blog dominique autie

 

Vendredi 4 août 2006

07: 50

 

Boots et bootleggers


par Aurélien Ayrolles

 

bootleg_beatles
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Bande cataloguée chez EMI sous le matricule E66581.

Elle comprend une version de Lucy in the sky with diamonds qui diffère des autres versions par le premier couplet chanté non pas par John Lennon mais par Dick Emery, voix de Jeremy The Boob dans le film Yellow Submarine. La totalité de cette bande, qui comprend aussi All you need is love, It’s all too much, All together now, It’s only a northern song, n’a jamais été publiée.

 

Écouter la première minute de la version
de Lucy in the sky with diamonds :
Cliquez ici.

 

 

Peu de dictionnaires de langue anglaise nous renseignent sur le terme « bootleg ». Il servait à l’origine pour désigner la contrebande d’alcool lors de la Prohibition. Aujourd’hui, nous disent-ils, le terme s’applique aux enregistrements pirates. Pourtant, les fans de musique savent que derrière ce mot se cache un autre monde, à part entière, bien distinct de celui officialisé par les éditeurs de musique. L’écart sémantique est de taille. Un bootleg, ou boot(s), c’est la somme des enregistrements existants et non publiés officiellement par les artistes ; c’est-à-dire tout ce que l’on ne trouve normalement pas dans le commerce.

Un des principes de base des boots est l’échange gratuit des enregistrements entre les fans. À l’époque où l'accès à Internet n’existait pas même en rêve, c’est par fanzine, rencontre fortuite lors de concerts ou autres occasions que l’on échangeait. Internet a en cela modifié la donne en favorisant le partage d’un bout à l’autre du globe, sans frontières, et en d’immenses proportions. Avec la Toile, les listes personnelles de bootlegs pullulent et les échanges se multiplient. Et à chacun son artiste ou son groupe fétiche, à chacun son degré d’investissement dans la passion débordante. On trouvera par exemple un personnage se faisant appeler Pink Robert, de Belgrade, pape du bootleg s’il en est, échangeur invétéré dont la liste s’allonge, s’allonge… jusqu’à atteindre quelques milliers de références. Et à chacun sa pépite, surtout, celle qui fait frémir, par la performance, la qualité et la rareté de l’enregistrement.

Qu’est-ce donc qui s’échange ? Ce peut être des enregistrements de concerts, en majorité, ou des sessions en studio, sous tout supports : bande magnétique, vinyl, Cd et Dvd actuellement. Côté artistes, il n’y a aucune limite, tout existe, du rock au jazz en passant par le classique, le reggae, le blues & le folk, le funk, l’électro… des Beatles à Miles Davis au New-York Philarmonic Orchestra, de Bob Marley jusqu'à Muddy Waters, Joan Baez, Prince, etc. ; mais encore ceux dont vous n’avez pas même connaissance, soit parce qu’ils ont eu une brève carrière ou parce qu’il s’agit du « p’tit groupe du coin ».

Le rock tient dans le cœur des bootleggers une place à part, c’est là que l’on retrouvera le plus grand choix, c’est là qu’il y a d’ailleurs la plus grande frénésie. Pour un groupe comme les Beatles, il est référencé grosso modo deux mille et quelques titres, c’est le plus gros. Viendraient ensuite les Grateful Dead (qui ont approuvé la libre et gratuite circulation de leurs enregistrements non publiés), Bob Dylan... Le saint graal de toute une communauté, par exemple, est de reconstituer l’intégralité du festival de Woodstock 1969. Les années soixante et soixante-dix font le plein. Mais nos musiques actuelles fédèrent quelques grosses communautés autour de pointures comme Radiohead ou U2.

La musique anglo-saxonne représente la quasi-totalité des échanges. La scène française, quant à elle, émerge à son rythme, c’est-à-dire lentement. Quelques enregistrements circulent ça et là, du « pop-rock » hexagonal en majorité, du jazz made in France aussi, et des pépites, parfois, comme ce concert de Georges Brassens à Lausanne datant de 1970, le seul existant avec celui publié dans l’Intégrale de 1992.

Afin de se rendre compte de l’ampleur des enregistrements disponibles il suffit de feuilleter la rubrique « artists » du site db.etree.org ou, dans une moindre importance, mais mieux documenté (scans et commentaires), bootlegzone.com. Un excellent site pour se familiariser avec le milieu, archive.org, qui propose une panoplie d’enregistrements audio, video, mais aussi livres, d’œuvres tombées dans le domaine public ou qui sont autorisées. D’autres existent encore, spécialisés et plus ou moins généralistes. Il existe un site pour chaque domaine du bootleg, celui où l'on télécharge donc, celui où l’on trouve les jaquettes comme artwork.easytree.org, celui où sont référencés les setlists, les outils informatiques du parfait bootlegger, et les forums associés, toujours, car la conversation va bon train. Il y a toujours à dire sur un boot : à propos de sa source, du bon enchaînement des pistes, de tel morceaux qui provient d’un autre concert…

Depuis l’avènement d'Internet, le partage numérique de bootlegs s’accroît donc de jour en jour. Les protocoles de téléchargement Bit Torrent et les hubs sont majoritaires. Ces lieux d’échanges, pour la plupart privés (accessibles après inscription) sont régis par des règles strictes : un ratio download/upload supérieur ou égal à 0,25 ou 2 gigas de matériels partagés sur les hubs, interdiction des fichiers de type .mp3, .aac (les formats utilisés sont le .shn, le .flac, compressifs mais non destructifs). Des modérateurs veillent et réprimandent les contrevenants (cela peut aller jusqu'au bannissement définitif) pour pollution aux spams, partage de fichiers déjà publiés.

bootleg_beachboys

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Une édition de Smile des Beach Boys.

Cet album a été enregistré entre 1966 et 1967, un Sgt Pepper à l’américaine qui n'a jamais vu le jour. Il servit de base à Smiley Smile, produit ultérieurement. On trouve de cet inédit quatre ou cinq éditions différentes en tout point l'une de l'autre.

 

Pour éditer, quel que soit le produit, il faut un éditeur. Lorsque ce n’est pas le passionné qui confectionne l’enregistrement, ce sont de véritables maisons d’éditions qui prennent le relais. Pour les collectionneurs dont le support ne rime pas trop avec Cd gravé, des éditeurs ont depuis toujours pris soin à commercialiser des enregistrements à des prix à faire pâlir ceux qui pensent qu’un Cd à vingt euros est cher : 600 $ le double album non réalisé des Beach Boys, Smile. Les moyennes tournent aux alentours de 30 € à 60 € pièce. Et comme dans la réalité, il y a des fluctuations, édition originale, version japonaise, digipack, etc. Toutefois, l’activité commerciale de publication de ces labels est quasi illégale… mais lorsqu’on aime !

Et le simple bootleg alors ? celui qui vous est envoyé par la poste, sur Cd, ou celui qu’on télécharge sur Internet. Dans la plupart des législations, ce n’est ni légal ni illégal, on le tolère simplement puisque ne contrevenant pas aux œuvres protégées. Il ne s’agit pas non plus de contrefaçon. Certains groupes ont d’ailleurs explicitement autorisé le partage de ces œuvres, tels les Grateful Dead ou plus près de nous Sigur Rós, en mettant en place des lieux de partage (forums, serveurs).

Si le débat reste ouvert, on ne comprend pourtant pas toujours la distinction entre l’amateur et le pirate. Or, les personnes qui se livrent à la diffusion de ces matériels sonores, ceux qui les possèdent, sont des passionnés de musique, pas des téléchargeurs effrénés sans aucune limite. Le bootlegger achète aussi, beaucoup parfois, des disques dans le commerce. Il compare avec ses sessions studio, il parfait sa collection avec les unreleased albums que l’on peut trouver – bref, il aime la musique et la fait vivre. Il ne veut en aucun cas être pris pour celui qui se gave de mp3, de qualité médiocre, les redistribue sans aucune gêne et n’écoute, au final, pas grand chose.

La passion du bootleg peut devenir une véritable religion, et la motivation peut avoir de multiples causes : plaisir de posséder l’enregistrement d’un concert auquel on a participé pour se remémorer ce moment unique, devoir de mémoire qui consiste à archiver tous les enregistrements disponibles de tel artiste pour en faire une base de données, etc. Mais c’est avant tout, pour la plupart, la volonté de connaître l’artiste jusqu'en ses moindres performances, telle version inédite de cette chanson avec le petit passage « qui tue », la version instrumentale, ou encore la première exécution en public d'un « titre culte »…

Le monde du bootleg est vraiment un monde à part, celui d'une caste d’initiés fous de la cliquette sur Internet passant des heures à chercher, à écouter, à éditer et à faire partager et vivre cette masse d’enregistrements.

© Aurélien Ayrolles.

 

[Aurélien Ayrolles fut notre étudiant en BTS édition, qu'il a passé avec succès en 2004. Après avoir pousuivi des études de linguistique, il travaille actuellement au sein d'InTexte. Passionné par l'œuvre de Jack Kerouac, bibliophile, sa pratique de bootlegger n'est pas sans évoquer la passion des livres rares, fréquent prétexte aux pages de ce site.]

 

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Commentaires:

Commentaire de: Le petit frère d'Eponyme [Visiteur]
Zut ! S'il avait remplacé son A initial par un E il aurait pu prendre la direction des éditions du même nom sans difficulté !
Permalien Vendredi 4 août 2006 @ 15:02

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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