
Mercredi soir, à la nuit tombée, nous étions une quinzaine – venus de Toulouse, des villages voisins, gens du tout-venant, à gravir le petit sentier qui conduit à l'entrée de la salle supérieure de Gargas, dans les pas de Yoan Rumeau. Parmi nous, Alina Reyes, l'invitée, l'invitante de cette visite nocturne, hors du temps ouvrable : à l'heure de la nuit redoublée – celle du dehors, qui étoffait les contreforts pyrénéens, mêlée à l'instant de notre passage à la nuit des profondeurs, impassible, immuable, glaciale. Glaciaire. La nuit des signes.
Alina Reyes a caressé de sa voix douce le beau silence de Gargas, comme pour se concilier le génie du lieu. Puis la voix s'est affermie, pour prier. Elle s'est nouée, soudain, pour évoquer la Vie – et invoquer Massabielle, cette autre grotte humide, non loin de là – devant l'immense fente de la roche qu'un homme du gravettien [1] a teintée d'oxyde de fer.
À plusieurs moments de son poème (la visite suivait son cours, menée par Yoan Rumeau, elle rouvrait le petit cahier et sa voix suspendait alors le temps du savoir, ouvrait sur l'immobilité des signes), elle a nommé le Ciel, avec quoi les hommes du paléolithique supérieur commerçaient depuis le tréfonds des grottes. L'idée m'a surpris, presque pris au dépourvu, mais elle est évidente : La voûte sombre de la roche, que n'atteignait pas toujours la lueur des torches, peuplée de son bestiaire zodiacal…, m'a-t-elle simplement répondu, après que nous sommes sortis de la grotte, presque étonnée de mon étonnement.
Je reproduis un passage du courrier électronique qu'elle m'a adressé jeudi matin, alors que nous étions convenus, en nous saluant la veille, qu'elle me confierait les premiers versets de son poème, ceux qu'elle a lus non loin de l'entrée de la grotte, lors de la première station, afin que je les reproduise ici. Je pense que ce texte n'en est pas vraiment un. S'il appartient à une littérature c'est à l'orale, il fallait être là pour l'entendre mais je ne peux pas le donner par écrit, il y faut la voix et la présence, vous avez peut-être vu que je l'ai noté à main levée dans mon cahier au stylo rouge comme il me venait (pendant que je me balançais pour aider les mots à venir). C'est comme ça qu'il est bien. J'ai commencé à en taper quelques mots pour répondre à votre demande mais ça n'allait plus. J'écrirai sûrement un texte sur Gargas, que j'aime passionnément, ou peut-être non, seulement d'autres paroles juste notées pour les dire à une autre occasion…
Parvenue devant la grande paroi des mains [2], elle a fait face aux empreintes énigmatiques, dos à nous comme dans une liturgie extraordinairement ancienne, dépouillée, sans complaisance, comme pour emprunter au Livre un psaume, une lamentation pour motif de sa leçon de ténèbres. Ceux qui étaient là furent alors, brièvement, une communauté – de pensée, de recueillement, d'émotion. Jusqu'à la volte-face des derniers mots, jusqu'à ce que le corps enfin fasse signe parmi les signes.
Alina Reyes a parfaitement raison : son poème à la Nuit de Gargas est pure oraison, offrande de l'instant infusé d'éternel.
Par excellence, ce qui ne se fixe pas.
[Alina Reyes intervenait dans le cadre des manifestations organisées pour le centenaire de la découverte scientifique des mains négatives de Gargas par le préhistorien toulousain Félix Régnault. Lire les précédentes chroniques consacrées à la préparation de ces visites noctures, auxquelles j'ai le redoutable bonheur d'être associé. Cliquer ici.]
[1] Entre 28 000 et 23 000 ans avant le présent.
[2] Située près de l'entrée de la salle inférieure, c'est elle que les visiteurs découvraient, jadis, à peine introduits dans la grotte, encore éblouis par la lumière du jour. Aujourd'hui, après que les maîtres d'œuvre du renouveau de Gargas eurent l'idée parfaite d'inverser le sens de la visite, c'est devant ce panneau que s'achève désormais le cheminement qui conduit le visiteur de la salle « haute » à la salle basse, la plus anciennement fréquentée par l'homme, probablement (celle en tout cas qui porte les signes les plus anciens de son activité) ; de sorte que cette dernière est traversée à rebours, depuis sa partie la plus profonde jusqu'à ce qui était son entrée.
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Dominique Autié
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