[J'ai très peu dormi au retour de Gargas.
Juste ces quelques notes.
À peine mises en forme. Comme elles viennent.
(Hier, à cette heure-ci, j'étais dans la grotte.)
J'y reviendrai.
…………………………………………Jeudi, à la nuit tombante.]
Il fait 10 °C dans la grotte. Hygrométrie ? L'air y est de l'eau en suspension. Un aérosol, stricto sensu. Il me semble n'avoir cessé de transpirer qu'une fois sorti. La nuit me parut chaude et sèche.
C'est aux premiers mots lancés dans l'espace partout scalène, déclive, guttural, que mon corps a aussitôt jaugé la perdition de la voix : lui seul aurait pouvoir sur la portée d'une langue qui, pour une large part, ne m'appartenait pas. Il était le frêle et court conducteur (dans le sens où l'électricité entend ce terme) – à chaque instant, chaque mot, ce pouvait être soudainement l'obscurité la plus totale, et sourde : un coma. Corps fusible dans l'eau de l'air. Je ne trouve pas mieux, cela dit – c'est son seul mérite – l'assaut d'injonctions dont j'ai seulement perçu, sur le moment, qu'elles ne pouvaient être plus imprévisibles, ni plus contradictoires.
J'avais prévu qu'on ne me voie pas. Mon corps fut soudain voyant [1].
Le bruit [j'appelle bruit l'univers sonore tyrannique dans lequel nous évoluons, constitué de signaux digitalisés, mixés, formatés, amplifiés, qui annexe et recycle notre babil] le bruit, dis-je, fausse l'oreille interne de toute une civilisation. L'oreille interne gère l'équilibre du corps dans l'espace. Ce n'est pas la voix qui porte, c'est le corps. Je le sais depuis hier soir.
On dit : Il s'est passé quelque chose. Ni avant, ni pendant, ni aussitôt après on n'en prend vraiment la mesure. On ne réalise pas. J'ai préparé cela avec un soin scrupuleux. Je ne suis pas assuré que la seconde prestation exigera une moindre mobilisation de tout ce qui, dans le tréfonds de mon organisme, gère le balancier de la langue (systole / diastole). J'ignore quand l'exacte tessiture de ce qui s'est passé me sera clairement discernable. Ce qui s'est passé, pour l'essentiel, ne tenait pas à moi (je le dis sans modestie feinte, j'étais un conducteur, je tenterai de restituer plus clairement cela, plus tard, ce qui s'est passé – ce qui m'a passé dans le corps – quand j'ai lu le texte de Marguerite Duras). Sans doute tout cela est-il très familier à un acteur, dont c'est le métier. Une part de tout cela. L'autre part, c'est le lieu. Ce sont les mains négatives, là, à portée de main… Un acteur professionnel aurait connu la moitié de ma déroute, de mon ébriété, de ma joie.
[. . . . . Le génie du lieu . . . . . . . . .]
Je m'étais juré : Ils [le public] vont voir ! Juré de les mettre à rude épreuve. Et c'est pour moi, d'abord, que j'ai fixé la barre, juste un peu plus haut qu'il n'était raisonnable. Je me suis tendu les pièges, une sorte d'ordalie à la langue (si je passe, ils passeront, un guide de haute montagne ne doit pas, je suppose, raisonner autrement). Dans mon propre texte, ce passage : Un président de la République ne décide pas l’invention d’une grotte ornée parmi les grands travaux qui marqueront son règne. La grotte n’est pas un musée, elle en est le contraire, la pure contestation. On ne peut lier une grotte du paléolithique supérieur – tenter d’y lire, peut-être… la grotte, c’est la bibliothèque réelle, immémoriale : ici, on lit – on ne lie pas.
À vous. Essayez, avec cette humidité, de faire sécher les chemises de l'archiduchesse…
Le même sentiment – éprouvé quand je me tenais parmi le public, le mercredi précédent, pour la visite qu'accompagnait Alina Reyes, et hier, exécutant ma partition – que nous n'étions que les figurants d'un script écrit de tout temps, tellurique, sismique, astral (je l'ai dit : Alina Reyes a ouvert la grotte sur le bleu nuit du ciel, et j'ai senti ce ciel habité, hier). Le sentiment que d'autres nous écoutaient, que c'était pour eux que nous donnions de la voix dans la grotte. D'autres, impossibles à localiser sur la flèche ou la flaque du Temps – il serait dérisoire, en tout cas, de penser s'en tirer à bon compte en se disant qu'ils étaient là il y a vingt-cinq mille ans, que ce sont ceux des mains négatives. Eux aussi, peut-être, ne sont que figurants, comme nous le sommes. Non : d'autres, dont notre voix serait l'amont (ainsi que les brandons du bûcher, quand un hérétique y est lié, sont les étincelles de l'incendie à venir – comment les inquisitions ont-elles pu ne jamais discerner cela ? . . . . ) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[1] J., venu avec moi de Toulouse, me dit ensuite avoir été frappé, lors de ma première intervention : j'étais parvenu à clipper tout à fait en haut du revers gauche de ma veste, contre le cou presque, la minuscule lampe de spéléo, achetée samedi après de longs atermoiements dans un magasin de sport [afin d'éviter tout « effet Frankenstein » sur le visage, quand il est éclairé de dessous, j'avais fait des essais ici, dans le noir] ; son faisceau n'éclairait que le classeur en plastique dans lequel j'avais organisé ma « partition » ; mais à distance, me dit-il, on ne discernait que mes mains dans l'obscurité de la grotte – et, flottant au-dessus des mains rythmées par la voix, une vapeur, étrange : ma tignasse blanche.
Leonora Carrington, The Burning of Giordano Bruno, 1964.
[Une page sur l'écrivain et le peintre Leonora Carrington, cliquer ici.]
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Dominique Autié à Gargas – Voir l'annonce sous cette chronique.
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SECONDE VISITE le mercredi 30 août à 21 heures
(quelques places disponibles).
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Programme, cliquez ici [ + zoom ]
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