blog dominique autie

 

Vendredi 15 septembre 2006

06: 32

 

Un livre est un secret

 

 

 

jean_paul_chavent

 

Le monde entier est ma cachette
de Jean-Paul Chavent, La Table ronde, avril 2006. 20 €.

 

 

 

Cher Jean-Paul,

Inutile de tricher avec les lecteurs du blog : nous nous connaissons depuis trente ans. Impossible de tricher avec toi : tu l'imagines, pas plus aujourd'hui qu'en avril je ne saurais parler de ce livre de toi en quelques paragraphes. En parler, je veux dire : en vanter les mérites, en recommander la lecture, manier le superlatif. Il y faudrait une forme d'impudeur qui ne nous convient pas.

Le monde entier est ma cachette a paru à l'office du 6 avril. L'exemplaire que j'ai sous les yeux est arrivé par la poste quelques jours auparavant. Mon nom figure, auprès d'un tout petit nombre d'autres qui me sont essentiels, dans les remerciements. Des remerciements dans un roman ? Cela, déjà, est un décalage. En fait, nous sommes quelques-uns qui avons lu ce qu'il sera suffisamment convenu de nommer des états de ce texte. Je vais le dire autrement, je crois qu'il le faut : parmi ceux que tu désignes dans cette page, il en est de ce petit nombre, depuis des lustres qui ont notre âge de raison, dont l'amitié te côtoie, qui te voyons vivre, c'est-à-dire écrire.

Pour nous – et pour quelques passant(e)s qui te croisent de façon assez attentive pour que cela les marque –, tu incarnes l'une des dernières figures possibles – à ce titre saisissantes – de l'écrivain vivant. Plus que jamais, ces temps-ci, l'écrivain qui se respecte est un écrivain mort. Mort au marketing éditorial, mort à la pose de l'écrivain (maudit ou non), mort à la pile. Mort. Les rares survivants partagent l'étrange point commun d'être hantés par ce que Quignard nomme le jadis, que tu désignes plus volontiers comme le monde ancien : non pas une nostalgie de terroir (qui est le kérosène des écrivains du même nom), non pas cette fixation que je fais sur le pain congelé et sur le goût des abricots ; non pas ce raidissement devant ce qui advient – mais une sorte de tendresse qui, comme les sources de Pagnol, ne se dit pas, se laisse à la rigueur deviner.

Il y a chez toi ce secret bien gardé d'une vie d'écriture. C'est ce qui te prémunit quand tu t'exposes. C'est ce qui nous rend, nous autres près de toi, confiants.

*

Il y a des livres qu'il nous faut absolument écrire et publier. Les écrire peut prendre des années et, quoi que j'en dise ici (dans cette maison, à l'occasion dans ces pages), la durée de leur écriture a finalement peu à voir – en tout cas, beaucoup moins qu'il ne nous serait pratique de le laisser croire – avec le peu de temps de l'horloge dont nous gagnons chèrement la maîtrise. Ces livres-là ne sont pas saisonniers, la chronobiologie échouerait à plaquer ses grilles pour en éclairer l'évolution (j'en parle volontairement comme d'un syndrome, d'une propagation cancéreuse : la langue à l'œuvre emprunterait parfois un mode métastatique ?) – au point que nous devenions aux yeux de nos proches pendant dix ans, pendant une vie, ce livre-là que nous sommes incertainement en train d'écrire. Le livre qui dévore de l'intérieur [c'est ce que nous consentons à en dire], qui est le livre par quoi nous dévorons le monde. Le livre de notre pouvoir, qui est d'abord notre capacité à ne pas disparaître corps et biens.

Vient, il se peut, le moment où le livre doit paraître. Non que la langue ait atteint son terme. Ce serait plutôt – je le suggère, mais tu le contesteras peut-être, de l'ordre du Ça suffit ! ou encore : Ça a assez duré ! que d'autres en fassent ce qu'il est possible ou enviable d'en faire !

Parce que ces livres-là sont inattendus, personne n'a fait du zèle pour nous attendre : on sonne, pas de réponse, ce sont justement les RTT du comité de lecture, le programme de rentrée est ficelé depuis belle lurette. De ces livres-là, quand enfin ils paraissent, il serait incongru de parler toutes affaires cessantes, en veillant à ce que l'article tombe la semaine même de l'office. D'ailleurs, personne, à proprement parler, n'en parlera vraiment – ou alors beaucoup plus tard, presque incidemment, comme s'il était une évidence que chacun a lu ce livre, en son temps… ce livre dont personne n'a parlé. [J'entends parler du livre comme, sortant du cinéma, les gens s'installent à la table voisine du bistrot où je lis et parlent du film – ou, je tente cette formule, le dernier livrel'on parle. Sinon, c'est la musique ambiante, assez forte pour couvrir ce qui subsiste d'angoisse et de vague culpabilité de n'avoir vu de film, acheté de livre qui offrent la dernière langue où l'on cause : nous touchons peut-être ici aux racines de l'alexithymie.]

Même si ton existence ne fait pas mystère de la littérature qui lui fait office de pompe cardiaque, Le monde entier est ma cachette ressortit à l'ordre du secret. Vivre est un secret. Quatre cent vingt-six pages (le livre a failli en compter le double) pour dire cela. C'est bien.

*

Comment leur expliquer ? Comment, sans que cela passe pour une variante de la stratégie du renard sous la treille ? ou pire, pour un désabusement ? Nous ne nous sommes pas vus depuis des mois et notre dernière conversation téléphonique date de la sortie de ton livre, justement. J'espère me tromper, il me semble toutefois que les lecteurs professionnels ont accueilli Le monde entier est ma cachette du même silence glaciaire qu'il y a deux ans mon Clavier…. Nous avons appris à vivre avec cette indifférence ; elle est, pour nous, une donnée récente ; nous avons connu l'un et l'autre le goût de l'éloge, de l'hommage parfois venus de grands lecteurs sous des rubriques enviées ; qu'il s'agisse de l'attitude de ceux qui leur ont succédé, des règles du jeu qui dévient nos envois aux derniers survivants quand un de nos livres paraît ou du constat que ce que nous écrivons n'est pas conforme à l'époque, rien de tout cela ne nous est indifférent – ce serait mensonge d'affirmer le contraire, de s'acquitter de cette blessure narcissique par un vieux missile scud mouillé lancé à l'aveugle contre l'air du temps. C'est ainsi.

[Au moment où la rentrée littéraire a été déchargée au Fenwick sur les tables de nouveautés, repoussant les derniers invendus dans la fosse, je nous offre la joie secrète de t'afficher ici. Je dis nous car, je l'ai mesuré en rouvrant tout à l'heure cette page en attente de son texte depuis avril (tout le reste était prêt pour le scoop, ta photographie, le montage avec le livre ouvert), indiquer ce roman de toi aux lecteurs du blog me procure l'étrange sentiment d'être moi-même présent, en pile, en tête de gondole, pour la course aux prix. Cela, dans une sorte de légèreté, de grâce hors de saison. Voilà qui nous décale encore d'un cran au regard du convenu, du convenable, du convenant.

Si je tire toutes les conséquences de cette découverte, cela signifierait que l'œuvre de l'ami est ce qui nous répare de livres que nous portons trop longuement, que nous tardons à voir publiés – ou que nous n'écrirons pas.]

Je t'embrasse.

 

 

Bibliographie de Jean-Paul Chavent – Cliquez ici.

Lire le texte qui figure au dos de la couverture du roman
Le monde entier est ma cachette, – Cliquez ici.


Lire une autre chronique dans laquelle est évoqué
le premier roman de Jean-Paul Chavent, Violet ou le Nouveau Monde – Cliquez ici.

 

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Dominique Autié
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