blog dominique autie

 

Mardi 19 septembre 2006

07: 52

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
blanc_mince

 

25 – Risques et périls

Sur l'exercice du métier d'éditeur

 

passion_editer

 

 

À propos de la parution des deux premiers titres
de la collection « D'Orient et d'Occident », dirigée par Jean Moncelon
aux éditions InTexte :
Armel Guerne, La nuit veille, avec une introduction de Jean-Yves Masson,
Mounir Hafez, Ce Moi sur lequel ma vie ne peut rien.

 

 

La livraison, jeudi dernier, d'une dizaine de cartons en provenance de notre imprimeur, contenant des exemplaires des deux premiers titres de la collection « D'Orient et d'Occident » (l'essentiel du tirage a été livré à notre diffuseur-distributeur), a scellé dans le poids du papier une étape nouvelle de mon cheminement d'éditeur.

La publication d'une collection à risques d'éditeur, dans laquelle nous nous engageons ces temps-ci, se démarque en effet de mon exercice de la fonction éditoriale pendant près de vingt ans, de 1979 à 1998, aux commandes d'une des plus anciennes maisons d'édition françaises ; sur trois points au moins, l'expérience est nouvelle : j'étais salarié, nous sommes aujourd'hui – Sylvie Astorg et moi – comptables de l'entreprise que nous avons créée, qui fait vivre six personnes (de prestations dans le secteur éditorial et la production de contenus spécialisés) ; le choix d'une thématique pour constituer un catalogue n'a subi d'autre influence que nos propres affinités électives, notre intuition et, pour une large part, notre conviction de devoir mettre notre compétence et nos moyens dans une certaine démarche intellectuelle et spirituelle, qui passe et ne pourra cesser de passer par le livre ; enfin – et cette considération n'est pas de moindre importance –, les conditions d'exercice de ce métier et les contraintes qui pèsent sur le rayonnement de la pensée par le livre ont très significativement évolué depuis dix ans, au point qu'une croisée de chemins se profile, pour qui sait en discerner les signes, au sein même des professions dont pourrait dépendre l'avenir de ce support.

Je comptais marquer cette double parution en proposant de partager une réflexion aussi sereine que possible, instruite, quelque peu prospective sur ce qu'engage aujourd'hui un tel projet. Sur ce que peut bien signifier, en 2006, la création d'une maison d'édition (de plus), alors même que j'ai pointé, ici même, le destin funeste et certain qui guette la surproduction de nouveautés dans laquelle s'est laissé prendre le secteur. Je mesure qu'il me faudra disposer d'un temps pour préparer quelques lignes substantielles, dans le cadre limité d'une page lisible à l'écran. Je le ferai. Je ne manquerai pas de le faire. Je me contenterai d'insister, pour l'heure, sur le constat que, moins que jamais, l'exercice de ce métier n'est dissociable d'un risque. C'est, il me semble, sur la nature d'un tel risque, qu'il serait pertinent de réfléchir. Il est financier, c'est bien clair ; il ne se limite pas à ce seul registre, c'est également une évidence. Je suggère seulement ceci : croiser les composantes de ce risque avec les circonstances dans lesquelles ce risque est encouru volontairement (l'état d'une société, d'une civilisation, du monde) permet de mieux comprendre pourquoi et comment l'édition a constitué, historiquement, l'un des plus sûrs indicateurs non seulement des phases critiques qu'ont traversées et traversent les sociétés humaines, mais encore des perspectives de dénouement, de reprise, de renaissance, d'aurore qui, toujours, se sont préparées, mûries à l'écart (si ce n'est en secret) – même si elles nous donnent le sentiment d'émerger, comme miraculeusement, après les tempêtes ou les nuits d'encre. Je ne suis pas loin de penser qu'une telle évaluation du risque, selon les modalités que je viens d'évoquer, est – sinon le seul – du moins l'un des examens les plus féconds auquel puisse procéder quiconque se sent attiré par ce métier. Ou quiconque prétend discourir sur les états de service de tout un secteur qui, quoiqu'il s'efforce de donner le change, court à la crise.

Parmi ce qui singularise notre démarche présente en regard des années de métier qui l'ont précédée, pour ce qui me concerne, j'allais oublier un point important : dans un premier temps du moins, nous ne publierons que des auteurs d'un passé plus ou moins proche, les œuvres de nombre d'entre eux, de surcroît, ne nous parvenant qu'après l'épreuve d'une, voire deux transpositions entre leur langue et la nôtre. Je trouve enviable telle exemption qui nous épargne l'ego de nos contemporains, que tout concourt à frustrer ces temps-ci. À bientôt cinquante-sept ans, il me semble avoir réglé mes problèmes avec la gloire, ce qui me vaut, en droit, de ne plus me sentir contraint d'accorder une oreille complaisante aux jérémiades de ceux qui n'y parviennent pas – ou, pire, ne tentent même pas d'y parvenir. L'avenir prochain du livre se fera en dépit – ou sans, ou contre, ou à rebours – des pouvoirs de l'argent et, surtout, du pouvoir médiatique (essentiellement journalistique) ; il se fera aussi, pour partie, contre – ou à rebours, ou sans… – les auteurs. Ceux, en tout cas, dont le strabisme aura interdit qu'ils se détournent un instant de la zone ombilicale de leur anatomie ; ceux qui, non contents d'ignorer les enjeux du livre (auxquels ceux qu'ils écrivent ressortissent), auront même découragé plus d'un éditeur de bonne volonté de prendre le moindre risque pour les publier. Ceux pour qui écrire ne sera jamais un métier, parce qu'ils penseraient démériter en s'assignant des règles aussi sévères que celles sur lesquelles le menuisier, le potier, l'électronicien fondent leur prestation.

Au moins, pour acheminer « D'Orient et d'Occident » vers son point d'équilibre, puis de viabilité conforme au réalisme de gestion qui s'impose heureusement, n'aurons-nous affaire qu'à des techniciens, d'une part, et des gens de foi – dans le livre, dans la langue, dans les contenus –, de l'autre (les deux pouvant exceptionnellement se confondre en un même interlocuteur) : des traducteurs, des universitaires (tel Jean-Yves Masson, qui nous a accordé une très précieuse introduction à l'œuvre d'Armel Guerne, pour notre nouvelle édition de La nuit veille), les exécuteurs testamentaires d'œuvres essentielles, soucieux avant tout qu'elles continuent de rayonner (je rends hommage à ceux que concernent ces deux premiers titres), un directeur de collection dont l'itinéraire personnel tend à nous prémunir contre toute pensée locale

Les conditions semblent bien réunies pour que notre bonheur d'éditer se nourrisse de ce qui a toujours fait l'honneur de ce métier : un sens du risque qu'équilibre une forme particulière de réserve (Quignard dirait : le goût de situer un travail in angulo).

J'admets qu'une telle assertion, ces temps-ci, puisse surprendre.

 

À suivre.

 

Le site de la collection « D'Orient et d'Occident »

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley 23 – Promenade aux puces
24 – De quelques ennemis du livre 24 bis – Les marginalia de l'ogre

 

 

 

 

index_garamond

Commentaires:

Commentaire de: cedric [Visiteur] · http://rienquemonmonde.hautetfort.com/


"ce" au lieu de "ceux" non? (ou alors transformer le "ressortit") (ou alors je n'ai simplement pas compris la phrase! )

J'ajoute concernant le fonds maintenant, au risque de paraître niais : Bonne chance ! :-)
Permalien Mardi 19 septembre 2006 @ 10:56
Commentaire de: cedric [Visiteur] · http://rienquemonmonde.hautetfort.com/
J'ai oublié la phrase : "...les enjeux du livre (auxquels ceux qu'ils écrivent ressortit), auront ..."
Permalien Mardi 19 septembre 2006 @ 10:58
Commentaire de: cedric [Visiteur] · http://rienquemonmonde.hautetfort.com/
oups....après la "forme", je voulais plutôt parler du "fond" non du "fonds"...:-)
Permalien Mardi 19 septembre 2006 @ 11:00
Commentaire de: La Web-Montagne [Visiteur]
Puisque cette collection s'intitule D'Orient en Occident, ou quelque chose d'approchant, pourquoi pas alors quelques oeuvres de Judith Gautier ? D'après le catalogue de la BNF beaucoup n'ont pas été rééditées depuis un siècle, le Vieux de la Montagne par exemple (à surveiller de près).
Ne soyons pas plus misogyne que misanthrope que diable !
Permalien Mardi 19 septembre 2006 @ 22:25
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
"Un sens du risque qu'équilibre une forme particulière de réserve" : j'aime beaucoup cette formule.

Bon vent, Dominique, bon vent. Que la mer vous soit belle, que des albatros vous accompagnent.
Permalien Mercredi 20 septembre 2006 @ 11:54
Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur] · http://l-esprit-de-l-escalier.hautetfort.com/
Tous mes voeux de réussite accompagnent votre nouvelle aventure.
Bien à vous.
Permalien Vendredi 22 septembre 2006 @ 11:42
Commentaire de: P.D [Visiteur]
"La librairie, dans son genre de commerce, donne de la considération si celui qui l'exerce a l'intelligence et les lumières qu'elle exige. Cette profession doit être regardée comme une des plus nobles et des plus distinguées."

D'Alembert in l'Encyclopédie.
Permalien Dimanche 24 septembre 2006 @ 20:33

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

juin 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML