
Mumtaz a disparu le 29 juillet. Deux fois déjà, depuis deux ans (c'est-à-dire depuis qu'elle bénéficie d'un libre accès aux toits du voisinage), elle s'est ainsi absentée. Contre son gré, en fait. Car, les deux fois, elle s'est laissée prendre, de nuit, dans une énorme nasse ad hoc prêtée par une association de dames à chats : devant le meuble réfrigéré destiné à la volaille sous blister, dans la supérette Casino mitoyenne. Penaude, les deux fois. Elle entre par le toit mal ajointé du local. Je suppose qu'elle saute dans la soupente mais ne peut remonter, se trouvant ainsi enfermée dans les réserves du magasin.
La première fois, il s'est écoulé trois bonnes semaines avant que quelqu'un fasse le rapprochement : les gens du magasin ne savaient comment capturer un chat qui ne leur dévorait, la nuit, que les seuls poulets Label rouge – et vous avez perdu le vôtre ? et vous habitez la maison juste à côté ? Cet hiver, elle a filé un dimanche, le mardi matin à l'aube elle était de retour ici, piégée par sa pâtée préférée (mon étonnement fut grand devant la facilité avec laquelle elle s'est laissé berner par ce grossier dispositif).
Devant l'absence de tout indice, je me suis décidé, jeudi, à placarder une petite affichette, avec une photographie d'elle : l'une sur notre porte donnant sur la rue ; l'autre sur le panneau d'affichage que Casino met à la disposition de son aimable clientèle. Les grosses chaleurs l'ont peut-être affaiblie – Mumtaz est très petite, passablement maigre –, quelqu'un, dans le quartier, l'a peut-être recueillie.
Samedi, vers 18 heures, le téléphone sonne : Bonjour Monsieur, vous avez perdu votre chat ? Je suis le nouveau directeur du Casino. Je voulais vous avertir que jamais personne n'aurait dû, ici, accepter cette annonce, qui n'est pas au format normalisé prévu pour ce panneau. Il faut la refaire, sur le document prévu que nous tenons à votre disposition. Sinon, je suis obligé de la détruire.
J'allais justement franchir les dix mètres qui séparent ma porte de celle du magasin, pour y faire tardivement mes courses du week-end. Le nouveau directeur trônait derrière le minuscule comptoir situé juste à l'entrée, avec le sourire mordant du doctorant force de vente rompu aux bonnes relations avec la cible. Moins de trente ans, entièrement chauve – crâne briqué au jus de citron, genre Taras Bulba, ou Mr Propre mais sans les muscles – et bigle [monture Michel Onfray, tendance, forcément tendance].
L'affichette était devant lui. Il a saisi avec emphase une énorme paire de ciseaux, a découpé comme un sagouin la photographie de Mumtaz et m'a tendu un petit rectangle pré-rempli dans lequel je n'avais plus qu'à rédiger mon annonce, en laissant juste la place pour la photo. Tout en officiant (il était fébrile, il devait bander, je suppose), il m'a expliqué comment, nouvellement nommé, il s'appliquait à rétablir les bonnes pratiques dans ce magasin (qui doit compter une bonne dizaine d'employés, magasiniers et caissières). Il a fixé sur le formulaire, avec du ruban adhésif, les restes scalènes du cliché. Je dois vous informer que, dans deux mois, votre annonce sera systématiquement enlevée du panneau.
Je crus bon l'informer qu'il y avait de grandes chances pour que l'animal fût quelque part dans ses locaux, se nourrissant pour l'heure de croquettes ou de quelque denrée non protégée trouvée dans le fin fond de ses réserves. Que je disposais toujours de la cage salvatrice, qu'il suffirait qu'on me prévienne. Comme d'habitude.
Détumescence. Crâne d'Œuf a soudain perdu toute contenance. Il n'était pas question qu'un chat pénètre dans son magasin. Mange ses poulets. Pas question, de surcroît, qu'une personne étrangère à l'entreprise se trouve à l'intérieur des locaux après la fermeture au public. Y introduise un matériel non conforme aux règlements sanitaires. Fasse perdre du temps à son personnel. Taçon [1], il possède à titre privé, me dit-il, deux énormes chiens, il les lâchera dans le magasin. On verra si un chat ose bafouer sa légitimité.
Au moment de payer mes achats, la caissière s'est inquiétée ouvertement de savoir si j'avais retrouvé ma chatte (Comment vous l'appelez, déjà ?) : elle était certaine, comme moi, qu'elle était là, quelque part dans les réserves, comme les fois précédentes. Au fond, cette chatte est chez elle, chez nous ! Je n'avais pas remarqué que Crâne d'Œuf était à deux pas, en train de surveiller la fermeture de la caisse voisine. Mon interlocutrice avait parlé assez haut pour qu'il entende.
De toute évidence, le personnel a déjà jaugé son nouveau petit chef, et le conspue sans détour. Pour moi, j'ai vu cette fois le Mal en temps réel, de face (je ne dirai pas droit dans les yeux, car ce genre d'individu a le regard torve, transpire une étrange peur sociale quand l'autre est devant lui, en chair et en os), et non par la médiation d'un coupon promotionnel ou de quelque nouveau produit fanfaron.
Je le confirme : c'est effrayant.
[1] Pour De toute façon dans la sabir force de vente.
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Les commentaires sont fermés pour cet article.
Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié
| Lun | Mar | Mer | Jeu | Ven | Sam | Dim |
|---|---|---|---|---|---|---|
| << < | > >> | |||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 |
| 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 |
| 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 |
| 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 |
| 29 | 30 | 31 | ||||

Index général
Le fil du temps
Jours précédents
ÉDITION EN LIGNE
Thésaurus de l'éphémère
Paul-Émile Autié
Alcoolisme abstinent
De l'alexithymie
Indications
All the world's a stage
Le sac de billes
Wara'
Corps préparés
Manuels portatifs
Qu'est-ce qu'on va devenir
about Dominique Autié
L'agenda / bloc-notes








