blog dominique autie

 

Mardi 26 septembre 2006

06: 48

Sous l'arbre triste

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Goa, une nuit de juin 1612.

 

Cette nuit-là, il avait entendu, à une heure déjà avancée, le retour du capitaine. Les cafres avaient rejoint l’aile de la villa réservée au personnel de maison. Puis tout était redevenu silencieux. Allongé sur son lit, il attendait le sommeil en déchiffrant quelques pages de Nicolas Eymeric. Les froides outrances décrites dans le Directoire des inquisiteurs lui paraissaient une fiction qui se pouvait lire comme un pur divertissement. La journée avait été plus étouffante que toutes les précédentes, comme si les pluies de mousson attendaient que le ciel ait atteint son point de fusion pour lessiver enfin Goa de sa poussière et guérir les hommes de leur langueur. L’air brasillait jusqu’au cœur de la nuit ; même froide, la braise piquait d’infimes brûlures la tête et les membres d’Antoine. Il enjamba la fenêtre.

Il s’enfonça dans la moiteur ténébreuse des allées, caressé par les palmes basses et les gerbes d’asparagus.

Cela se confondit d’abord avec la rumeur du Mandovi qui, en dépit de l’écran que faisait la villa, parvenait jusque dans le jardin. Ce fut bientôt un murmure, une modulation, une vocalise ténue mais obstinée. Il en chercha la direction dans le labyrinthe de la végétation et l’obscurité. Quand il parvint près d’elle, c’est lui qui sursauta. Il reconnut Apsara, allongée au pied d’un arbre. « Tu ne peux voir ses fleurs, lui dit-elle sans plus de surprise, mais goûte leur parfum !
– C’est pour le respirer que tu viens ici ?
– C’est mon arbre. Il s’appelle l’arbre triste. Il ne pousse qu’à Goa. Assieds-toi près de moi, que je te raconte. Il y a très longtemps, bien avant que les Portugais ne traversent les mers, le seigneur qui régnait sur cette île avait deux filles aussi belles l’une que l’autre. La première tomba amoureuse du Soleil, avec qui elle fit l’amour. Mais bientôt le Soleil lui préféra sa sœur. Alors, folle de jalousie et de désespoir, elle se tua. Elle fut brûlée, selon les rites de l’Inde. De ses cendres, que l’on avait dispersées dans ce jardin, naquit un arbre dont les fleurs haïssent le Soleil et ne s’épanouissent que la nuit. Je suis la réincarnation de cette princesse. Cet arbre, c’est moi ! »

Antoine s’allongea. Il trouva la nuit plus claire en cet endroit des jardins. La silhouette de l’arbre se dessinait sur le ciel. Il tourna les yeux vers la jeune Indienne. Il distinguait maintenant ses traits. « Pourquoi m’as-tu appris à sourire ? Fallait-il que tu viennes de si loin pour cela ? » Elle s’était redressée et le regardait, prenant appui sur un coude. « Tu as deviné, je suppose, que le maître de cette maison use de moi parce que, dès le lever du soleil jusqu’à la fin du jour, je suis son esclave qui commande à d’autres esclaves. Il n’a jamais pu faire que, le soir, je ne redevienne la fille de l’ancien seigneur de Goa. Dom Nascimento n’a qu’un goût de cendres dans la bouche lorsqu’il m’étreint. On prend Apsara le jour, mais la nuit Apsara se donne.

Antoine n’eut qu’à accueillir le sourire que lui offrait sa bouche immense. Il lui semblait toucher des yeux l’émail de ses dents. Au lieu de s’effacer, le sourire d’Apsara se propageait, la nuit de sa peau s’ouvrait sur un ciel saturé d’étoiles. Comme un oiseau de mer se met sous le vent puis se retourne pour fondre sur la vague, son propre corps se laissait porter par l’haleine tiède qui effleurait à présent son visage, par la houle du regard, par la brise des mains d’Apsara. C’était maintenant à ses doigts de s’étonner d’une peau sans grain, plus lisse que la soie, à sa bouche, à sa langue d’égrener le chapelet des dents, à sa main de consentir à la rondeur du sein venu s’y lover, chaud, palpitant, têtu. Soudain, lui-même était drapé dans la soie de gestes qui redessinaient son cou, ses épaules, sa poitrine. Comment se sentir plus richement paré qu’en étant nu sous de telles caresses ? Une jambe croisait la sienne ; le métal d’un bracelet cherchait à se refermer sur leurs deux chevilles ; la hanche roulait dans le creux de son ventre ; il en guettait le rythme comme d’un chant de marin paumoyant une barque sur la grève, remontant le long de la cuisse, accédant au brisant des reins, à l’écueil poli par le sel, au récif fessé par le ressac depuis la nuit des temps. Tu es Krishna, le dieu bleu, je suis la petite déesse des eaux, sortie des hauts-fonds pour te faire ensemencer la nuit. Il y a si longtemps que je suis jalouse de ton lingam, que je le veux pour moi seule, que la yoni d’Apsara réserve pour tes lèvres son lait sublime. Viens me boire, viens prendre avant de me donner ! Et ce fut l’arche de la nuit qui se dressa dans son regard, tendue par une fine chaînette d’or, et le ciel vint basculer à sa bouche, et se fendre, et palpiter.

Travaillé, modelé comme une glaise redevenue originelle, soumis à d’interminables semailles, irrigué de salive, de baumes, scandé de mantras et de plaintes, il fut couvert par mille corps et la voûte céleste s’arrima à son ventre.

Il ne sut si la foudre le clouait à la terre ou si c’était le feu vital jailli de lui qui zébrait la nuit et dispersait une pluie d’étoiles.

Il lui sembla que le jardin murmurait, une voix venue de partout alentour l’enveloppait. Nous avons été tous les dieux de l’Inde.

La dévotion avec laquelle son corps fut touché, baisé, consommé cette nuit-là fit entrevoir à Antoine les raisons dont pouvaient arguer les tenants de la chrétienté pour qualifier d’idolâtres les sœurs et les frères d’Apsara. « J’aimerais que tu m’apprennes à célébrer ce culte dans ta langue, lui dit-elle. Le sort nous oblige à nous entendre avec les mots de ceux qui nous apportent la honte et la mort. Ils sont une terre stérile.
– Les armées de mon peuple ne vaudront guère mieux, si leurs navires touchent un jour cette côte.
– Pourquoi es-tu ici ?
– J’étais venu exercer la médecine, loin de mon pays.
– Nous ne sommes malades que de vos maladies. Tu as mieux à faire parmi nous.
– Je suis venu ici parce que j’ai tué un homme… »

Il y eut soudain de grosses gouttes de pluie, lourdes, lentes, et les palmes des lataniers qui résonnaient comme la peau d’un tambourin.

 

© Sylvie AstorgDominique Autié, 2002.

 

 

 

Ce texte est extrait d'une centaine de feuillets écrite durant l'été 2002, en vue de financer – en la recyclant dans un roman lisible – l'énorme matériau documentaire que j'avais déjà accumulé, à l'époque, en vue de la composition de mon Nocturne. Relater ici l'interminable parcours au prix duquel nous nous étions convaincus, Sylvie Astorg et moi-même, d'en rédiger le premier chapitre [1] n'aurait pour seul intérêt que d'illustrer d'un exemple vécu les règles extravagantes que s'imposent à eux-mêmes (et, par contre-coup, aux auteurs qu'ils dirigent) ceux à qui incombe, dans l'édition française, la fabrique des romans à succès. À commencer par cet introuvable grand public dont, après trente ans d'exercice du métier d'éditeur, je n'ai toujours pas identifié le premier, le plus maigre spécimen plausible qui en attesterait l'existence.

Plus insolite est l'existence, bien réelle du Nyctanthes arbor tristis, dont notre lecture du fascinant Voyage de Pyrard de Laval aux Indes orientales (1601-1611) [2] nous avait révélé l'existence. Voici ce que dit de cet arbre le médecin et botaniste portugais Garcia da Orta (Castelo de Vide, ca. 1500 - Goa, 1568) :

C'est un arbre de la grandeur d'un olivier, qui a des feuilles semblables au prunier ; sa fleur est de nuit (lorsqu'il fleurit), fort odoriférante, d'aucun usage (que je sache) à cause de la tendresse, si ce n'est que les habitants du lieu se servent du pécoul [pollen] des fleurs, qui sont jaunes, pour en donner couleur à leurs viandes, car elles colorent aussi bien que le safran. Quelques-uns disent que l'eau de la fleur étant distillée est fort propre pour les yeux, étant appliquée sur la partie avec un drapeau de lin trempé en icelle.

C'est un arbre qui ne croît qu'à Goa, qu'on dit avoir été apporté de Malacca. À dire vérité, je n'en ai point du tout vu autre part en toutes les Indes. Il est appelé à Goa parisataco, en malais singadi : il a eu ce nom d'Arbre triste à cause qu'il ne fleurit que la nuit. Ceux du pays racontent qu'un certain grand seigneur appelé Parisatacus avait une belle fille, laquelle éprise de l'amour du soleil, il eut affaire avec elle. Mais que du depuis, lui l'ayant quittée pour être enamouraché d'une autre fille de Parisatacus, elle se tua elle-même par jalousie & désespoir. Des cendres de laquelle, après qu'elle fut brûlée (car encore aujourd'hui on brûle les corps morts en ce pays-là), cet arbre prit naissance ; les fleurs duquel haïssent si fort le soleil qu'elles ne le peuvent voir [3].

 

 

[1] À la demande d'un éditeur de très grand renom, réputé pour ses tirages et ses ventes massifs. Une seconde étape chez un confrère de celui-ci, non moins connu, a orienté tout le travail d'un été vers la mémoire morte de nos ordinateurs. Grâce au blog, quelques paragraphes trouveront peut-être d'autres lecteurs que les quelques proches qui ont cessé d'attendre la suite avec une impatience non feinte (nous avait-il semblé, à l'époque – je souris, car j'ai entendu cette ritournelle des centaines, pour ne pas dire des milliers de fois : J'ai fait lire mon manuscrit à des amis [à ma tante, à mon kiné, à mon beau-père qui était archiviste paléographe…] et ils sont unanimes : il faut absolument publier ce livre, d'ailleurs c'est eux qui m'ont contraint(e) à prendre rendez-vous. Moi, vous savez…).
[2] Magnifiquement réédité par Xavier de Castro et présenté par Geneviève Bouchon, avec un apparat critique d'une exceptionnelle richesse : en deux tomes, éditions Chandeigne, collection « Magellane », 1998. L'extrait de Garcia da Orta est reproduit p. 503 (tome I), dans une note appelée à la première occurrence de l'arbre triste, plusieurs fois mentionné par Pyrard dans son récit. C'est, ici, la traduction de Charles de l'Écluse (publiée en 1619) qui est citée.
[3] L'arbre triste fait l'objet du « Colloque sixième » des simples et des drogues de l'Inde de Garcia da Orta dans la nouvelle traduction de Sylvie Messinger Ramos, António Ramos et Françoise Marchand-Sauvagnargues, collection « Thesaurus », Actes Sud, 2004 ; pp. 73 sq.

 

Femme (amoureuse ?) du Rajasthan (détail), gouache sur papier,
seconde moitié du dix-huitième siècle, Rajasthan.
Fogg Art Museum, Harvard University, Cambridge ; peinture reproduite et commentée dans B.N. Goswany, L'Inde du Tendre, éditions Mazenod, 1987, pp. 64-65.

 

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Commentaires:

Commentaire de: Kate [Visiteur]
Très jolie, l'illustration. Et aussi "Le sort nous oblige à nous entendre avec les mots de ceux qui nous apportent la honte et la mort. Ils sont une terre stérile." - comme c'est tristement vrai.
Permalien Mardi 26 septembre 2006 @ 17:46

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