
[Re]lire la chronique
de ma première venue,
cet été, à Gargas : cliquer ici.
«
…
…
À mesure que, sous la pression croissante
de la totalisation humaine, nous nous trouvons davantage
conduits à penser et à sentir, non plus seulement
à l'échelle de la société, mais aux dimensions de l'espèce,
trois peurs essentielles (symptômes divers
d'un seul et même désir de survivre et de super-vivre)
montent en nous et autour de nous, comme une ombre…
Non, ça n'allait pas, cela résonnait, on ne comprenait rien à ce que je disais [1], ma voix était beaucoup trop forte ! L'acoustique cistercienne n'a fait qu'emprunter leurs lois aux grottes souterraines.
Mercredi, Yoan Rumeau et Nadine Tibini [2] m'attendaient en fin d'après-midi à Gargas. Marie-Paule Abbadie et Nicolas Ferrer, les deux guides qui se relaient pour accompagner les groupes de visiteurs, avaient terminé leur journée. Ils en commençaient une seconde : il était prévu que je vienne répéter, fixer d'un commun accord avec l'équipe de Gargas le détail d'un scénario ; et, à 21 heures, ils conduisaient le public d'une autre de ces visites exceptionnelles programmées cet été : c'est ainsi que j'ai échangé quelques mots émouvants avec le conteur Claude Frangeul, deux petites flûtes de Pan en pendentifs sur sa tunique blanche – je sortais de la grotte, il allait y pénétrer, on ne peut sans doute imaginer deux modes, deux registres plus différents que les nôtres pour tenter de dire Gargas (je le suppose, à travers notre bref dialogue), je les ai pourtant sentis connivents, sur l'essentiel ; et c'est là, sans aucun doute, la preuve de la belle nécessité de ces nocturnes imaginé(e)s pour évoquer le centenaire de la venue des scientifiques dans la galerie la plus ancienne, devant les pochoirs énigmatiques de mains mutilées.
Il s'agissait en fait de bien plus qu'une répétition : je venais valider la pertinence d'un idée – ou, plutôt, d'un certain état de la langue pour nous tenir debout, aujourd'hui, devant la grande paroi des mains. Riches de tout ce que nous savons, sauvés in extremis par le mystère qui nous est opposé, qui résiste à nos mesures, à nos lexiques – et qui accuse l'étrange absence de la voix humaine en ce début de millénaire.
J'avais emporté avec moi :
…………– un pupitre de musicien, acquis sur un site de vente en ligne et reçu le matin même (je pensais payer une fortune pour si bel objet, trois paquets de mes cigarillos me coûtent plus cher que lui) ;
…………– l'ébauche de la partition des textes que je lirai, que j'ai orchestrés à l'aide de signes empruntés à la notation musicale, pour d'autres que j'ai inventés selon mes besoins, retrouvant quelques-uns des procédés graphiques utilisés par les copistes médiévaux, du temps de la lecture marmottante, avant que notre pauvre ponctuation moderne ne vienne rythmer la lecture a bocca chiusa ;
…………– et j'avais adressé à Yoan Rumeau et Nadine Tibini, voilà quelque temps…
…………… mais cela, non, gardons-le secret, c'est ce que, le 6 juillet, ici même, j'appelais ma fulguration de l'aube. Je sais seulement, depuis avant-hier, que rien ne s'y oppose. Mercredi, grâce à l'engagement des organisateurs et à la confiance qu'ils placent dans ce projet, nous en avons éprouvé les conditions de réalisation.
De cela dépendait cette sorte d'oratorio que je vais dérouler, en y enchâssant les textes de Bataille, de Teilhard, de Quignard – et le poème central de Marguerite Duras (qui, tout le confirme, sera pour la première fois lu dans la proximité des mains négatives qui l'ont fait naître et lui ont donné son titre).
Il me reste à y insérer encore ce rapprochement, dont j'ai proposé l'esquisse dans De la page à l'écran, entre la main, peut-être « chamanique », dont la paroi des grottes nous transmet l'empreinte, et l'icône choisie par les informaticiens pour figurer, sur les interfaces visuelles de nos ordinateurs [3], la présence d'un lien hypertextuel [zoom sur l'encadré : cliquez ici].
Des pages qui viendront à moi plus que je ne les inventerai – que je composerai sur la portée durant cette parenthèse à venir de quatre jours, dans une ville désertée, sans téléphone, sans contrainte d'horaires circadiens.
[Et – je le crains – sans mon chat.]
[1] Extrait de L'Apparition de l'Homme de Pierre Teilhard de Chardin, Le Seuil, 1956, p. 295. Ce texte compte parmi ceux que j'ai, pour l'heure, retenus afin qu'ils scandent le cheminement d'environ une heure qu'il m'est demandé de concevoir sur le parcours habituel de visite des deux galeries de Gargas.
[2] Nadine Tibini est directrice de la Maison du savoir de Saint-Laurent de-Neste, dans les Hautes-Pyrénées. Yoan Rumeau, qui fut d'abord tout jeune guide de la grotte (il officiait lors de ma précédente venue, il y a plus de dix ans), a consacré le meilleur de son temps, ces dernières années, à fédérer tous ceux – pouvoirs publics, instances, partenaires et personnalités scientifiques – dont dépendait ce qu'il convient de qualifier de renouveau de Gargas. Qu'ils soient l'un et l'autre remerciés pour la qualité de leur accueil, leur attention et la rigueur de leur démarche. La Maison du savoir participe aux manifestation du centenaire de la découverte scientifique des empreintes de mains au titre d'une communauté de communes qui associe notamment Aventignan, sur le territoire de laquelle se trouvent les grottes de Gargas, et Saint-Laurent-de-Neste.
[3] L'interface utilisateur graphique (le GUI – Graphical User Interface), qui évite à l'utilisateur d'avoir à se souvenir de commandes codées pour appeler un programme, pour le gérer, etc. Des symboles graphiques intuitifs, représentant des fonctions, sont disposés sur l'écran et ils peuvent être actionnés grâce à la souris. Comme bien d'autres fonctions novatrices, celle-ci vient du célèbre Palo Alto Research Center (Parc) de la compagnie Rank Xerox. Les premiers ordinateurs à interfaces utilisateur graphiques et souris furent le Star 8010 de Xerox (1981) et le Lisa de Apple (1983), l'ancêtre du Macintosh actuel. Windows de Microsoft est, sans doute, le plus célèbre des GUI. Dictionnaire de l'Informatique et de l'Internet 2001, édité par Micro Application, article GUI, p. 399.
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Dominique Autié
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