blog dominique autie

 

Mardi 5 septembre 2006

07: 44

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
blanc_mince

 

24 – De quelques ennemis du livre

 

 

in_octavo_olisbos

 

Zoom

 

 

Le livre n'a pas d'ennemis déclarés. Il ne souffre que d'ennemis intérieurs. Lepisma saccharina L. (poisson d'argent ou lépisme argenté) creuse sa galerie, étroite et ronde comme celle des vrillettes dans le bois des poutres. [Un fou, qui aurait jeté un sort au volume, en plantant une aiguille – des dizaines, des milliers – dans toute l'épaisseur du livre.]

lepisme

Au nombre des ennemis intérieurs, quantité de ses lecteur[trice]s. Si j'avais connu ses méfaits avant leur mise en ligne, Mme J. méritait d'émarger dans deux chroniques distinctes. Une recordwoman de la bibliophobie, en quelque sorte.

J'ai reçu d’un bouquiniste le volume consacré à La Peinture persane paru en 1961 dans l’irremplacée collection d’art de l’éditeur suisse Albert Skira : illustrations en couleur contrecollées sur un papier ivoire, typographie parfaite (dans cette même présentation, Skira avait publié le Lascaux ou la naissance de l’art de Georges Bataille, la prunelle de mes yeux). Mon plaisir pouvait être sans partage si, sur la page de garde, Éliane Jacquemyn n’avait calligraphié son nom et la date du 2 juillet 1962 au stylo à bille bleue, de son écriture de dame catéchiste. L’exemplaire, à bien l’observer en lumière frisante, a également son gnon, dans la masse du papier, sur le coin inférieur droit – Mme Jacquemyn a fait ce qu’elle a sans doute veillé, sa vie durant, à ne pas faire avec le verre à moutarde dans lequel elle buvait chaque jour que Dieu lui fit : elle a fait (je pèse mes mots) qu’il lui échappe des mains, ou l’a laissé à la portée d’hôtes négligents, ou d’enfants.

Ma seule consolation est que Mme Jacquemyn, dont les héritiers n’avaient que faire d’un tel livre, est morte – je le suppose (peut-être d'une maladie incurable, dans d'affreuses souffrances assurément).

lepisme

Voilà que je peste : ce livre, acquis par correspondance, est entrelardé de traits de soulignement au crayon à papier – à l'encre, je l'eus retourné à son vendeur, quelque difficile que soit le volume à dénicher ces temps-ci. Mais sa lecture ne souffrira pas qu'un autre m'indique l'importance des mots. Ce soir, ma bolée d'oxyde de carbone devant mon double kérosène serré sera agrémentée, non d'une pincée de paragraphes vivifiante, mais d'une addictive séance de gommage à la terrasse de L'Interlude.

Sans autre procès, je m'y attaque. Et, surprise ! les traits prennent fin page cinquante-deux (le volume en compte près de trois cents), au beau milieu d'un chapitre, à la dixième ligne de la page. Je feuillette jusqu'à l'achevé d'imprimer, plus une ombre de graphite.

Mes observations se confortent au fil du temps, on frôle le théorème : celle ou celui qui y va de l'eyeliner tous les trois mots, qui charbonne parfois des lignes, des paragraphes entiers, en rajoute une couche verticalement dans la marge, ce lecteur-là est un micheton, le livre est sa traînée : éjaculateur précoce, il ne reviendra pas sur le lieu de son médiocre plaisir.

lepisme

Dès 1987, date de la commercialisation du logiciel de mise en page Quark X-Press, l'ennemi intérieur a tiré profit, en la détournant à son bénéfice, de cette invention ni plus belle, ni plus redoutable qu'une autre. Cependant, dès lors qu'ils sont utilisés par le premier venu (pour peu que celui-ci sache pianoter sur un Mac), les outils de PAO sont au livre ce que le simulateur de vol acheté en promo dans l'hypermarché du coin – sa console en bonus pour un euro symbolique – est au pilotage d'un avion de chasse réel. Bientôt vingt ans de livres conçus par des gens qui n'ouvriront jamais un livre de leur vie, qui tiennent le texte pour la survivance ringarde d'un passé révolu, polluante pour l'image (le visuel) et propagent leur cauchemar en martyrisant ce qu'on répugne à nommer encore la typographie.

Il est pathétique de constater que les mêmes ont étendu récemment le rayon d'action de leur incompétence au webdesign, voire s'y sont reconvertis, toujours aigris par cette même haine de l'écrit – dont il est inutile de vouloir leur apprendre que, justement, certains historiens et anthropologues professent depuis peu qu'il est essentiellement iconique (une bonne nouvelle, ai-je écrit ici même, qui ouvre des perspectives innombrables à qui se passionne pour sa migration – textes et images conjoints et non plus opposables – de la page imprimée à l'écran de nos ordinateurs).

lepisme

Abordons le plus ardu, le plus mystérieux : ces gens du livre (dont on ne peut remettre en cause le parcours, ni les mérites) affectés d'une maladie qu'il faut bien qualifier d'orpheline par la force du petit nombre de professionnels que compte le secteur de l'édition, en regard d'autres domaines de l'économie. Ces éditeurs qui persécutent ce qu'ils pensent être un lecteur consentant. Parce qu'eux-mêmes souffrent, je suppose, d'un étrange syndrome qui leur rend détestable le livre dans sa forme classique : phobiques, maniacodépressifs, ils traquent jusque dans le plus infime détail toute disposition qui ferait de la lecture une activité physique sinon enviable, du moins non invasive, non vulnérante – comme la gastronomie libère la contrainte de s'alimenter des risques et périls de la sauvagerie. Ils ont privé le livre du fil qui en rendait solidaires les cahiers, le texte de ses marges, ils ont confisqué aux mains qui tiennent le livre ouvert tout contact avec le papier par la pose de blisters de plus en plus sophistiqués [1], ils ont surexposé la page, solarisé la surface sensible du papier par le blanchiment et le surfaçage, laminé le caractère typographique jusqu'à ce qu'il tranche comme un rasoir sur la rétine du lecteur. Il ont annexé le livre à la panoplie SM de la pornographie ordinaire.

Leur figure tutélaire, le saint patron de la gadgétisation, tendance arts et traditions populaires : celui d'entre eux qui, en 1980, inventa l'in-octavo olisbos, le dildobook au format sex toy – vous savez, ces romans cosy, de forme incroyablement allongée, à faire pâlir Twiggy, dont la couverture mime le papier non blanchi à base de fibres végétales recyclées de vos filtres à café écolos – le livre qui vous assure la crampe au poignet dès la page dix, étroit comme une meurtrière, fuyant comme une sardine qu'on tire du filet, dont il faut briser le dos, qu'il faut violenter pour que l'œil y pénètre (le livre rebutant et confisqué comme un sexe d'adolescente anorexique). Le livre qui tombe des mains.

Le livre revisité, dans leurs pires insomnies, par des pornographes impuissants.

roi_de_lepisme

 

À suivre.

 

 

[1] Le pelliculage dit mat fut mis au point dans les années qui ont vu l'émergence de la pandémie de sida. On peut vérifier la parfaite simultanéité de la montée en régime des campagnes en faveur du préservatif et de la sophistication des pelliculages plaqués sur les couvertures des livres, tous genres et cibles confondus. Une sorte de condomisation du produit dit culturel, dont on trouverait sans peine de multiples variantes, à la même période, dans la musique et – c'est une tautologie – dans les arts plastiques.

Dildobook au format 11,5 x 21,5 cm, volume ouvert pour l'anti-plaisir solitaire.

En zoom, dans le premier paragraphe : volume détérioré par des poissons d'argent, ou lépismes. Document extrait du programme « Mémoire du Monde » de l’Unesco. © www.culture.gouv.fr

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley 23 – Promenade aux puces

 

 

 

 

chat_pabo

CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici

Commentaires:

Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Eh bien, voilà un de vos beaux coups de gueule. Et ce matin, vous vous déchaînez. Un régal.
Permalien Mardi 5 septembre 2006 @ 11:22
Commentaire de: Olivier Bruley [Visiteur] · http://oliviermb.hautetfort.com/
J'étais à Bordeaux, jeudi dernier, "chez Mollat", immense librairie, un peu comme Payot, à Genève. J'ai été fort désapointé de retrouver les volumes de la collection Budé métamorphosés. Il semblerait qu'on ait profité de l'incendie qui avait détruit une bonne partie du fond des Belles Lettres, si mes souvenirs sont bons, pour fabriquer desormais les volumes des collections latine et grecque sans cahiers ni fil. Les livres ne sont pas encore blistérisés, mais ce n'est, j'imagine, qu'une question de temps.
Permalien Mardi 5 septembre 2006 @ 12:43
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
"Les Douze blisters", un ouvrage de Suétone.
Permalien Mardi 5 septembre 2006 @ 16:19

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

mars 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML