agit du « p’tit groupe du coin ».

Le rock tient dans le cœur des bootleggers une place à part, c’est là que l’on retrouvera le plus grand choix, c’est là qu’il y a d’ailleurs la plus grande frénésie. Pour un groupe comme les Beatles, il est référencé grosso modo deux mille et quelques titres, c’est le plus gros. Viendraient ensuite les Grateful Dead (qui ont approuvé la libre et gratuite circulation de leurs enregistrements non publiés), Bob Dylan... Le saint graal de toute une communauté, par exemple, est de reconstituer l’intégralité du festival de Woodstock 1969. Les années soixante et soixante-dix font le plein. Mais nos musiques actuelles fédèrent quelques grosses communautés autour de pointures comme Radiohead ou U2.

La musique anglo-saxonne représente la quasi-totalité des échanges. La scène française, quant à elle, émerge à son rythme, c’est-à-dire lentement. Quelques enregistrements circulent ça et là, du « pop-rock » hexagonal en majorité, du jazz made in France aussi, et des pépites, parfois, comme ce concert de Georges Brassens à Lausanne datant de 1970, le seul existant avec celui publié dans l’Intégrale de 1992.

Afin de se rendre compte de l’ampleur des enregistrements disponibles il suffit de feuilleter la rubrique « artists » du site db.etree.org ou, dans une moindre importance, mais mieux documenté (scans et commentaires), bootlegzone.com. Un excellent site pour se familiariser avec le milieu, archive.org, qui propose une panoplie d’enregistrements audio, video, mais aussi livres, d’œuvres tombées dans le domaine public ou qui sont autorisées. D’autres existent encore, spécialisés et plus ou moins généralistes. Il existe un site pour chaque domaine du bootleg, celui où l'on télécharge donc, celui où l’on trouve les jaquettes comme artwork.easytree.org, celui où sont référencés les setlists, les outils informatiques du parfait bootlegger, et les forums associés, toujours, car la conversation va bon train. Il y a toujours à dire sur un boot : à propos de sa source, du bon enchaînement des pistes, de tel morceaux qui provient d’un autre concert…

Depuis l’avènement d'Internet, le partage numérique de bootlegs s’accroît donc de jour en jour. Les protocoles de téléchargement Bit Torrent et les hubs sont majoritaires. Ces lieux d’échanges, pour la plupart privés (accessibles après inscription) sont régis par des règles strictes : un ratio download/upload supérieur ou égal à 0,25 ou 2 gigas de matériels partagés sur les hubs, interdiction des fichiers de type .mp3, .aac (les formats utilisés sont le .shn, le .flac, compressifs mais non destructifs). Des modérateurs veillent et réprimandent les contrevenants (cela peut aller jusqu'au bannissement définitif) pour pollution aux spams, partage de fichiers déjà publiés.

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Une édition de Smile des Beach Boys.

Cet album a été enregistré entre 1966 et 1967, un Sgt Pepper à l’américaine qui n'a jamais vu le jour. Il servit de base à Smiley Smile, produit ultérieurement. On trouve de cet inédit quatre ou cinq éditions différentes en tout point l'une de l'autre.

 

Pour éditer, quel que soit le produit, il faut un éditeur. Lorsque ce n’est pas le passionné qui confectionne l’enregistrement, ce sont de véritables maisons d’éditions qui prennent le relais. Pour les collectionneurs dont le support ne rime pas trop avec Cd gravé, des éditeurs ont depuis toujours pris soin à commercialiser des enregistrements à des prix à faire pâlir ceux qui pensent qu’un Cd à vingt euros est cher : 600 $ le double album non réalisé des Beach Boys, Smile. Les moyennes tournent aux alentours de 30 € à 60 € pièce. Et comme dans la réalité, il y a des fluctuations, édition originale, version japonaise, digipack, etc. Toutefois, l’activité commerciale de publication de ces labels est quasi illégale… mais lorsqu’on aime !

Et le simple bootleg alors ? celui qui vous est envoyé par la poste, sur Cd, ou celui qu’on télécharge sur Internet. Dans la plupart des législations, ce n’est ni légal ni illégal, on le tolère simplement puisque ne contrevenant pas aux œuvres protégées. Il ne s’agit pas non plus de contrefaçon. Certains groupes ont d’ailleurs explicitement autorisé le partage de ces œuvres, tels les Grateful Dead ou plus près de nous Sigur Rós, en mettant en place des lieux de partage (forums, serveurs).

Si le débat reste ouvert, on ne comprend pourtant pas toujours la distinction entre l’amateur et le pirate. Or, les personnes qui se livrent à la diffusion de ces matériels sonores, ceux qui les possèdent, sont des passionnés de musique, pas des téléchargeurs effrénés sans aucune limite. Le bootlegger achète aussi, beaucoup parfois, des disques dans le commerce. Il compare avec ses sessions studio, il parfait sa collection avec les unreleased albums que l’on peut trouver – bref, il aime la musique et la fait vivre. Il ne veut en aucun cas être pris pour celui qui se gave de mp3, de qualité médiocre, les redistribue sans aucune gêne et n’écoute, au final, pas grand chose.

La passion du bootleg peut devenir une véritable religion, et la motivation peut avoir de multiples causes : plaisir de posséder l’enregistrement d’un concert auquel on a participé pour se remémorer ce moment unique, devoir de mémoire qui consiste à archiver tous les enregistrements disponibles de tel artiste pour en faire une base de données, etc. Mais c’est avant tout, pour la plupart, la volonté de connaître l’artiste jusqu'en ses moindres performances, telle version inédite de cette chanson avec le petit passage « qui tue », la version instrumentale, ou encore la première exécution en public d'un « titre culte »…

Le monde du bootleg est vraiment un monde à part, celui d'une caste d’initiés fous de la cliquette sur Internet passant des heures à chercher, à écouter, à éditer et à faire partager et vivre cette masse d’enregistrements.

© Aurélien Ayrolles.

 

[Aurélien Ayrolles fut notre étudiant en BTS édition, qu'il a passé avec succès en 2004. Après avoir pousuivi des études de linguistique, il travaille actuellement au sein d'InTexte. Passionné par l'œuvre de Jack Kerouac, bibliophile, sa pratique de bootlegger n'est pas sans évoquer la passion des livres rares, fréquent prétexte aux pages de ce site.]

 

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Mercredi 2 août 2006

08: 21

 

Saint-Ex alcoologue

 

lepetitprince

© Éditions Gallimard.……

 

 

La planète suivante était habitée par un buveur. Cette visite fut très courte, mais elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie.

 

C'est au hasard de mes déambulations sur la Toile que j'ai découvert cette page, visuellement bien rebutante, sur l'alcoolisme dans la littérature.

Je soutiendrais volontiers la thèse qu'il est encore plus difficile, pour un romancier, de camper un personnage d'alcoolique que de sortir grandi d'une scène d'amour. Encore qu'il convienne de tenir compte d'une donnée – même si c'est pour la balayer d'un rapide non-lieu : ceux qui, majoritairement, décideront de la qualité intrinsèque de son travail romanesque jaugeront la figure du buveur, telle que dépeinte par l'auteur, à des critères étrangers à la psychologie même de celui qui, souffrant d'une addiction à l'alcool, aura servi de modèle – l'auteur eût-il, par conscience professionnelle, fait exploser son taux de transaminases et de gamma-GT avant de tremper sa plume dans son propre sang. Milton Loftis, le père alcoolique d'Un Lit de ténèbres de William Styron [1] me semble plus réussi et efficace que le consul dipsomane de Lowry [2], constamment invoqué. Mais, justement, mon point de vue est doublement [dé]formé par mon expérience d'alcoolique et ma pratique d'abstinent.

Je me suis précipité sur mon exemplaire du Petit Prince, que cinq ou six déménagements avaient à peine tiré de son sommeil depuis ma dernière visite.

 

– Que fais-tu là ? dit-il au buveur, qu’il trouva installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines.
– Je bois, répondit le buveur, d’un air lugubre.
– Pourquoi bois-tu ? lui demanda le petit prince.
– Pour oublier, répondit le buveur.
– Pour oublier quoi ? s’enquit le petit prince qui déjà le plaignait.
– Pour oublier que j’ai honte, avoua le buveur en baissant la tête.
– Honte de quoi ? s’informa le petit prince qui désirait le secourir.
– Honte de boire ! acheva le buveur qui s’enferma définitivement dans le silence.
Et le petit prince s’en fut, perplexe.
Les grandes personnes sont décidément très très bizarres, se disait-il en lui-même durant le voyage.

 

Le Petit Prince m'a toujours paru une exception dans l'œuvre de Saint-Exupéry – qui, de façon diffuse, suscite en moi une sorte de léthargie de l'esprit dont je reconnais qu'elle procède pour une large part de la mauvaise foi : de mon dépit, plutôt, devant quelques-unes des citations à l'emporte-pièce qu'on en a extraites comme sujets de rédaction [de mon temps] dans les collèges. En revanche, sous ses allures feintes de livre pour la jeunesse, Le Petit Prince pourrait fort bien être un texte crypté, acheminant à l'intention de quelque société d'initiés un message sans commune mesure avec l'apparente limpidité de son contenu.

Je me garde bien de trancher, on s'en doute. J'affirme juste qu'il n'existe pas, à ma connaissance, une formulation de la psychologie de l'alcoolique plus économe dans sa redoutable rigueur, pour ainsi dire chirurgicale, que les quelques répliques du chapitre XII du Petit Prince.

 

 

[1] Traduit de l'anglais par Michel Arnaud, Gallimard, 1953 ; diponible en collection de poche « L'Imaginaire ».
[2] Malcolm Lowry, Sous le volcan, traduction de Jacques Darras, Grasset, 1987. Sur les raison qui me font préconiser cette traduction, voir une chronique antérieure, Deux volcans, deux lolitas ?….

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, avec des aquarelles de l'auteur, Gallimard, 1946, pp. 43-45.

 

 

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Quand le labeur
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et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
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il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
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